Jean-Pierre Mocky, tonton flingueur !

Jean-Pierre Mocky en 2015 © Julien Le Gros

Comment vivez-vous le fait de faire des films avec des bouts de chandelle ?

Il y a quelques années, Régis Wargnier m’a dit, hypocritement : « Tu as de la chance! Tu es libre! » -Pourquoi, tu n’es pas libre toi ? » La liberté appartient à tout le monde. Il pourrait être comme moi. Seulement il n’aurait pas de belle voiture ni de résidence secondaire, et il aurait plus de difficultés. Sans argent, on doit travailler plus. Je dois mettre la main à la pâte, chercher mon argent. Je suis obligé de mendier en demandant à un acteur de travailler à l’oeil. La pauvreté, c’est l’humilité. Vous demandez quelque chose à quelqu’un, au lieu de le payer pour qu’il soit à votre disposition.

Un jour, au studio de Pinewood, à Londres, j’ai assisté à une scène ubuesque. James Ivory, un metteur en scène pour lequel j’ai une certaine sympathie, regarde un service de tasse anglais et dit à l’accessoiriste : « Qu’est-ce que c’est que ces tasses ? C’est des originaux ? » – Non ce sont des copies, mais à l’écran ça ne se verra jamais. » Il a arrêté le tournage, jusqu’à ce qu’il ait les tasses authentiques ! C’est un exemple extraordinaire. Une réalisatrice a fait construire un décor. Un matin, enfarinée, elle arrive et dit : « Ça ne me plaît pas ! Faisons-en un autre ! » Coût de l’opération: 150 000 €. Ce métier est divisé en deux : d’un côté les vrais artisans, les vrais artistes, les jeunes qui n’ont pas de quoi faire un film mais le font quand même…et de l’autre des nababs, des enfants gâtés qui plombent ce métier parce qu’ils le voient comme à l’âge d’or d’Hollywood.

Dans votre livre, vous descendez en flèche le festival de Cannes.

Je suis tout le temps en train de gueuler contre le festival de Cannes, parce que c’est une mascarade ! C’est une foire à l’égo, avec d’un côté les rois, de l’autre les courtisans. Les femmes qui viennent se faire baiser. Les types qui essaient de gratter des miettes. Les jeunes réalisateurs qui pensent pouvoir faire un film parce qu’ils vont à Cannes. C’est un monde absolument pourri, avec des soirées à la con !

J’ai assisté au premier festival il y a soixante-huit ans. J’avais douze ans. Je l’ai vu se dégrader. Il a été dirigé par une bande de cons. Gilles Jacob était un journaliste merdique qui est resté trente-cinq ans à la tête du festival. C’était une espèce de monsieur Loyal qui n’avait pas les qualités requises. Ingrid Bergman et Françoise Sagan ont été nommées présidentes du festival. Les pauvres ne savaient pas ce que c’était ! Et le jour de la délibération du jury, quand on a voulu leur imposer un prix, elles ont foutu le camp ! Aux Césars, une mascarade encore pire que Cannes, deux femmes ont marqué la cérémonie : Miou Miou et Anémone… qui ne sont pas venues chercher leur prix. Elles trouvaient que la sélection n’était pas équitable.

Cannes, c’est comme le tour de France : huit coureurs sont sûrs d’arriver premiers, et les cent-vingt-deux suivants sont là pour permettre aux autres d’arriver. Et le type qui remporte la Palme d’or, c’est comme s’il gagnait au loto. Ça n’est pas une question artistique. Ce qui est derrière, c’est le pognon ! Le prix, c’est minimum deux ou trois millions d’euros. Vous voyez un peu le travail ! Celui qui a la Palme vendra mieux son film. Il y a dix ans, j’ai dit : « Ne faites pas de prix à Cannes. S’il n’y a pas de prix, il n’y aura pas de combine. » J’y étais en 1967. Un attaché de presse m’avait annoncé le prix dès le la deuxième journée du festival. Et c’est bien celui-là qui l’a eu !

Vous vous en prenez aussi au ministère de la culture…

Le ministère de la culture et le festival de Cannes sont essentiels pour l’avenir du cinéma. Il faut des dirigeants capables, issus de la culture. Pas comme Aurélie Filippetti ou Catherine Trautmann, dont la nomination était une rigolade. Elle n’a rien à foutre là ! L’avantage d’André Malraux ou de Jack Lang, c’est qu’ils étaient des gens de métier. L’un était écrivain et l’autre directeur de troupe.

À la fin de sa vie, Marcel Carné a demandé une audience au ministère, dirigé par un connard que je ne citerais pas, pour obtenir une aide pour son dernier film. On l’a fait attendre dans un salon trois heures, pour finalement ne pas le recevoir ! Quant à moi, je ne suis jamais reçu au ministère.

Il y a aussi une histoire avec France Télévisions, qui vient d’avoir une nouvelle directrice…

Film sorti en 2014

Film sorti en 2014

Mes films ne sont pas achetés par France Télévisions. L’histoire de « Calomnies » est assez extraordinaire. En 2010, j’ai fait « Colère », sur les indemnisations d’assurances. Un film politiquement incorrect, puisque j’y disais que les gens ne sont pas indemnisés. Alors qu’une usine a brûlé, il y a une coalition entre le propriétaire, l’État (propriétaire partiel du site) et l’assurance, pour que l’ouvrier blessé touche le minimum. France Télévisions était réticent pour le diffuser. Grâce à Patrice Duhamel, c’est passé. J’ai fait quatre millions de spectateurs. Inespéré pour un mois de juillet.

Quand Rémy Pfimlin est arrivé à France Télévisions, il m’a dit, à ma grande surprise : « Votre film est très bien et n’a pas coûté très cher. Monsieur Mocky, voulez-vous en faire un autre? » Je lui donne donc le scénario de « Calomnies ». Et arrive l’affaire DSK ! Lui déclare qu’il est victime d’un complot pour l’empêcher de se présenter aux élections présidentielles. Je ne sais pas si c’est vrai. J’étais en train de préparer mon film pour France 2, avec une avance de 7 500 euros. Pfimlin me téléphone : il a reçu l’ordre de Sarkozy de ne pas faire le film, parce que ça avait l’air d’accréditer la thèse de DSK.

Fin 2013, j’ai réuni Marius Colucci, le fils de Coluche, Guy Marchand, Agnès Soral et moi-même. J’ai fait le film dans des conditions épouvantables, avec 200 000 euros. Le résultat est quand même propre, avec une musique de Vladimir Cosma. Mon ami journaliste Édouard Waintrop m’a toujours défendu quand il écrivait à Libé. Je lui ai proposé de le présenter à la Quinzaine des réalisateurs, dont il est délégué général. Il n’y a pas de prix dans cette section, et ça m’aurait peut-être permis de trouver un acheteur étranger. Il a refusé : « Le film est bien mais je ne peux pas le prendre. Le ministre va inaugurer. On ne peut pas montrer ça ! Il est sorti en juin 2014. Hormis le Canard Enchaîné, qui en a fait une bonne critique, la presse s’est tue. Puis arrive ce bouquin : vingt-cinq émissions de télé. Ruquier, Naulleau le Grand journal… Tous ces gens qui n’ont pas parlé de « Calomnies » m’ont invité comme jamais. Étrange revirement !

Julien Le Gros
Julien Le Gros est un journaliste indépendant, spécialisé sur les cultures d'Afrique. Il a notamment écrit pour Jazzman - Jazz magazine, Afriscope, Mondomix... mais aussi sur Internet avec Africultures, Mondafrique, Tribune 2 l'artiste, International Hip Hop. Il a fait des reportages au Kenya, Cameroun, Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Sénégal et récemment en Guinée Conakry sur le virus Ebola.