Inde : comment Nammalvar a fait germer l’agriculture biologique

Discours de Nammalvar à la conférence Tedx, à Trichy - (c) Flickr/Teja DattaTeja Datta

Au sud de l’Inde, G. Nammalvar a largement influencé la lutte contre l’agriculture industrielle et son impact sur l’environnement. Son combat, désormais repris par de nouveaux activistes, fait aujourd’hui l’objet d’un documentaire, « Nammalvar’s Permaculture », réalisé par Vinodh Baluchamy. Retour sur le parcours de ce pionnier de l’agriculture biologique.

Si nous sommes aujourd’hui incapables de manger équilibré sans l’aide de compléments alimentaires, nous le devons à l’introduction de produits chimiques dans nos assiettes. Une pratique directement issue de la Révolution industrielle du début du XXème siècle, durant laquelle furent inventés les premiers fertilisants – dont l’impact sur la santé inquiétait déjà. Il faut toutefois attendre la fin de la Seconde Guerre mondiale pour que naisse l’agriculture industrielle. Alors que le conflit touche à sa fin et que la fabrique d’armes n’a plus lieu d’être, reste encore une grande quantité de produits chimiques, originellement dédiés à la création d’explosifs. La communauté scientifique travaillant pour ces entreprise va alors avoir une idée : créer des pesticides à partir d’un produit tiré du pétrole, le naphta. Une découverte qui marque un tournant majeur dans l’agriculture.

Une agriculture durable contre l’endettement

Un peu partout dans le monde, des voix s’élèvent alors contre cette aberration. Au sud de l’Inde, le Docteur G. Nammalvar (né en 1938 à Tanjore) sera le premier à alerter la communauté scientifique… sans toutefois être pris au sérieux. Alors qu’il débute sa carrière dans une station de recherche proche de Kovilpatti (Tamil Nadu), il s’intéresse en effet de près à l’industrie chimique, à ses usages dans l’agriculture et à l’introduction de graines hybrides. Destinées à la communauté scientifique, ses recherches laissent pourtant ses pairs de marbre, et ne sont pas relayées auprès des agriculteurs.

C’est au sein de l’association Islands of Peace, fondée par le prix Nobel de la Paix Dominique Pire, qu’il poursuit ensuite son travail d’agronome. Une fois encore, G. Nammalvar est contraint de recourir aux méthodes agricoles conventionnelles et à l’irrigation. Et se rend compte très vite que, bien loin d’aider les agriculteurs, ces procédés les poussent au contraire à s’endetter.

Quelques temps tard, lors d’une conférence à Auroville, il rencontre Bernard Declerq, chercheur au sein de ARISE (Agricultural Renewal in India for Sustainable Environment), qui fût l’un des pionniers de l’agriculture biologique. G. Nammalvar comprend alors que tous les maux subits par les exploitants pourraient aisément être contournés par un retour au naturel. Un déclic : le chercheur fonde sa propre organisation, l’ONG Vanagam, à travers laquelle il prône le retour à une agriculture biologique.

250 000 suicides en quinze ans

En Inde, l’invention de l’agro-business est en effet assez récente, puisqu’elle fût introduite à partir de 1960, quand le pays entamait sa Révolution Verte dans le but de produire en masse, et donc d’éradiquer la famine.

Progressivement, les exploitations traditionnelles se tournent alors vers l’agriculture chimique. Un désastre pour les petites exploitations agricoles. Les plantes natives de l’Inde, qui nécessitaient un apport moindre en eau, sont remplacées par des graines hybrides censées être plus résistantes. C’est pourtant l’inverse qui se produit, engendrant très vite l’endettement des paysans. Car ces nouvelles plantes ont besoin de pesticides et de fertilisants pour pousser, ainsi que de grandes quantités d’eau. Et s’il étaient quasiment gratuits il y a quarante ans, en raison des subventions d’État, ces fertilisants ont fini par coûter très cher aux cultivateurs, qui ont vu les aides publiques disparaître. Résultat, bon nombre ont dû céder leurs terres, quand d’autres se sont suicidés devant la pression des banques (on estime que 250 000 fermiers se sont donnés la morts entre 1995 et 2010).

Un impact social auquel s’ajoute d’importantes conséquences environnementales. « La biodiversité est nécessaire pour s’adapter à différents écosystèmes » rappelle ainsi D. Nammalvar. Ne pas dépendre des graines hybrides ou transformées, c’est aussi ne pas se fier à la monoculture. Or l’alimentation actuelle en Inde est presque exclusivement constituée de riz, provoquant de nombreuses carences.

Ce n’est qu’aujourd’hui, pourtant, que nous prenons pleinement conscience de la valeur de cet enseignement : sans une agriculture saine, une nation ne peut devenir réellement autonome et égalitaire.

La solution est dans la nature

« Nous pouvons nous passer de tout, mais pas de nourriture », déclarait d’ailleurs D. Nammalvar lors d’un discours Tedx, à Trichy, sur la sécurité alimentaire et le besoin d’une alimentation biologique. À cette occasion, il a alors donné une définition claire de ce que devraient être nos besoins alimentaires. Selon lui, la disponibilité (le fait qu’il y ait suffisamment de nourriture) devrait ainsi être corrélée à l’accessibilité (le fait que les gens puissent acheter et consommer des produits frais). Mais à cela, il faut ajouter une troisième valeur, celle de d’acceptabilité : c’est-à-dire le fait, pour les consommateurs, d’avoir accès à une variété de produits frais, sans pesticides ni fertilisants. Si trois valeurs sont réunies, on peut alors parler d’une population en bonne santé.

En 2006, les Nations Unies ont bien organisé une nouvelle conférence sur l’éradication de la pauvreté, mais sans aucun engagement de la part des pays concernés. Aujourd’hui, pourtant, 43% des enfants souffrent de malnutrition. Non pas parce qu’il n’y a pas de nourriture, mais parce qu’ils n’ont tout simplement pas accès à des aliments de qualité.

Il est urgent de sortir de l’agriculture conventionnelle, pour éviter que les terres ne dépérissent. La solution ? Revenir à une agriculture plus « naturelle », sortir de la monoculture, et réintroduire les plantes natives. G. Nammalvar a été l’un des premiers à comprendre les dangers de l’agriculture industrielle, son coût, et ce qu’elle engendreraient sur les petites et moyennes exploitations. S’il est décédé en 2013, à l’âge de 75 ans, son combat contre les OGM, les pesticides, les fertilisants chimiques, et plus spécifiquement contre les grandes firmes telles que Monsanto, a quant à lui engendré une nouvelle génération d’activistes en Inde, aujourd’hui incarnée par le Dr. Vandana Shiva à Delhi, ou Subhash Palekar au Maharastra.

Quant au gouvernement du Tamil Nadu, ce n’est qu’à la fin de la vie de G. Nammalvar qu’il a finalement reconnu l’utilité de son combat, et la nécessité de se convertir à l’agriculture biologique. Une victoire sur laquelle le chercheur ironisait en ces termes : « Voici ce que je veux que l’on grave sur ma tombe, ‘ici repose celui qui a perturbé le sommeil de nombreuses personnes’. »

Durgairajan Gnanasekaran
En partenariat avec Hope For Raise

Auteur invité
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