Un homme de l’ombre pour « canaliser la méchanceté de ce monde » - The Dissident - The Dissident

Un homme de l’ombre pour « canaliser la méchanceté de ce monde »

Les forces de sécurité ivoiriennes accompagnent Youssouf Fofana vers un avion pour la France, à Abidjan, le 4 mars 2006. Reuters / Luc Gnago

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Auteur de Voyage dans l’univers du renseignement, Jean-Claude Vannier est avant tout l’homme par qui est passée l’arrestation en Côte d’Ivoire de Youssouf Fofana, le chef du gang des barbares à l’origine de l’assassinat du jeune Ilan Halimi. Dans un entretien exclusif accordé à The Dissident, il revient en toute humilité sur son immersion dans le monde des services secrets et sur les lourds sacrifices que lui ont couté son courage, sa loyauté envers la France et sa volonté de rendre justice à la famille Halimi, en pleine guerre civile ivoirienne.

The Dissident : Vous racontez au début de votre livre comment vous avez rejoint les services secrets. Pourquoi être resté en Côte d’Ivoire pour travailler avec le commissaire N’Goran Koffi alors que vous auriez pu rentrer en France à l’abri du danger ?

Jean-Claude Vannier : Je me dois d’abord de vous informer que la législation française est claire dans ce domaine. Tout citoyen français est passible de poursuite et d’emprisonnement s’il travaille de manière indirecte ou directe sur le sol français avec l’intelligence des services du puissance étrangère. J’aurais très bien pu refuser de travailler avec quiconque, mais la situation, comme décrite dans mon livre, a fait que j’ai été séduit, recruté. J’ai senti que j’avais quelque chose à faire là-bas.

A l’époque, lorsque vous avez été recruté, pouvait-on considérer que vous étiez un agent secret ?

Le terme « agent » me dérange un peu. Dans l’univers du renseignement, les agents ne sont pas membres du service de renseignement. Ce sont des sources humaines qui sont manipulées par des officiers traitants qui, pour une raison ou une autre, acceptent de collaborer avec le service de renseignement. L’agent est une personne physique qui exerce dans le secteur public ou privé, et dont la position actuelle et la carrière prévisible offrent pour un service de renseignement un intérêt en raison des possibilités d’accès à des informations intéressantes. Il a pour principale caractéristique d’être membre de l’objectif qui est ciblé par le service. En tant que journaliste, vous devenez un agent si je vous recrute et que vous me donnez des informations sur The Dissident. Mais en aucun cas vous ne faites partie du service de renseignement. Vous êtes une source humaine. Si j’avais été embauché officiellement avec un contrat de travail, j’aurais été un officier traitant.

Quelles sont les qualités d’un bon officier traitant ?

Il y en a beaucoup. Mais le premier mot qui me vient à l’esprit, c’est le mot « servir ». C’est à dire donner à la collectivité sans jamais rien attendre en retour. C’est vraiment la définition de la fonction. Après, il y a d’autres qualités nécessaires telles que la rigueur, la constance, le calme, la fiabilité, l’humilité, la ténacité, etc. Un agent secret n’est pas un James Bond. C’est quelqu’un de humble, qui sert ses compatriotes, et c’est valable en Côte d’Ivoire comme en Chine, en France, etc.

Dans votre livre, vous parlez d’un sixième sens qui vous fait interpréter le monde différemment du reste des gens et qui vous a permis d’anticiper la guerre civile en Côte d’Ivoire. Comment expliquez-vous ce don ?

Justement, je ne me l’explique pas. Je vivais avant avec une sorte de malédiction que je ne contrôlais pas et qui avait fini par me pourrir la vie. Je ressentais des choses que je ne comprenais pas. Mon expérience en Côte d’Ivoire avec le commissaire N’Goran Koffi, dit « Chester », m’a permis de contrôler et de canaliser ce don pour en faire une arme redoutablement efficace encore aujourd’hui.

Les services de renseignement ont-ils beaucoup recours aux médiums ?

Oui, les Russes ont lancé la mode pendant la guerre froide. Ça ne date pas d’hier, la CIA a fait des programmes très poussés. La France est pointue elle aussi dans ce domaine. Il existe même un programme pour former et affiner ces dons. Ce que Chester m’avait fait faire en Côte d’Ivoire, lui-même l’a fait aux services israéliens. C’est un homme qui avait un CV extraordinaire, il est passé par presque tous les services secrets du monde, ce commissaire de police : le FBI, l’Angleterre, la France, l’Allemagne, l’Égypte, Israël… Il a su puiser toutes les bonnes choses des services secrets d’autres pays qu’il a mises à la disposition de la Côte d’Ivoire. Personnellement, j’ai une formation de DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure) avec différentes variantes liées à d’autres services dont Chester m’a donné les secrets.

Vous indiquez également dans le livre que vous êtes bouddhiste. Quelle est la place de la spiritualité dans le travail d’un officier traitant ?

Pour moi la spiritualité est vitale, parce qu’elle permet de demeurer en pleine conscience quand tout autour de vous le chaos s’installe. Ça m’a permis de ne pas me fourvoyer dans la haine et la vengeance. J’ai pu orienter mes décisions, mes actions, et continuer à faire la différence entre le bien et le mal. Je suis cependant forcé de constater qu’aujourd’hui peu de personnes y prêtent véritablement de l’importance, préférant sans doute, je pense, le profit immédiat et d’autres arguments sans fondement humain, si ce n’est le chacun pour soi et Dieu pour tous. Nous vivons une triste époque, il suffit de décrypter les informations à la télé pour comprendre que le monde marche sur la tête et que nos valeurs ne sont plus qu’un souvenir. La spiritualité est vraiment importante pour canaliser cette différence entre le bien et le mal. On a vite fait de basculer sous les arguments fallacieux, ou d’être soi-même manipulé par le gouvernement qui vous emploie, et alors vous devenez un monstre. Il faut que l’être humain, l’officier traitant sur le terrain qui manipule ses sources, ait des barrières morales.

Jean-Claude Vannier.

Jean-Claude Vannier.

Comment avez-vous vécu l’anonymat et le fait de devoir mentir à vos proches pour vous couvrir ?

Les premières personnes à qui j’ai menti, c’était effectivement ma famille. Je me devais de les protéger avant tout et je ne regrette vraiment pas de l’avoir fait. Maintenant, il faut clarifier le rôle d’un service de renseignement pour ne plus fantasmer sur le sujet et rentrer dans le vif du sujet. Les services secrets ont un visage beaucoup plus humains qu’on ne se l’imagine. Il faut considérer chacune des choses qui en combinaison avec d’autres, forment un tout : les sources humaines, matérielles, techniques, les écoutes téléphoniques, les vidéos, etc. Quand on parle d’activité clandestine, il s’agit de l’ensemble des opérations menées par un service de renseignement, qui tendent vers un résultat et qui se fait en cachette, à l’insu du grand public.

Ceci dit, dans l’imaginaire des gens, on oublie une chose très simple : un service de renseignement et des officiers traitants ne sont pas des électrons libres, ils ont un employeur. Dans une république digne de ce nom, comme en France, le gouvernement est le destinataire final. Les envois lui sont adressés dans son ensemble, même à l’opposition. Cette collaboration se fait par l’intermédiaire d’un ministre de tutelle. A ce titre, il utilisera le service de renseignement pour défendre et sauvegarder les intérêts du gouvernement, qui a le devoir de mettre à sa disposition les moyens nécessaires. Le ministre de tutelle doit financer l’activité clandestine sur son budget. C’est à lui que revient la tâche de définir, en collaboration avec le service, les priorités du gouvernement que l’on appelle les cibles et les objectifs.

Qu’entend-on par « cible » ?

Cela varie dans le temps et dans l’espace, mais on observe trois catégories distinctes de cibles.

On appelle cible courante ou ordinaire des individus ou des groupes d’individus dont les activités peuvent, éventuellement, nuire à la sécurité et à la sureté de l’État. Ce sont entre autres les partis politiques, les syndicats, les journalistes, dont les comportements à travers l’exercice de leurs droits ont parfois des effets néfastes sur l’autorité de l’État. Ici, la mission du service secret est très simple : suivre les activités sans les entraver, tant qu’elles demeurent légales. Dans ce cas-là, vous ne nous voyez pas. On aura peut-être votre collègue ou votre secrétaire qui nous donnera des informations sur votre comportement ou vos contacts, mais on vous laisse vaquer à vos occupations car elles sont légales.

Il y a ensuite les cibles adversaires. Ce sont des individus ou des groupes d’individus dont les activités sont de nature à porter gravement atteinte à la sureté de l’État et qui sont engagés eux-mêmes dans des activités clandestines. La mission d’un service de renseignement est de les rechercher, de les identifier et de les neutraliser, c’est-à-dire les arrêter.

Et il y a enfin les cibles potentielles, que les gens ont davantage de mal à comprendre. Ce sont les individus ou groupes d’individus qui eux sont susceptibles d’être recrutés par des cibles ordinaires ou des cibles adversaires.

Quand vous dites « activités clandestines », c’est certes à l’insu du grand public, mais n’est-ce pas aussi à l’insu de la loi ?

Ça peut être aussi à l’insu de la loi, tout à fait. A partir du moment où cela se fait en cachette, c’est clandestin. On part dans l’idée que le gouvernement a des priorités, comme le chômage par exemple, et a besoin d’information sur certaines personnes pendant tant de temps. Mais, sur le principe logique, ces cibles là sont clairement définies. Il y a celles qu’on suit régulièrement et celles qui sont dangereuses et qu’il faut neutraliser.

Les services secrets français ont été beaucoup critiqués ces derniers mois avec les échecs du sauvetage de Denis Allex en Somalie, du suivi de Mohammed MerahUn blogueur sur Le Monde, dénonce quant à lui un non respect des principes édictés par François Hollande, qui ne veut plus payer de rançons aux terroristes dans la libération des otages, mais fait finalement payer les acteurs privés, ainsi qu’une certaine concurrence entre le ministère de la Défense et la DGSE… Dans quel état sont nos services secrets ?

Je comprends les critiques faites contre les services français, avec son lot parfois moralisateur, sur fond de liberté et d’égalité. Mais il est bon de rappeler que notre République est la seule à ne jamais abandonner ses ressortissants. Elle en paye le prix fort, certes. Faudra-t-il pour autant abandonner la devise de fraternité quand un compatriote est odieusement kidnappé par des fanatiques ? Faut-il le condamner à une mort certaine ? Personnellement, je dis non. Un journaliste kidnappé, je ferai tout pour le retrouver, même s’il faut payer. Pour d’autres pays, si vous êtes kidnappé, vous êtes mort, point final. La France, c’est la liberté, l’égalité et surtout la fraternité. Il ne faut pas qu’on oublie ça. Je peux vous affirmer que les services de renseignement sont toujours efficaces, bien au-delà de ce que l’on pense. C’est au gouvernement de fixer les pistes sur lesquelles la DGSE doit travailler. Et c’est à lui de réguler, en temps de guerre, entre des services comme la DGSE et le ministère de la Défense, puisque ce sera lui qui gagnera à recentrer ses éléments.

Je vois l’image d’un combat entre une mouette et un coquillage occupés à se battre, mais qui oublient la présence du pêcheur tout proche qui s’apprête à les capturer. Nos hommes politiques doivent montrer l’exemple et se rassembler. Au lieu de ça, je constate une joute verbale violente, sans cesse médiatisée, qui ne sert aucunement le pays.

Avez-vous déjà eu des problèmes d’éthique en travaillant avec les services de renseignement ?

Je n’ai jamais été confronté à ce genre de questionnement. Quand je vous dis que les agents de l’ombre œuvrent pour canaliser la méchanceté de ce monde, c’est une lutte et une guerre secrète qui se joue quotidiennement sans laisser de traces. Par contre, les ratés des services secrets ont toujours des conséquences désastreuses pour la collectivité. La moindre erreur que vous faites, c’est vos compatriotes qui vont la payer, et là ce seront des enfants, des femmes, des victimes innocentes. Si je prends encore une fois le cas Fofana, c’est un individu qu’il fallait neutraliser, c’est clair. Je n’ai pas de souci d’éthique derrière. Là où j’ai un problème, c’est qu’il ait pu échapper à la police française sur le territoire français et qu’il ait tué ce jeune Halimi dans ces circonstances-là. Si je n’avais pas réagi, là effectivement j’aurais eu un problème d’éthique.

Dans le cas de l’arrestation de Fofana, vous travailliez donc en coopération avec la France ?

Pas en coopération. La France avait envoyé une première équipe judiciaire à Abidjan pour un autre dossier, celui de Guy-André Kieffer, un journaliste franco-canadien qui avait disparu. Cette équipe judiciaire avait mis en cause la première dame de Côte d’Ivoire, la femme même du président de la République, Laurent Gbagbo. Deux ans plus tard, lorsque cette même équipe judiciaire s’est présentée de nouveau en brandissant des documents judiciaires et en demandant de l’aide pour arrêter Fofana, ça n’a pas marché. Son mari est tout sauf un imbécile… Les autorités ivoiriennes n’avaient ni l’intérêt ni l’envie d’aider les Français sur ce coup-là, par vengeance tout simplement.

Au sein de cette petite cellule indépendante que nous avions montée avec Chester, qui combattait dans son coin les services de renseignement ivoiriens et donc la dictature, un peu à la Jean Moulin, nous avons décidé de court-circuiter le dispositif et d’aller arrêter le gars. Pour ce faire, il nous a fallu torpiller les services ivoiriens et voler les documents qui avaient été mis de côté pour empêcher les Français de retrouver Fofana, à savoir les scans des passeports de l’assassin, que j’ai moi-même récupérés. On avait le contact téléphonique de Fofana, il nous suffisait de rencontrer les Français, de leur donner l’information et de canaliser l’arrestation sur le terrain avec le commissaire Clément.

Êtes-vous toujours en activité ?

Non, pour vous dire la vérité, toutes mes activités ont été enterrées avec mon fils adoptif en 2007. Le jour où j’ai mis ce petit cercueil dans le trou, je me suis dit que c’était fini. J’ai donné. J’ai fait ce que j’avais à faire. Cela fait presque 10 ans que j’ai donné de moi-même dans ce pays, pour ce peuple, mais le choc a été très brutal. J’ai mis un certain nombre d’années avant de m’en remettre. Et depuis, je n’ai plus jamais collaboré avec les services de renseignement, plus jamais. Quand on s’en prend à vous de cette manière, ça vous calme.

Conservez-vous des liens avec la Côte d’Ivoire aujourd’hui, malgré ce drame ?

J’ai énormément d’amis là-bas. Ce que je vous dis, eux le savent. Ils me respectent pour ça, ils savent que j’ai toujours été quelqu’un d’extrêmement droit, mais je vous affirme que je n’ai plus eu de contact depuis 2009 avec la Côte d’Ivoire. J’y ai des amis, mais je ne les contacte pas, car j’étais en phase de reconstruction, d’écriture de livre. J’étais aussi au RMI. Vous imaginez bien : vous rentrez en France avec 25 kg de bagages qui sont votre vie, un enfant que vous enterrez, un RMI… Vous avez autre chose à penser. Il faut se reconstruire. Je vais beaucoup mieux aujourd’hui.

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Baptiste Duclos
Baptiste Duclos, journaliste et rédacteur en chef de The Dissident.