Je me souviens de Garissa - The Dissident - The Dissident

Je me souviens de Garissa

En tête de la marche du 19 avril, Paris © Nathadread pictures

Ce n’est pas un scoop : la loi de proximité médiatique a le don de nous faire passer à côté de l’Afrique. Il faut bien tendre l’oreille pour être réellement informé sur ce qui se passe en ce moment au Burundi, au Togo ou en RDC. Le 19 avril dernier, à l’initiative d’Active Generation et de la diaspora kenyane, une marche silencieuse a réuni 500 personnes, en solidarité avec les victimes de l’attentat de Garissa, au Kenya. Dans une relative indifférence des médias et de la classe politique…

Deux mois déjà. Le 19 avril, environ 500 personnes se sont tenues la main à Paris, de la Bastille à la République, en signe de fraternité envers un peuple brisé par un attentat abject. « Un de plus », après « Charlie » et le Bardo de Tunis. Le 2 avril 2015, aux lueurs de l’aube, des terroristes Shebab tirent sur le campus de l’université de Garissa, une ville située au nord du Kénya, à 150 kilomètres de la frontière somalienne. Bilan : 148 morts et 79 blessés. Vite balayé dans les médias par le séisme au Népal et d’autres drames, l’attentat a pourtant fait l’objet d’une grande émotion, notamment sur les réseaux sociaux.

Lors du rassemblement du 19 avril, des bougies, des roses blanches, mais aussi des pancartes avec les noms des victimes. Des noms qui ont été lus et applaudis par les participants. Parmi eux ? Des représentants religieux, juifs et musulmans, des membres d’associations comme Dominique Sopo de SOS Racisme, l’Union des Etudiants juifs de France (UEJF) et l’Association des victimes du terrorisme. Baki Youssoufou, membre d’Active Generation, une des associations organisatrices de cette marche, évoque ces jeunes morts pour rien : « Ils n’ont insulté aucune religion. Ils n’ont fait la guerre à personne. C’étaient juste des étudiants ! » À ses côtés, Abdelkrim Yacoub Koundougoumi Egim estime que « la société civile renvoie à ces assassins une volonté de vivre ensemble dans la paix et l’harmonie. Le Kenya est un pays de tolérance. En abattant cette jeunesse, on tente d’abattre cette tolérance. »  

© Nathadread pictures

19 avril, Paris © Nathadread pictures

« La nouvelle est tombée comme une bombe atomique ! »

Pour Stephen Kinuthia, entrepreneur franco-kenyan basé à Paris et représentant de la diaspora kenyane européenne (1), « il faut rester dignes, unis mais fermes sur le terrorisme. Ce qui s’est passé est très grave ! On est solidaires des familles des victimes et du peuple kenyan. » Conscient que cette cause n’a pas mobilisé autant que le 11 janvier, il nuance : « Ce qui compte ce n’est pas le nombre mais la détermination de ceux qui disent non à ces actes de haine au Kenya, en France, en Tunisie, au Nigeria et d’autres pays. »

Le jour de l’attentat, il était au Kenya pour la conférence de la diaspora kenyane à Nairobi : « L’après-midi on a posé des questions au président Uhuru Kenyatta sur la sécurité. Le soir, la nouvelle est tombée comme une bombe atomique! C’était un choc de voir les images de ces nouvelles générations, l’espoir de nos familles partir en fumée ! Deux jours après, je suis rentré en France. On a organisé le premier rassemblement place de la République. Les gens sont venus spontanément. »

En 2013 déjà, le précédent de l’attaque par des Shebab du centre commercial Westgate, qui a fait 68 victimes, avait marqué les esprits. « Ça a été un premier choc. Cette fois-ci, c’est encore plus choquant parce qu’on s’est attaqué à la jeunesse. On est en train de supprimer l’espoir en Afrique en supprimant ces jeunes étudiants de Garissa. Le terrorisme change de modus operandi. C’est un problème global qui nécessite des solutions et le soutien de tout le monde ! », rappelle Stephen Kinuthia.

Halte aux amalgames

Pour autant, ce dernier met en garde contre les amalgames islamophobes : « Les médias doivent faire gaffe à ne pas mettre de l’huile sur le feu. Les terroristes d’Al Shabab ou de Boko Haram n’attendent que ça. Qu’on fasse cette confusion. Il ne faut pas parler de chrétiens, musulmans ou autres. Ce sont des vies innocentes. Je parle en tant que chrétien et défenseur de toute religion. »

Même son de cloche chez Sacha Gozlan, secrétaire national de l’UEJF : « Le terrorisme n’est pas une affaire de religion mais de certaines personnes qui se revendiquent d’une religion. Comme ça a été le cas en France, au Danemark, en Tunisie, au Kenya. Ces gens là ne représentent pas l’Islam mais une volonté de détruire la société. Comme les Shebab l’ont fait au Kenya en tentant de semer le trouble et séparer les communautés. »  

Dans le cortège, Mokobé Traoré, ancien rappeur du groupe 113, s’était déjà mobilisé pour l’Afrique, en participant à un single avec la chanteuse malienne Oumou Sangaré, intitulé « Stoppons Ebola ». « Je ne suis pas un révolutionnaire de studio ! » lance t-il. « Quand Hervé Gourdel a été assassiné par Daesh en Algérie, je suis monté au créneau dans les médias. J’ai participé au mouvement « Not in my name » pour expliquer qu’on ne devait pas faire d’amalgame entre un terroriste et un musulman. Un musulman n’est pas un terroriste. Un terroriste n’est pas un musulman mais un homme sans foi ni loi. Il y a une vraie montée de l’islamophobie en France. On espère que les choses vont s’arranger en lançant des signaux à travers la musique, les réseaux sociaux, les médias. »

19 avril, Paris © Nathadread pictures

19 avril, Paris © Nathadread pictures

Où sont les médias et les politiques ?

Ce jour-là, hormis RFI, l’AFP ou la Télé libre, les médias généralistes ont visiblement d’autres chats à fouetter. Mokobé ne mâche pas ses mots : «  Les politiques se mettent au devant de la scène quand c’est intéressant « médiatiquement parlant ». Manifestement, le Kenya ça ne l’est pas pour eux ! Qu’il y ait 148, 1000 ou 2000 morts, ça ne leur parle pas! C’est pareil avec ce qui se passe en RDC ou au Nigeria!»

De son côté, Stephen Kinuthia déplore une « solidarité sélective » : « On est là. On essaie de contribuer à l’économie française. Mais quand notre pays d’origine est touché, ça passe une fois à la télé et on nous dit que ce n’est plus d’actualité ! » Il interpelle aussi la communauté internationale : « Il faut qu’elle regarde ce qui se passe dans ces pays d’Afrique, qui ont des moyens limités. Les aider à combattre la corruption, qui est un des vecteurs du terrorisme. On doit travailler ensemble. Hier la France. Aujourd’hui le Kenya. Je m’adresse à François Hollande : « Ce n’est pas possible que dans ce beau pays des droits de l’Homme, on ne reçoive pas de soutien. » On est prêt à discuter avec lui et les autres hommes politiques, les élus locaux, la ville de Paris. J’ai envoyé moi-même les invitations. Il n’y en a pas eu un seul qui se soit donné la peine de répondre ou se déplacer! »

Guillaume Denoix de Saint-Marc président de la fédération internationale des victimes du terrorisme n’est pas surpris : « J’ai perdu mon père dans un attentat il y a vingt-six ans. Depuis que je suis ces affaires, j’ai rarement vu les politiques se mobiliser. Le rassemblement du 11 janvier était un peu exceptionnel. Il faudrait qu’ils aient le pouvoir de s’indigner à chaque fois. »

Adama Daouda Kouadio, médiateur de la mairie du 19ème arrondissement pour les étrangers non communautaires, est un des rares à être venu : « Je pense que c’est une erreur que les politiques ne se mobilisent pas pour cette noble cause. » Quand on lui demande les raisons de ce désengagement, il botte en touche, un peu embarrassé: « C’est peut-être un problème de timing, d’organisation. François Hollande a fait beaucoup de choses pour dénoncer cette mondialisation du terrorisme. Au Mali, en République centrafricaine. Les États-nations doivent être conscients que le terrorisme n’est pas limité. Qu’il frappe les plus faibles. Malheureusement certains pensent que ce qui se passe ailleurs n’est pas chez nous. Mais ce qui se passe ailleurs, c’est chez nous ! »

© Nathadread pictures

19 avril, Paris © Nathadread pictures

Où sont les chefs d’état africains ?

Si la classe politique française semble avoir déserté, Stephen Kinuthia n’exonère pas les dirigeants africains : « Ils sont venus en France quand il y a eu l’attentat contre « Charlie », aux États-Unis à l’époque du 11 septembre. Quand ça arrive chez eux, en Afrique, rien ! Il y a quelque chose qui ne va pas ! Au Nigeria, ils n’ont pas été derrière le président nigérian. Kenyatta s’est engagé à combattre le terrorisme Al Shabab en Somalie. On en paye le prix aujourd’hui. Est-ce qu’il y a eu un dirigeant africain parmi les marcheurs pour le Kenya ? Est-ce qu’il y en a un qui a pris son avion privé pour aller manifester sa solidarité au gouvernement kenyan ? Ça me touche de voir qu’aucun dirigeant international ou africain ne fasse cet effort ! »  

Pour aller plus loin

Pour que cette marche ait une suite concrète sur le terrain, une action conjointe est envisagée entre la Fédération internationale des victimes du terrorisme et l’association locale des victimes à Nairobi: « Nous sommes en train de partager des modes de fonctionnement pour le soutien aux victimes du terrorisme. » explique Guillaume Denoix de Saint-Marc 2. « C’est notre métier de base: la lutte contre la radicalisation. On fait un transfert d’expérience avec l’association de Nairobi. On a des projets et des projections de films de lutte contre la radicalisation. » A son niveau d’artiste leader d’opinion Mokobé essaie de jouer son rôle: «  Dans mon prochain album j’aurais un titre « Délaissés » où je parle de tout ça. Du Kenya, des pays africains qui ont été touchés depuis des années, délaissés par les médias et nous-même africains. A commencer par nos dirigeants. C’est un morceau qui va gêner mais c’est important de le faire.» 

 

Note
(1) Selon certains membres de cette diaspora européenne qui lui reprochent ses liens avec le gouvernement kényan la représentativité de Stephen Kinuthia est sujette à caution
(2)Le 19 septembre 1989 son père Jean-Henri Denoix de Saint-Marc, directeur de Total Afrique, a fait partie des 170 victimes de l’attentat du DC 10 d’UTA. Guillaume Denoix de Saint-Marc a été le principal négociateur avec le régime de Kadhafi pour l’indemnisation des ayants-droits des victimes. Par ailleurs, son oncle Hélie Denoix De Saint-Marc, un des officiers putschistes pro-Algérie française de 1961, a fait l’objet d’une vive polémique quand Robert Ménard a rebaptisé de son nom une rue de Béziers en mars dernier. 

 

Enfin des messages de soutien et des dons aux familles de victimes peuvent toujours être envoyés via la Maison du Kenya à Paris.

> La Maison du Kénya

83 bis rue Petit, 75017 Paris

Julien Le Gros
Julien Le Gros est un journaliste indépendant, spécialisé sur les cultures d'Afrique. Il a notamment écrit pour Jazzman - Jazz magazine, Afriscope, Mondomix... mais aussi sur Internet avec Africultures, Mondafrique, Tribune 2 l'artiste, International Hip Hop. Il a fait des reportages au Kenya, Cameroun, Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Sénégal et récemment en Guinée Conakry sur le virus Ebola.