Helon Habila, écrivain : « L'art doit être le reflet des réalités politiques » - The Dissident - The Dissident

Helon Habila, écrivain : « L’art doit être le reflet des réalités politiques »

L'écrivain Helon Habila présentait à Nantes son romain "Du pétrole à l'eau" en novembre dernier. Photo DR

L'écrivain Helon Habila présentait à Nantes son romain "Du pétrole à l'eau" en novembre dernier. Photo DR

Sous couvert de la fiction, l’écrivain Helon Habila décrypte les maux qui rongent la société de son pays, le Nigeria. L’auteur était présent au salon « Impressions d’Afrique » à Nantes en novembre pour présenter son troisième roman « Du pétrole à l’eau » (Actes Sud, 2014).

The Dissident : Helon Habila, quel est le thème de votre dernier roman « Du pétrole sur l’eau » ?

"Du pétrole à l'eau", aux éditions Actes Sud, 2014.

« Du pétrole à l’eau », aux éditions Actes Sud, 2014.

Helon Habila : Il s’agit de parler du pétrole et des luttes concernant la production de cette ressource au Nigeria. C’est l’histoire d’une Anglaise qui vient voir son mari sur le delta du Niger, et qui se fait kidnapper par des militants locaux. Le Nigeria est le cinquième pays exportateur de pétrole dans le monde entier et le premier en Afrique. Il y a donc des enjeux considérables en termes de pétrole et d’argent. Cela a créé tout un tas de problèmes, notamment parce que le pétrole est extrait de terrains où vivent des gens. Ils sont affectés par cette production intensive. Mon roman pointe cette situation qui est devenue très explosive à partir du début des années 2000 jusqu’en 2010, avec un pic de violence en 2006-2007. Un conflit est né entre les villageois, les compagnies pétrolières et le gouvernement. Les villageois se sont sentis floués que ce pétrole soit extrait de leurs terres sans qu’ils ne puissent toucher de compensations. Du fait de cette production, leur environnement a été complètement dégradé et détruit. La plupart d’entre eux, en réaction, sont devenus violents et ont commencé à lutter contre le gouvernement et même à kidnapper des employés des compagnies, quelques-uns pour de l’argent, d’autres en espérant sensibiliser la société à leur cause. Mon livre analyse la place des individus : qu’est-ce que ça signifie d’être une personne, un être humain vivant sur le delta du Niger dans une période si conflictuelle pour le pétrole ? Est-ce qu’il y a une issue politique ? Quelle est la relation entre le gouvernement et ces personnes lésées ? Qu’est-ce que le gouvernement leur doit ?

Vous revendiquez-vous de votre compatriote Chinua Achebe, l’auteur de « Things fall apart »,  qui a révolutionné la littérature africaine ?

Je fais partie de la troisième génération d’écrivains nigérians. La première génération est constituée de gens comme Chinua Achebe dont l’âge d’or a été dans les années 50-60 et au début des années 70. Certains sont toujours en activité comme Wole Soyinka. En tant que pionniers, ils ont influencé les gens comme moi. Il n’y a aucun écrivain africain qui peut prétendre ne pas avoir été influencé directement ou indirectement par Chinua Achebe, qu’il le connaisse ou non, à cause du travail de défricheur que celui-ci a eu sur le roman en tant que forme littéraire africaine : du roman occidental écrit en Afrique dans lequel ces deux univers cohabitent. J’ai eu d’autres influences, occidentales également à cause de mon éducation, mes voyages. Mais l’influence de mes racines africaines est très importante pour moi.

Le thème du pétrole est un sujet sensible. Avez-vous subi des pressions en écrivant dessus ?

Non. Je ne vis pas au Nigeria, mais aux États-Unis. Cette distance fait la différence. Quand vous lisez mes romans, je me concentre sur les personnes ordinaires. Ce n’est pas un pamphlet contre le gouvernement ou les compagnies pétrolières. Je présente une situation complexe. Le gouvernement et les compagnies pétrolières ont tort sur certains points, de même que les gens ont une part de faute. Certes, les artistes sont engagés dans la manière dont ils voient le monde. Mais j’essaie d’avoir une vision globale. Je ne suis pas un écrivain politique. Je suis seulement un artiste qui exprime la condition humaine.

Ça ne vous a pas empêché dans votre premier roman « En attendant un ange » (Actes sud, 2004) d’évoquer la dictature de Sami Abacha.

Je ne critiquais pas directement l’ancien gouvernement de Sami Abacha mais je montrais comment était la vie à cette époque au Nigeria. Quand j’étais journaliste, je faisais des critiques frontales parce que c’est le rôle des journalistes. En tant que romancier, je montre ce qui se passe sous une forme artistique. Je suis conscient des réalités politiques et je pense que l’art doit en être le reflet. Mais je pense qu’un artiste doit être plus qu’un politicien. Il est plus grand que ça parce que ce qu’il fait est plus universel. Son œuvre dure plus longtemps et a plus de sens que celle d’un politicien.

Être un ancien journaliste vous a t-il aidé dans votre travail de documentation ?

Mon expérience de journaliste m’a aidé dans ma méthodologie, mon style et ma compréhension des réalités. Dans ce roman le personnage principal est un journaliste qui critique le gouvernement. Mais ce n’est pas moi qui critique le gouvernement, c’est bien le journaliste. C’est une manière consciente et assumée de distancier l’artiste du commentaire politique. Je ne veux pas que le public ait l’impression que c’est moi qui fais cette critique. C’est le personnage de mon histoire.

Helon Habila

Helon Habila lors du salon « Impressions d’Afrique », à Nantes.

Ce premier roman aborde aussi le genre de la littérature carcérale. Avez-vous visité des prisons ?

J’ai visité des prisons en Afrique du Sud, au Nigeria, en Amérique… mais surtout après avoir écrit le livre ! J’ai fait des ateliers d’écriture avec des détenus. J’utilise la prison comme une métaphore de la vie, de la politique, de la manière dont les gens se sentent impuissants dans un système qui ne leur donne pas de droits. C’est comme de vivre en prison ! C’est ce que j’appelle être « sous Abacha », du nom du dictateur Sami Abacha. Le fait que mon personnage soit mis en prison dans « En attendant un ange » est une façon métaphorique de scruter la vie dans les années 90 au Nigeria, période pendant laquelle les gens se sentaient comme des prisonniers.

Avoir remporté le Cairn prize en 2001, ça vous a motivé?

Ça a aidé ma carrière, à vendre mes livres, à être médiatisé. C’est toujours agréable quand le public reconnait mon travail, d’avoir des éloges pour ses efforts. Cela signifie qu’on voit ce que je fais. Je ne travaille pas seul. Les gens respectent ce que je fais. Ce prix est très important en terme de reconnaissance.

En voyageant entre les États-Unis, l’Europe et le Nigeria, vous établissez des ponts.

Je voyage parce que j’en ai l’opportunité. On m’invite. Je vis aux États-Unis parce que j’y enseigne. Ma famille est au Nigeria. Je leur rends visite. Quand mon livre est publié en France, je viens le promouvoir. C’est la vie d’un écrivain. La plupart des écrivains voyagent. C’est important de créer des passerelles pour comprendre d’autres cultures. Plus on comprend les gens, meilleur on est en tant qu’écrivain et en tant que personne. Les gens sont différents dans leurs apparences, mais on fait tous partie du genre humain. C’est ce que le fait de voyager aide à réaliser.

Le Nigeria pâtit d’une mauvaise réputation internationale, principalement à cause des exactions de Boko Haram dans le nord du pays. Qu’en pensez-vous?

Il y a de bonnes et de mauvaises nouvelles. On dit que les mauvaises nouvelles voyagent mieux que les bonnes. Les gens veulent plus de mauvaises nouvelles que de bonnes. Quand on regarde CNN, on ne parle que de guerre ou de catastrophe naturelle. Cela amène plus d’audience et fait vendre plus de tirages. C’est la nature des informations. La vie continue. La meilleure façon de comprendre un endroit est de s’y rendre. Pas de se fier uniquement aux bulletins d’information. En Afrique, on a une image tronquée de l’Europe. Il faut venir pour voir la vraie Europe. Quand on va au Nigeria, on voit le vrai Nigeria. Les informations constituent toujours une seule facette de la réalité. Ce n’est jamais complet. Il faut voyager pour se faire son idée.

Quels sont vos projets d’écriture ?

Je réalise des entretiens avec des immigrants africains en Europe. Je collecte leurs histoires, leurs témoignages. Je veux écrire sur ça parce que je pense que c’est très important pour l’Afrique, pour l’Europe, pour le monde. C’est un sujet qui vous fait vous pencher sur l’être humain, ce que ça signifie d’être humain. Pourquoi des gens acceptent-ils de se mettre en danger pour conquérir certains endroits ? J’ai aussi rencontré des Syriens, des gens qui ont perdu leurs maisons et cherchent à se rendre principalement en Europe.

Comment jugez-vous la jeune génération d’écrivains nigérians ?

Il y en a de bons. Je pense qu’une nouvelle littérature va émerger dans les dix années à venir. Il y a une jeune génération qui voyage davantage que les précédentes. Beaucoup ont étudié l’écriture créative en Amérique, en Angleterre. Ce n’est pas mon cas. J’ai étudié la littérature. Ils ont cet avantage. Grâce à Internet, c’est plus facile et moins coûteux de voyager. L’accès aux universités internationales est plus aisé. Tout cela va changer la littérature africaines dans de nombreux aspects et la rendre plus ouverte et intéressante. Ce qui se passera dans la prochaine décennie sera passionnant.

Julien Le Gros
Julien Le Gros est un journaliste indépendant, spécialisé sur les cultures d'Afrique. Il a notamment écrit pour Jazzman - Jazz magazine, Afriscope, Mondomix... mais aussi sur Internet avec Africultures, Mondafrique, Tribune 2 l'artiste, International Hip Hop. Il a fait des reportages au Kenya, Cameroun, Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Sénégal et récemment en Guinée Conakry sur le virus Ebola.