Jean-Claude Drouot, éternel frondeur - The Dissident - The Dissident

Jean-Claude Drouot, éternel frondeur

Jean-Claude Drouot, c’est avant tout un personnage culte, celui de Thierry la Fronde. Au point que les Inconnus l’ont parodié en « Thierry la France ». Mais derrière les habits du chevalier blanc des années 60, se cache aussi un grand comédien de théâtre. Un parcours qu’il raconte aujourd’hui dans son autobiographie « Le cerisier du pirate » (L’Archipel, 2015).

On oublie souvent qu’Astérix, notre gaulois national, est le fruit de la collaboration entre un Français d’origine italienne – dont le père ne parlait d’ailleurs pas un mot de français -, Albert Uderzo, et d’un juif d’Europe de l’Est, René Goscinny. De même, Thierry la Fronde, héros plutôt « franchouillard », fût campé par Jean-Claude Drouot, un acteur…belge. Flamand, de surcroît !

Nous le rencontrons à Malakoff (92), alors qu’il est en pleine répétition pour une pièce de théâtre. L’occasion de revenir avec sur sa carrière singulière, habitée par les planches, qu’il évoque aujourd’hui dans son autobiographie Le cerisier du pirate. Car Jean-Claude Drouot, à l’instar de son personnage de feuilleton de Thierry de Janville, est un frondeur. Au sens le plus vif du terme – et avec un panache à faire rougir les « frondeurs » du PS ! « Frondeur, ça ne me déplaît pas ! », sourit d’ailleurs ce vaillant septuagénaire.

« J’ai toujours eu besoin d’être mon propre maître, de protéger mon indépendance. Je n’aime pas avoir à demander la permission. Je ne dis pas « Est-ce que je peux faire ? » Je fais ! », poursuit-il. « Dans Cyrano de Bergerac, de Rostand, il y a cette réplique : « Ne pas monter bien haut peut-être ? Mais tout seul ! » C’est un trait de caractère que je tiens de mon grand-père maternel. Et je veux garder une liberté, explique-t-il, lui qui se dit aussi « fidèle en amitié et en amour. « Avec ma femme, Notre mariage tient du record : cinquante-cinq ans. Ça se mérite. C’est un choix ! »

Du chevalier blanc au salaud

Des choix, justement, le comédien n’a pas hésité à en faire. Dans les années 60, alors qu’il devient une star en incarnant Thierry de Janville, dit « Thierry la Fronde », dans la série éponyme (diffusée de 1963 à 1966), il refuse de s’enfermer dans le confort de ce qui est alors un phénomène de société. Jean-Claude Drouot a préféré prendre des chemins de traverses. Au détriment des routes toutes tracées que le succès lui indiquait.

Cinq décennies plus tard, on le retrouve donc sur les planches de la Scène nationale de Malakoff, où il jouera en octobre dans Intrigue et amour, une pièce du dix-huitième siècle de Friedrich von Schiller. « Une pièce très étonnante sur l’intrigue, donc le pouvoir, et l’amour. C’est le conflit d’un homme du pouvoir, prince d’une principauté allemande – que je joue – et de son fils, qui a le malheur de tomber amoureux d’une roturière. Une œuvre très dense et peu jouée en France », résume-t-il.

Loin du personnage chevalier blanc qu’il incarnait dans Thierry la Fronde, Jean-Claude Drouot jubile de jouer ici un méchant, un puissant. D’autant plus pour quelqu’un qui, comme lui « a découvert un jour [qu’il n’avait] pas le goût du pouvoir », et se définit volontiers comme « un homme de devoir.

« Ce n’est pas la première fois que je joue le rôle d’un personnage que je juge peu fréquentable Ces personnages « méchants sont plus intéressants à jouer pour un acteur parce que très complexes ».

Un double nommé Thierry

Plus de cinquante ans après, l’image de Thierry continue néanmoins de lui coller à la peau. Paradoxalement, lorsqu’il passe le casting de la société Telfrance, en 1963, Jean-Claude est pourtant le seul brun parmi une nuée de prétendants blonds comme des angelots. Contre toute attente, c’est le « mouton noir » qui est choisi. « Je suis un brun du nord – je revendique ma part flamande -, pas un brun latin. Mais à cause de mon physique, on m’a beaucoup sollicité pour des personnages du sud-ouest, de Grecs, ou d’Espagnols. »

L'Archipel, 2015

L’Archipel, 2015

Toujours est-il que le « latin » du nord décroche la timbale avec cette série qui marque les Trente Glorieuses. « J’ai beaucoup aimé jouer un personnage entier comme Thierry. Le défenseur de la veuve et de l’orphelin, tout en générosité, en esprit de justice. C’est une vision de la vie pure, idéalisée, vertueuse. Si Thierry a traversé notre époque, grâce à cette dimension que je souhaitais aussi protéger. » Un personnage pas si différent de ce qu’était Jean-Claude Drouot à l’époque : « C’est le jeune homme que j’étais à vingt-trois ans. On a repéré chez moi cette candeur, cette naïveté, cette confiance en la vie. J’étais en légère lévitation. »

Dépossédé de soi-même

À la lévitation – favorisée par les tournages dans la forêt de Sologne -, succèdent avec le temps les pesanteurs liées au succès. Dépassé par le « phénomène Thierry », Jean-Claude Drouot est sollicité de toutes parts, par la Maison du Café ou le Cirque Bouglione…: « Jean-Paul Belmondo, qui était alors président du Syndicat des acteurs, avait imprudemment dit dans une interview : « C’est énorme, mais il ne s’en remettra jamais! » », se souvient l’acteur.

« J’ai senti le piège de Thierry. Au bout de six mois, je faisais la Une d’une trentaine de magazines. Au début, on est comme le Père Noël. On draine de l’amitié. Et puis, assez vite, je me suis senti dépossédé de moi-même. J’avais envie de faire de belles choses. Qui ne le veut pas quand on fait ce métier? Mais pas comme ça ! J’ai eu envie de mériter cet intérêt différemment. Pour de vraies et bonnes raisons. »

Alors Jean-Claude finit par tuer la poule aux œufs, après deux ans de contrat. « Je ne jouais plus le jeu. Évidemment, ça marchait tellement bien qu’ils ont voulu faire Le fils de Thierry. Il était aussi question de faire un film de cinéma, réalisé par Pierre Gaspard-Huit. Rien n’a jamais abouti. Heureusement que je n’avais pas le goût du fric, parce qu’on me faisait des propositions gigantesques ! » Ce qu’il veut, lui, c’est apprendre son métier et progresser dans son art. Quand bien même la critique estime qu’on « ne crache pas sur une chance pareille ». «  On considérait que ce qui m’arrivait arrive une fois tous les vingt ans à quelqu’un. C’était probablement le cas. Mais cette réalité là devenait désagréable. Je me sentais arraché des vraies raisons que j’avais de m’exprimer avec ce métier. »

Casser l’image lisse

Le bonheur, 1965

Le bonheur, 1965

En 1965, on le retrouve alors dans un tout autre registre, lorsqu’il joue, en famille, dans Le Bonheur d’Agnès Varda. Un film à propos duquel son ami Jacques Brel lui glissera, lors d’un concert de Sammy Davis Jr : « Ça… c’est bien ! ». « Sa remarque amicale et utile me disait : « Voilà ta voie. » C’était mon premier film pour le cinéma. Je ne savais pas s’il y allait en avoir d’autres. Mon mythe personnel avec Thierry a fait que le cinéma ne me considérait pas comme une créature « utilisable ». J’étais indéniablement trop marqué par mon personnage ». Du moins au début.

Souvent inspiré, le malicieux Claude Chabrol lui fait tourner en 1970 La rupture, en un parfait contre-emploi… de drogué. « C’était l’antithèse de Thierry. C’est ce qui intéressait et amusait Chabrol. C’était une manière d’affirmer ma liberté et contrarier mon image lisse. Bien des années après, Claude Berri, qui préparait Germinal, m’a vu au théâtre où je jouais Salluste dans Ruy Blas. Un personnage redoutable et redouté, comme celui que je joue en ce moment. », se souvient-il. À l’époque, Claude Chabrol pense alors lui confier le rôle du patron de la mine, « une ordure ».

« Claude s’est ravisé parce qu’on lui a dit : « Drouot c’est pas un salopard. Il est perçu comme un gentil, quelqu’un qui serait du côté des personnages joués par Renaud et Gérard Depardieu. On ne va pas y croire ! » Ça m’a beaucoup déçu ».

Une injustice qu’il vit d’autant plus mal que son talent protéiforme et son apparence changeante, en vieillissant, lui permettent d’incarner des personnages historiques comme Jean Jaurès, qu’il incarne d’abord dans le film La Séparation. « C’est un homme que j’ai découvert avec le rôle. Ça donne un sens définitif à ce métier. Plus que le goût du théâtre et du déguisement, c’est le fait de parler au monde, d’être utile, qui est important pour moi. Être le haut-parleur, la voix d’un tel homme donne définitivement du sens au choix de mon mode d’expression. C’est comme ce personnage d’intrigant que je joue en ce moment : il s’agit non pas d’en faire une caricature, mais, dans le rapport au public, de montrer la malice, la séduction, le machiavélisme. Montrer combien ce genre d’êtres est venimeux et nuisible.»

De Jean Vilar à Tony Richardson

Dans ses mémoires le comédien raconte également ses amours littéraires et théâtrales. Ses débuts, marqués par l’influence du Théâtre National Populaire de Jean Vilar. Sa rencontre avec le metteur en scène Peter Brook, avec le poète Joseph Delteil – qu’il a bien connu – mais aussi avec le répertoire de Fernando Arrabal, de Giraudoux ou de Shakespeare. « Jean Vilar est mon autre papa biologique. J’étais en faculté de droit, puis de médecine, quand je me suis dit : ‘ C’est ça que je veux faire. Porter les belles et grandes oeuvres de notre patrimoine au public’. C’est ça que je pense faire le mieux », confie-t-il.

En 1968, il renoue avec le cinéma sur une grosse production, Chambre obscure, de Tony Richardson, aux côtés du couple électrique Elizabeth Taylor et Richard Burton. Deux ans plus tard, instant surréaliste sur le tournage du Phare du bout du monde :il se retrouve avec son camarade de jeu Kirk Douglas à Cadaquès, chez Salvador Dali, qui le fait poser nu pour une soi-disant toile… qui reste introuvable à ce jour ! Mais là encore, Jean-Claude ne fera que survoler ces sirènes hollywoodiennes. Sans demander son reste.

« Se remettre en cause au quotidien »

Depuis, le comédien est passé par la direction du Centre dramatique national de Reims et du Théâtre national de Belgique. En 1999, il passe aussi par la Comédie française… sans s’y attarder. Pas question pour lui de s’endormir sur son fauteuil. « Je n’ai pas envie d’un bâton de maréchal. Il faut remettre en question au jour le jour son mode d’expression, sa foi. Le théâtre, dans son éphémère, est une discipline qui consiste à se remettre en cause au quotidien. Ne pas s’asseoir dans un confort, quel qu’il soit. »

Et de poursuivre : «  Beaucoup disent que je suis une voix exigeante. Cette exigence est ma respiration naturelle. Je ne vais pas faire ça parce que c’est le plus difficile, mais parce que ça sonne juste. Certains me disent aussi : « Vous n’êtes pas à la place que vous devriez avoir ! » Je considère que je suis à la place que j’ai choisie, et c’est très bien! ».

 

> Le cerisier du pirate, Éditions l’Archipel, mars 2015. 214 pages, 17,95 euros.

Julien Le Gros
Julien Le Gros est un journaliste indépendant, spécialisé sur les cultures d'Afrique. Il a notamment écrit pour Jazzman - Jazz magazine, Afriscope, Mondomix... mais aussi sur Internet avec Africultures, Mondafrique, Tribune 2 l'artiste, International Hip Hop. Il a fait des reportages au Kenya, Cameroun, Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Sénégal et récemment en Guinée Conakry sur le virus Ebola.