Fin de partie politicienne pour Jean-Philippe Magnen : "Je crois à la dynamique écologiste et citoyenne" - The Dissident - The Dissident

Fin de partie politicienne pour Jean-Philippe Magnen : « Je crois à la dynamique écologiste et citoyenne »

Jean-Philippe Magnen.

Ancien porte-parole national d’Europe Ecologie – Les Verts (EELV) et Vice-président du Conseil régional des Pays de la Loire, Jean-Philippe Magnen a voué ses quatorze dernières années à l’économie sociale et solidaire (ESS) et aux alternatives possibles au modèle économique dominant. Un travail de longue haleine, consacré la semaine dernière par la remise au gouvernement d’un rapport sur les monnaies locales complémentaires (MLC) et les systèmes d’échanges libres (SEL). S’il envisage à présent de quitter la politique, il n’en reste pas moins plein d’espoir quant aux combats à mener. Retour sur le parcours d’un homme politique qui a « des tripes ».

The Dissident : Dans votre autoportrait, vous décrivez votre philosophie de vie de la manière suivante : « Oser plutôt que se lamenter, partager plutôt qu’accumuler, espérer plutôt que se résigner, expérimenter plutôt que subir ». D’où vous viennent ces valeurs ?

Jean-Philippe Magnen : Cela tient à plusieurs aspects de mon parcours de vie. Je suis fils d’un chef d’entreprise industrielle et d’une mère assistante sociale, assez engagée sur les thématiques de la solidarité. C’est un mélange qui m’a ouvert sur le monde et m’a poussé à rapprocher des gens, des projets et des logiques qui n’avaient pas spécialement l’habitude de l’être. Certains appellent ça la maïeutique.

Au tout début, j’ai d’abord intégré un centre de formation de basket, dont je voulais faire mon métier. J’ai beaucoup appris dans le sport. J’en ai souffert, aussi. Car à haut niveau, c’est le meilleur qui gagne : dans l’école comme dans le sport, on définit des meilleurs et des moins bons, alors qu’on a chacun ses domaines de prédilection. Beaucoup de gens galèrent, sont sur le carreau, font l’effort d’aller chercher des compétences, de développer des savoirs, mais on ne les reconnaît pas.

La pression exercée par ma famille m’a poussé à faire des études commerciales qui ne m’ont pas plu. À l’école, j’étais un rebelle : le système ne me convenait pas, je n’avais pas assez de liberté. D’ailleurs, j’ai toujours ce petit côté révolté, bien que j’aie maintenant des pensées plutôt positives, du fait de mon parcours de psychothérapeute. Aujourd’hui, je suis davantage dans une phase de sagesse.

Quelles sont les rencontres ou les auteurs qui vous ont influencé ?

Dans la réflexion philosophique, j’aime beaucoup Edmund Husserl, qui parlait de la phénoménologie (du grec phainómenon, ce qui apparaît, et lógos, étude, NDLR) des faits de la société et des faits de la vie. Je dis toujours que le propre du changement, c’est d’écouter les nano-phénomènes au quotidien. Cette vue-là m’a particulièrement plu lorsque je me suis formé en psychologie.
J’apprécie aussi la pensée d’André Gorz sur le revenu d’existence, l’allocation universelle. Un débat comme celui-ci devrait vraiment être remis au goût du jour. Et les monnaies complémentaires peuvent d’ailleurs être un sujet transversal par rapport à tout ça. Globalement, il y a aujourd’hui une réflexion à avoir sur le revenu, le salaire. Je lis aussi beaucoup Patrick Viveret sur les nouveaux indicateurs de richesse. Je suis enfin très sensible à la poésie : Reiner Maria Rilke, René Char… Je me ressource souvent en les lisant.

On vous dit également passionné de voyage…

J’ai beaucoup voyagé quand j’étais plus jeune, plutôt en routard, au Maroc, en Indonésie… J’ai rarement pris du plaisir dans les vacances en mode farniente. Lorsque j’étais adjoint à la coopération décentralisée à Nantes, j’ai été amené à faire un autre type de voyages : des déplacements dans des pays en conflit. J’ai été à Gaza avec une mission d’élus locaux, trois mois après l’opération « Plomb durci » en 2009. Cela m’a beaucoup marqué. J’ai aussi été en Guinée-Conakry en plein coup d’État, puis en Haïti à deux reprises, une fois avant les terribles évènements, une fois après.

En quoi cela vous a-t-il marqué ?

On laisse périr des territoires pour des raisons politiques ou économiques. L’inégalité mondiale est pour moi l’une des raisons d’un combat politique où l’écologie a sa place. Comme par hasard, le réchauffement climatique touche les plus pauvres. Gaza, c’est un million d’habitants sur un territoire en quarantaine. Il faut faire 500 mètres tout seul avec des miradors pour passer les checkpoints. Quand on est élu officiel, on est là, à côté de gamines israéliennes de dix-huit ans qui passent leur service militaire avec une kalachnikov entre les mains. Elles nous regardent et ont presque le pouvoir de vie ou de mort sur soi. On réalise que la vie tient à peu de chose.

Basketteur, formateur dans l’Économie Sociale et Solidaire (ESS), psychothérapeute… Quel a été le déclencheur de votre engagement politique ?

L’économie solidaire, indéniablement. C’était mon premier engagement associatif. À l’époque, nous avions créé l’association Espace développement, qui est devenue une structure professionnelle avec neuf salariés, et avec laquelle nous avons animé des pôles d’économie solidaire à Dijon et Chalon, dans les années 90. C’étaient parmi les premiers de France. Nous étions persuadés qu’il fallait une alternative économique : notre travail dans le domaine de l’emploi et de l’insertion nous a fait réaliser que ce système de réparation ne fonctionne pas. Au mieux, on maintient les gens à flot, au pire, ils replongent. Il fallait trouver une autre façon de remettre en cause l’économie. Dans les réseaux nationaux d’ESS, où je me suis engagé par la suite, il y avait pas mal d’écolos.

Un jour, on a décidé, avec la mère de mes deux garçons, de quitter nos boulots pour partir à Nantes. C’était un choix de vie. Je n’ai pas travaillé pendant six mois, pour prendre des contacts. C’est là que je me suis engagé chez les Verts. Très vite, j’ai été un peu le spécialiste de l’économie solidaire. Vint le jour où Guy Hascoët a été nommé Secrétaire d’État de Lionel Jospin. Il était chez les Verts et me connaissait. On m’a alors demandé d’être sur la liste de Jean-Marc Ayrault à l’économie solidaire. Et je me suis retrouvé élu assez vite. Jusqu’en 2010, j’avais toujours un boulot de formateur-consultant, puis de psychothérapeute, à côté de mon mandat. À partir de 2010, quand je suis devenu Vice-président à la Région [chargé de l’emploi, de la formation professionnelle et des métiers de demain, NDLR], j’ai choisi d’arrêter mon activité professionnelle, d’autant que je suis devenu porte-parole national d’EELV pendant deux ans.

Actuellement, vous êtes donc politique professionnel ?

Depuis 2010, oui. Je n’ai plus qu’un seul mandat. J’ai été membre de la direction nationale d’EELV pendant deux ans, puis je l’ai quittée. Depuis, j’ai fait le vide et j’ai finalement décidé d’arrêter la politique à la fin de ce mandat. Cela fait quatorze ans que j’en fais. J’ai envie de faire autre chose, de reprendre mon métier. Aujourd’hui, je n’ai plus l’énergie – et sans doute la créativité – pour changer les choses. C’est un milieu très violent sur le plan relationnel. Je suis armé, pourtant, mais c’est compliqué.

Je veux mettre mon énergie ailleurs, par mon travail de thérapeute, mais aussi par des actions collectives d’accompagnement des décideurs politiques et économiques. Ce qui est étonnant, c’est que mon cas paraisse exceptionnel aujourd’hui. Les gens sont habitués à voir des politiques partir uniquement lorsqu’ils perdent ou qu’ils meurent.

Christophe Fourel et vous avez transmis ce rapport sur les monnaies locales complémentaires (MLC) et les systèmes d’échanges libres (SEL) à la secrétaire d’État à l’ESS, Carole Delga. Quel espoir nourrissez-vous quant à une éventuelle généralisation des MLC en France ? Y a-t-il selon vous une véritable volonté politique en ce sens?

Je ne sais pas s’il y a une volonté pour les généraliser. Je pense qu’il y a un intérêt croissant pour les reconnaître, appréhender le cadre qui pourrait être donné, notamment dans les institutions de Bercy, et voir la reconnaissance de ce type de monnaies. La Constitution française fait qu’il n’y a qu’une seule monnaie. Ce qu’on a réussi à faire dans cette mission, c’est d’inscrire un article dans la loi ESS qui reconnaît les monnaies complémentaires comme un moyen de paiement. Et là, dans le rapport, on a fait douze propositions pour poursuivre la dynamique. Certaines sont très réalistes et immédiates, comme la réalisation d’un guide méthodologique pour les acteurs, en lien avec l’autorité de contrôle prudentiel : comment faire ? Qu’est-ce qui est possible ou ne l’est pas ? Mais il y a d’autres enjeux, comme la déclinaison de la loi pour payer les services locaux dans la mairie. Si les collectivités s’en emparent, ça peut très vite démultiplier le nombre de monnaies locales en France.

Pour l’instant, les volumes de ces monnaies sont très modestes, mais la dynamique est réelle. Il y a une émergence très forte, et une accélération. Les gens sont mécontents du système, de l’économie, de la monnaie centrale. Ils cherchent d’autres moyens de relocaliser l’économie, de créer du lien. Il y a depuis peu des modèles hybrides dans lesquels s’impliquent les entreprises.

Dans la Gazette des communes, vous disiez des MLC qu’elles amènent à « une consommation plus responsable, éthique et respectueuse de l’environnement ». Il est surprenant de voir l’État s’investir sur le sujet quand, dans le même temps, la publication du rapport de l’Ademe sur une France fonctionnant à 100% d’énergies renouvelables est repoussée, ou quand la ZAD de Sivens est évacuée manu militari…

Ce n’est pas à moi de commenter ce que fait l’État car je ne suis pas ministre. Mais en tant que citoyen, bien sûr que j’y vois une incohérence. Disons les choses clairement : on ne peut pas dire oui à la transition énergétique et mettre sous le tapis une étude de cette puissance-là. Si on fait le pari de la transition énergétique, il faut prendre en compte le fait de ne plus être dépendant du nucléaire, de montrer qu’il ne revient pas plus cher de faire cette transition, qu’il est réaliste d’avoir une France 100% renouvelable en 2050, alors qu’on nous prédit une modernisation du nucléaire pour ne rester qu’à 50%. Mettons ça dans le débat public ! Repousser cette publication, c’est la preuve qu’on ne répond qu’à des intérêts particuliers et à des lobbies.

À Notre-Dame-des-Landes, qui est l’autre fil rouge de ma vie politique, ce n’est pas normal qu’on fasse croire à la population que les sachants ont donné des statistiques objectives. Nous avons démonté une à une les données apportées dans le dossier d’enquête publique. C’est n’importe quoi ! Lorsqu’on parle d’optimiser l’aéroport existant plutôt que d’en faire un nouveau, la Direction Générale de l’Aviation Civile (DGAC) dit qu’il en coûterait 900 millions €. Or dans l’évaluation qui est faite par des expertises indépendantes, c’est quatre fois moins. Ça veut dire qu’on désinforme le citoyen pour justifier un investissement qui relève plus de l’intérêt d’un petit nombre que de l’intérêt général. Je ne dis pas qu’il ne faut pas se poser la question de l’organisation des aéroports. On en a bien trop en France, il faut sans doute rationaliser. Mais ce n’est pas le même débat. Ici, on va fermer l’aéroport européen le plus performant en terme de sécurité, pour en faire un nouveau, plus petit, en détruisant 2000 hectares de terres humides. Qu’est-ce qu’on fait ? Quelle question démocratique cela pose-t-il ? Même en arrêtant la politique, cela restera le genre de sujet sur lequel je me mobiliserai.

Soutenez-vous la désobéissance civile que pourraient incarner les zadistes ?

Oui, tant que c’est non-violent. Je ne peux pas soutenir la violence, quelle qu’elle soit. Il y a d’ailleurs en France une violence qu’on ne dénonce jamais : la violence institutionnelle. Un jour ou l’autre, il faudra la prendre en compte au même titre que la violence urbaine des mecs qui viennent taper sur des flics avec des pavés. Je ne suis pas sûr qu’on règlera cette question de Notre-Dame-des-Landes en allant casser du flic. Cela dit, on a été sur la ZAD cette semaine et il y a des gens là-bas qui sont extraordinaires, véritablement pacifistes.
Je soutiens donc la désobéissance civile intelligente, collective. Quand j’entends dans l’hémicycle la droite et la gauche dire qu’il faut évacuer la ZAD, « cette zone de non-droit »… Où est le non-droit ? C’est ça la vraie question.

Naomi Klein a récemment publié un livre, « Tout peut changer », aux éditions Actes Sud. Elle écrit que nous sommes en guerre contre un capitalisme débridé et délétère, et dénonce les atteintes aux libertés publiques. Elle appelle également à un réveil civilisationnel, au développement des biens communs. Êtes-vous de votre côté en guerre contre ce capitalisme ?

Ce combat s’impose de lui-même. Je n’aime pas dire que je suis en guerre, je ne me sens pas en guerre. Je me sens au contraire de plus en plus en phase avec des messages de paix. Le seul qui soit en guerre, c’est le capitalisme. C’est une philosophie guerrière, qui détruit et enrichit un petit nombre face au plus grand. Ce système va dans le mur tout seul. L’alternative est en train de voir le jour. Edgar Morin, une autre de mes sources d’inspiration, appelle cela la « myriade d’initiatives » : c’est la majorité silencieuse, qui existe, qui bouge. La ZAD en fait partie. On y expérimente l’économie solidaire, l’écologie. Ce sont des gens qui veulent vivre, s’alimenter, se déplacer, s’informer autrement.

Les médias ont-ils un rôle à jouer ?

Indéniablement ! Malheureusement, ils n’en sont pas à la hauteur actuellement. Lorsque j’étais porte-parole national d’EELV, à l’époque le parti était au gouvernement, je me souviens encore de ce que les médias retenaient quand j’essayais de parler de fond, de projets concrets. On me faisait comprendre que si je n’avais pas une petite phrase pour tacler untel, ça ne passerait pas. C’est triste. Il y a encore de très bons journalistes, mais ils sont verrouillés par des rédactions qui veulent du sensationnel. Y compris dans des médias de référence comme Le Monde ou France Inter…

D’où l’intérêt des petits médias indépendant naissants, comme The Dissident…

Oui en effet, mais je pense malheureusement qu’il faut que les autres évoluent aussi. Je ne crois pas aux petits médias qui prendront le pas sur le reste. Les grands sont encore très puissants et il faut sans doute aussi les changer de l’intérieur. J’espère que d’autres messages se feront entendre. Je suis pour une interaction du changement personnel et du changement collectif. C’est pour ça que je suis psychotérapeuthe et politique d’une certaine façon. Je suis frappé qu’en politique, il y ait tant de gens qui viennent régler des questions personnelles. Ça met à mal beaucoup de capacités de développer des projets collectifs de vivre-ensemble.

Un nouveau rapprochement semble se former entre des membres d’EELV et le Parti socialiste. Or, dans le même temps, on voit que des dynamiques citoyennes, comme celle à l’origine des monnaies locales complémentaires, parviennent à inscrire des pratiques dans la loi. Ne faudrait-il pas finalement de nouvelles formes de mouvements politiques en lien direct avec les citoyens, plutôt que de se compromettre dans des jeux de pouvoir ?

Je crois à la dynamique écologiste et citoyenne, si elle est vraiment écologiste et citoyenne. Le seul effet qu’ont les actions de nos petits amis pour avoir un poste de ministre, c’est de montrer qu’il y a un égo dans la politique qui devient hypertrophié. Ça n’apporte pas de solutions aux Français au quotidien. Le problème, c’est qu’il n’y a pas beaucoup de « tripes », au sens de courage, de changement.

Ce type de comportement est-il compatible avec l’écologie ?

La question de fond, ce serait plutôt : est-il compatible d’être au pouvoir tout en étant écologiste ? C’est une question plus intéressante que de commenter ce que font Jean-Vincent Placé ou François de Rugy. Je ne pense pas que la solution viendra de là. Je suis humble, je ne pense pas non plus l’avoir, mais je sais que leur voie n’est pas la bonne.
Je suis cependant totalement opposé à ceux qui diabolisent le PS. J’ai rencontré des gens qui ont envie que ça avance. Leur parti est malade, le nôtre aussi. Comment fait-on en sorte que des personnes avec une expérience et une vision puissent réfléchir ensemble ?
Je ne suis pas pour la disparition des partis, mais pour une transformation du monde politique vers une démocratie ouverte. Ce qui est réel aujourd’hui, c’est qu’il faut des instances démocratiques différentes. Rien que sur les projets inutiles, on voit comment sont décidées les choses… On nous rétorque qu’on est dans un État de droit, mais c’est un État de non-droit ! Il y a des mensonges au plus haut niveau de l’État. Arrêtons de se mentir, et de mentir ! Je le sais parce que je l’ai vécu. Il y a des moments où j’ai menti aussi. Le système se met en place comme ça. Je crois qu’il faut taper du poing sur la table. Il faut une prise de conscience plus profonde. Malraux disait que le XXIe siècle serait spirituel, et il faut plus de recul à ce niveau-là.

Qui pourrait incarner ce changement ?

Beaucoup de monde à mon avis. Les projets peuvent s’incarner par des générations qui se constituent. Pour Podemos, en Espagne, les leaders se sont construits dans la mouvance. Par contre, il faut avoir l’intelligence de reconnaître que des gens peuvent être plus doués pour telle ou telle tâche. En politique, c’est très rare. On perd des talents à la pelle, des personnes qui se dégoûtent et qui s’en vont. On dit d’ailleurs que les dégoûtés partent et les dégoûtants restent. C’est un peu ça.

Vous êtes un dégouté ?

Non, justement ! On me l’a déjà demandé, mais je ne pense pas être un dégouté. J’ai encore plein d’espoir. J’ai simplement pris une décision pour ma vie. Je ne regrette pas mon expérience, mais il est temps de passer à autre chose.

Resterez-vous encarté à EELV à la fin de votre mandat ?

Jusqu’à la fin de mon mandat, c’est sûr. Après, ça dépendra.

Françoise Verchère considérait dans nos colonnes que la philosophe Simone Weil avait peut-être raison au sujet de la suppression des partis politiques, qu’il y a là une autre voie à chercher…

Je ne sais pas. Françoise a aussi passé pas mal d’années dans un, voire deux partis politiques. Je pense qu’on a besoin d’instances régulatrices comme le sont les partis. Le problème n’est pas l’institution, mais la façon dont ça se passe. Le parti politique est devenu une écurie de conquête du pouvoir. Or, ma philosophie la plus profonde, c’est de savoir comment redonner aux gens un pouvoir d’agir. On y a tous droit. Aujourd’hui, ce qui me terrifie, c’est que le système enfreint la liberté d’action de beaucoup de citoyens. Soit on instaure un espace démocratique dans les partis qui permette de régler les crises et tout le monde s’y tient, soit on dérègle et les personnes continuent de se vendre à l’extérieur. C’est le comportement humain qui rend tous les excès possibles, et ce via les médias. Jean-Vincent Placé n’existe pas par ses actions politiques, mais par les médias. Et il n’est pas le seul ! Demain, il ne sera plus là, ce sera un autre. Le système produit des profils comme ça. Et ceux-là, à Paris, ils gagnent ! Face à des profils comme moi, ils gagnent à 100%. Au grattage et au tirage. En termes d’éthique, on ne peut tout simplement pas suivre.

Ça fait beaucoup de mal et ces mecs-là ne s’en rendent pas compte ! Ils ne sont pas conscients que le temps qu’ils passent sur les plateaux de télévision à s’invectiver pour un poste de ministre ne produit rien pour la société. Ou alors il y a un cynisme qui dépasse l’entendement. Peu d’hommes et de femmes politiques sont reconnus pour ce qu’ils ont fait. De mon côté, j’ai énormément de respect et d’émotion pour Robert Badinter, même si je ne suis pas d’accord avec tout ce qu’il a fait. Il en va de même pour Christiane Taubira aujourd’hui. Elle a des convictions, elle les met sur la table. Elle a des tripes.

Que ferez-vous après votre dernier mandat ?

Je vais rouvrir un cabinet de psychothérapie et accompagner les gens qui le souhaiteront. Je me forme aussi avec des thérapeutes de la Drôme sur un outil qui s’appelle le « Jeu du roi » et qui questionne le rapport des gens au pouvoir. L’idée, c’est de mettre en scène un royaume où chacun prend place sur le trône et voit ce que ça produit en termes de pouvoir. Cela rejoint ce que je disais sur la réappropriation du pouvoir d’agir.

Mais j’ai aussi d’autres activités de prévues. Un ami, auteur et metteur en scène, a fait une pièce de théâtre politique sur les métallos, « Métallos et dégraisseur », jouée par des comédiens professionnels, à part d’interviews réelles. On prépare ensemble une pièce similaire sur Notre-Dame-des-Landes, et nous avons déjà commencé les interviews sur la ZAD.

C’est une autre façon de continuer le combat. Si on réussit cette pièce sur Notre-Dame, ça apportera sans doute davantage que ce que font les partis sur cette histoire-là. En tout cas, je m’éclate à l’idée de travailler sur ce projet. J’ai été dans un engagement sans concession pour NDDL, à mon poste. Certains étaient très mécontents. Mais les grands piliers de la lutte, ce sont des amis. On est ensemble. D’ailleurs, ce qui est paradoxal, c’est que j’ai moins d’amis à EELV en partant, que dans les réseaux.

Frédéric Bosqué nous avait déclaré qu’utiliser une MLC, ce serait l’acte le plus révolutionnaire du XXIe siècle. Finalement, êtes-vous un révolutionnaire ?

Non. Avec ce rapport sur les MLC et les SEL, je pense modestement apporter une pierre à l’édifice. Il a le mérite d’exister. Il y a un article de loi, mais cela ne suffira pas. Les acteurs doivent s’en emparer et le transformer. Il faut continuer le rapport de force dans le cadre d’une coopération conflictuelle. C’est une expression utilisée au Québec et au Brésil. Ce qui tue la politique, c’est le consensus mou. Dans les MLC, c’est pareil. Les acteurs doivent engager une coopération conflictuelle pour que ce rapport puisse vivre et ne soit pas porté seulement par une institution froide.
De là à dire que c’est l’acte le plus révolutionnaire… Non. Le plus révolutionnaire, ce serait d’avoir la paix dans le monde, partout. Ça, ce serait révolutionnaire. Et utopiste.

 

Baptiste Duclos
Baptiste Duclos, journaliste et rédacteur en chef de The Dissident.