Jules Supervielle, poète de la magie réparatrice

Jules Supervielle. Photo DR.

Jules Supervielle. Photo DR.

Il y a des poètes de la douceur, comme il y a des poètes de la colère. Supervielle en fait partie. Figurons-nous le un instant, grâce à la plume de Claude Roy : « Grand, maigre, plissé, caverneux, mal déplié dans son corps, comme un cheval qui se souvient d’avoir été préhistorique et de n’avoir pas eu de nom encore dans les dictionnaires des hommes à venir. » Supervielle hante vaguement nos réminiscences écolières à la manière des vieux fantômes las et fatigués. Il fut pourtant nommé « Prince des poètes » par ses pairs, quelques jours avant de rendre l’âme en 1960. On trouve ses œuvres poétiques complètes en un volume à la Pléiade, mais ses contes n’ont jamais été édités en recueil, son autobiographie est introuvable et aucune biographie digne de ce nom ne lui a jamais été consacrée. Il nous reste heureusement deux fort belles études de Claude Roy et René Étiemble, qui furent ses amis. Les instituteurs encore férus de poésie l’aiment et le font aimer à leurs élèves. Les enfants qui grandissent oublient qu’ils apprirent à lire avec lui et le passent à la trappe des grands dédaignés. « Mais avec tant d’oubli comment faire une rose / Avec tant de départs comment faire un retour ? », se demandait-il déjà, lucide et trop conscient lui-même des pièges de la mémoire. On le prend facilement pour un poète ornemental, celui qu’il faudrait faire lire dans les cours d’école ou les maisons de retraite. Et peut-être est-ce vrai, mais pas pour les raisons que l’on croit. L’innocence et le goût de la fable, l’amertume conciliante et la nostalgie des choses passées ne seraient-elles réservées qu’aux « à peine nés », aux « presque morts » ?

Paul Éluard lui écrivit un jour : « Vos poèmes m’aident à vivre. » Ce n’est pas rien, ni si fréquent, un poète qui aide à vivre. Supervielle est de ceux, bien rares au XXe siècle, qui se sont toujours refusés aux charmes vénéneux du mystère qui fait les beaux jours de l’entre soi poétique. Voici un poète qui ne supporte pas de n’être pas compris : « Personnellement je suis un peu humilié quand une personne sensible ne comprend pas un de mes poèmes. Je me dis que ce doit être ma faute et je tourne et retourne mon poème pour voir d’où elle provient. Quand j’ai voulu dire quelque chose et pas autre chose, je tiens à ce qu’on saisisse exactement ma pensée. » Il s’excuse même par avance dans la « prière d’insérer » de son recueil titré Le Forçat innocent : « S’il m’est arrivé, dans les précédents recueils, de tomber dans le désordre, sinon dans l’hermétisme, ce fut toujours malgré moi. Et j’espère que cette fois… »

Supervielle est de ceux, bien rares au XXe siècle, qui se sont toujours refusés aux charmes vénéneux du mystère qui fait les beaux jours de l’entre soi poétique

Tout l’art poétique de Supervielle est là, dans son refus d’appuyer sur la pédale obscure, dans sa recherche de l’équilibre juste entre ce qu’il appelait le coefficient de prose et le coefficient de poésie. Mallarmé renonça trop vite au premier. Les surréalistes, dont il est proche pourtant par son goût du fantastique, n’ont selon lui que « la faveur imméritée d’une poésie intransmissible et d’autant plus monotone qu’elle étouffe son propre sens à mesure qu’elle avance sur le papier ». Ne nous y trompons pas : ce n’est jamais au nom d’un académisme désuet ou d’un conservatisme de bon ton que Supervielle se récrie. Il sait mieux que personne inventer des histoires à dormir debout, plonger dans l’inconscient et jouer avec les rythmes et les vers libres. Non, s’il a mis du temps à venir aux poètes modernes, c’est, concède-t-il, parce qu’il « n’arrivait pas à franchir les murs de flamme et de fumée qui séparent ces poètes des classiques, des romantiques. » Comme tout un chacun, il n’y comprenait rien et se prenait alors pour un idiot. Sauf que l’idiot n’est pas toujours celui qu’on croit…

À l’origine

Supervielle n’est venu à la poésie que pour survivre. Ce n’est pas un littérateur, mais un homme qui tente de transmuter des cauchemars en leçons existentielles. Comment fabrique-t-on avec des mots quelque chose qui permette de survivre à l’abandon ? Comment devient-on celui que l’on est ? Et comment s’assure-t-on que celui que l’on est devenu est bien le même que celui qu’on était ? Ces questions qui l’occuperont toute sa vie n’ont pas surgi des limbes. Il nous faut retourner à son enfance pour les comprendre. Jules naît le 16 janvier 1884 à Montevideo, en Uruguay. Drôle de petit pays qu’il faudrait visiter le temps d’un mélancolique été austral, pour y errer sur les traces de trois curieux poètes francophones. Les deux autres eurent des trajectoires plus fulgurantes, plus éphémères aussi puisqu’ils n’atteignirent pas la trentaine. Le premier est Isidore Ducasse, qui se dira comte de Lautréamont, auteur des sulfureux Chants de Maldoror, y vit le jour en 1846 et mourut mystérieusement en 1870, quatorze ans avant la naissance de Supervielle. Le second est Jules Laforgue, poète symboliste et traducteur de Walt Whitman, qui naquit aussi à l’embouchure de la Plata en 1860 avant de devenir lecteur de l’impératrice allemande Augusta de Saxe-Weimar-Eisenach et de mourir de phtisie en 1887. Trois ans plus tôt donc, en 1884, Jules Supervielle venait au monde – la même année que Bachelard dont il faut justement lire l’étonnant Lautréamont. Rien n’empêche d’y déceler l’une de ces correspondances secrètes par lesquelles l’intelligence chemine pour se créer des raisons d’y voir plus clair…

À l’été 1884, la famille Supervielle, mère basque et père béarnais fraîchement émigrés, revient passer quelques semaines en France pour présenter le nouveau-né à la famille. C’est dans Boire à la source, ses confidences parues en 1933, que Jules raconte l’épisode dont il ne peut se souvenir. Et pour cause, il n’a que huit mois. Ses parents, dans une maison de campagne, boivent l’eau d’un robinet qui n’avait pas été ouvert depuis longtemps. Ils s’effondrent quelques heures plus tard dans d’atroces convulsions, s’alitent avec une forte fièvre et meurent, très vite, sans savoir ce qui leur arrive, ni que l’autre est mort, ni qu’ils ne reverront pas leur fils. Sans rien savoir du tout sinon que l’eau d’Oloron-Sainte-Marie n’avait pas bon goût. Empoisonnement au vert-de-gris ? L’enfant de huit mois ne sait rien non plus, lui qui hurle dans son berceau tandis qu’agonisent ceux qui lui ont donné le jour – il n’y a pas de plus belle formule pour parler de la naissance, dira-t-il bien plus tard. Car le miracle demeure : le petit Supervielle qui n’avait rien demandé à personne ne regrettera jamais le jour que deux morts lui ont donné. Il aime bien trop la vie pour cela.

Comment se fabriquer soi, vivant, unique survivant, quand on est le seul qui n’est pas à sa place et qu’il n’y a plus de place ?

Cette vie commencée dans le drame se poursuit pourtant dans le mensonge. Il a de la chance, Jules, il ne faut pas l’oublier. L’oncle a créé sa banque sud-américaine en 1880 et la famille de petits horlogers bijoutiers du Sud-Ouest a fait fortune grâce à l’aventure américaine. Élevé deux ans en France par sa grand-mère, il vit ensuite jusqu’à ses 10 ans en Uruguay, avec sa tante et son oncle, eux-mêmes frère et sœur de ses propres parents, qui l’élèvent comme leur fils, avec leurs propres enfants, un frère-cousin, quatre sœurs-cousines. Le gamin qui n’a pas su ce qui arrivait dans la chambre pyrénéenne ne saura pas davantage qui sont ces gens qu’il prend pour ses parents et qui l’aiment comme tels. On ne lui dit rien jusqu’à l’âge de 9 ans, quand gaffe une amie de sa mère-tante : « Dis donc, Marie-Anne, c’est le fils de ta sœur, ce petit ? » Ainsi naît à la vérité le garçon qui ne l’aimera jamais toute nue. Raison suffisante pour passer sa vie à l’enrouler dans les draps de la fable, à la quêter dans les replis de la poésie, sans jamais arrêter de douter de soi-même et de cette drôle d’identité flottante dont il faut s’accommoder, même quand on ne sait plus qui croire.

Car il n’en savait rien, Jules, à 9 ans, de la vérité toute crue qu’on lui assène à l’heure du thé. Il ne savait pas qu’il était le fils de deux morts, que ses parents, son frère et ses sœurs ne l’étaient pas vraiment, qu’il n’était pas tout à fait celui qu’il croyait être, qu’il ne saurait jamais ce qu’il aurait pu être sans la trop grande soif d’un été mortel. À la source – le titre du seul livre de confidences autobiographiques, Boire à la source, n’est pas anodin bien sûr – de l’œuvre il y a cette interrogation dans le cœur bouleversé d’un gamin de 9 ans. Faut-il redevenir celui que l’on croyait être et qui n’avait jamais eu d’existence ? Faut-il renier celui que l’on deviendra parce qu’on ne le connaît même pas ? Comment se fabriquer soi, vivant, unique survivant, quand on est le seul qui n’est pas à sa place et qu’il n’y a plus de place ?

Devenu adulte, le poète considèrera toujours qu’il fut bien heureux d’avoir échappé à la folie : ou plutôt, de l’avoir frôlée en la domptant, de n’avoir jamais cédé à ses vertiges, ses prestiges. Trop modeste pour ça peut-être, le petit Jules qui écrivait à 9 ans, justement l’année de la découverte de la vérité toute nue et pas très belle, ses premiers mots. Un poème en espagnol. Le seul qu’on lui connaisse puisqu’il dira avoir « fermé les portes de l’âme » à l’espagnol et lui avoir toujours préféré, comme langue d’écriture, le français. Un petit poème d’enfant. Quelques personnages s’y bousculent, comme plus tard toute une tribu s’agitera dans son âme. Et puis une prose, moins anodine. Il transforme le livre de comptes de la banque familiale en écrivant dans les colonnes Haber y deber, « crédit et débit ». Il annonce un livre de fables et le préface ainsi : « Je vais faire un petit ouvrage court et pas très bien fait. Mais aussi c’est fait par un petit enfant de l’âge de 9 ans, vous voyez, il n’est pas trop âgé mais ça va être une chose qu’on peut appeler une bonne chose. » Modeste Jules, lui qui sait bien qu’il ne reste plus qu’une seule « bonne chose » à faire : ce sera d’écrire.

Le pouvoir des mots

Il semble bien qu’elle ne lui servira qu’à ça, l’écriture. À exorciser les monstres d’abord. Poète de la douceur, il met toute sa colère dans ses personnages de contes : Guanamiru, l’improbable géant de la pampa qui tente de domestiquer un volcan, Bigua le voleur d’enfants. J’aime que l’ogre chez lui soit oxymorique, comme nombre de ses titres d’ailleurs (Le Forçat innocent, Les Amis inconnus, Oublieuse Mémoire). Cet ogre ne dévore personne, il explose en feu d’artifices et finit par lancer des BBV – des bombes de bonne volonté – sur les villes détruites, pour les reconstruire. Dans un texte inédit de 1959, L’Insolite et le Solite, reproduit par Étiemble, il écrivait : « À partir de 15 ans environ, l’insolite commença à m’effrayer. Vers 16 ans, j’avais peur de me regarder dans la glace. C’était l’autre, peut-être l’image de mon double que je voyais. Cette étrangeté tapie au meilleur de moi-même me faisait d’autant plus peur que je ne la consumais pas en menant une vie active et que ma perpétuelle rêverie ne faisait que la prolonger.» L’écriture est la seule manière qu’il a trouvé de dompter le double qui le menaçait. Les ombres de ce que nous pourrions devenir, il nous reste à les clouer sur des pages pour les empêcher de nuire. Il le fera avec des gestes d’entomologiste tendre. Il s’écartèle en papillon, jouit de toutes ses métamorphoses : « Chacun a toujours en lui / De quoi devenir autrui », le lapin peut devenir zèbre et l’éléphant s’envoler, le serpent se fait aigle et le furet devient la branche même sur laquelle il tentait de courir. Les mots servent à ça : prodige d’être et de ne pas être le même.

Les mots servent aussi à autre chose de plus fondamental. À réparer le gamin abandonné qui restera toute sa vie un géant insomniaque, encombré de lui-même, de ses bras et de ses songes, de ses désirs et de ses lassitudes : « Allumons, écrivons n’importe quoi. Ô plume, plume bénie, toi qui seule impose silence à mes organes, à mes nerfs, à tous ces anarchistes du monde intérieur, plume chérie, au bout de laquelle naissent les chères images, toi qui plus que les hypnotiques donne le calme et la maîtrise de soi. » Les mots, comme des petits soldats pour mettre en ordre l’anarchie de l’âme ? Olivier Rolin m’apprenait l’autre jour que la poésie, en russe stikh, venait d’une racine grecque stikhos – que l’on retrouve dans le mot « hémistiche » –, qui n’est pas exactement un soldat, mais une ligne, un rang de soldats, ou une ligne de mots… un vers. La racine soldatesque de la poésie, les mots guerriers pour combattre la nuit – je n’en avais jamais pris conscience, aveuglée que j’étais par la trop fameuse équivalence de la poésie et de poïein, « créer » en grec. Jules est modeste parce qu’il ne cherche pas à recréer le monde avec sa poésie, mais à l’ordonner pour le supporter. Se pourrait-il que les vers ne soient que des camisoles de force pour nous empêcher de verser dans la démence ? À moins que les mots ne soient des guerriers, mais pour servir quelle guerre ? Celle de soi contre soi ?

Les poètes sont des chanteurs silencieux pour cicatrices mal recousues, on s’en est toujours douté mais Supervielle nous le prouve une fois de plus

Quand on dit de Supervielle qu’il est un écrivain sain, et simple, on le fait sourire. Il sait bien, lui, qu’il n’écrit que pour tenir à distance la folie et le morbide, l’effroi et le doute, la rupture de ban et l’effondrement. Il les apprivoise comme tous les animaux qui traversent son arche de Noé, ses crocodiles bienveillants et ses antilopes effarouchées, ses chiens errants et les chevaux du temps qui galopent toujours trop vite. On l’aime justement, Supervielle, parce qu’il est de cette lignée qui sait la magie vaine du poème, sans puissance thaumaturgique : sans miracles pour ressusciter les morts qu’elle ne ramènera jamais. La magie pourtant subsiste, plus douce et moins flamboyante, la simple magie réparatrice. Lignage de ceux qui savent que l’on écrit pour se réparer, pas pour réparer le monde ; pour se sauver, pas pour sauver qui que ce soit d’autre. Dans des « Notes en vue d’un art poétique », il l’exprime clairement : « J’écris pour harmoniser des dissonances intérieures, pour faire taire le tumulte et le désordre de l’inertie. J’écris pour faire régner en moi le silence conscient de la paix revenue après la bataille [intérieure] du poème. J’écris pour me réconcilier avec moi-même. Je vais au-devant de mes obscurités pour en faire de la lumière ! Tant pis si elle est parfois pantelante. » Et comment ne le serait-elle pas ? Sa poésie n’est jamais qu’une autre manière d’enchanter les blessures, dira Albert Béguin dans un numéro de la revue Fontaine. Les poètes sont des chanteurs silencieux pour cicatrices mal recousues, on s’en est toujours douté mais Supervielle nous le prouve une fois de plus.

Ce gamin-là n’a que sa plume et ses rêves pour survivre au doute jeté sur sa propre existence. Il n’aura de cesse de raconter « les habitants délicats des forêts de nous-mêmes », cette foule de versions alternatives de nous-mêmes qui pourraient bien nous ressembler, puisqu’après tout, quel moyen de savoir si nous sommes vraiment celui-là plutôt qu’un autre ? Et d’ailleurs, si vraiment nous parvenions à y croire, à fixer un personnage dans le jour qui se lève, à nous reconnaître, ne faudrait-il pas en permanence reprendre le travail ? « Tous les matins je dois / Recomposer un homme / Avec tout ce mélange / De mes jours précédents / Et le peu qui me reste / Des jours à venir ». La tâche est interminable, l’art impossible : « Comment fait-on pour se mettre en un vers / Lorsque bourdonne en nous tout l’univers ? » Oui, comment faire sinon se démultiplier, se métamorphoser, aller se chercher dans les arbres et les bêtes, dans les étoiles et les tronçons perdus de chemins oubliés. D’ailleurs, Supervielle a une peur panique de sa mémoire qu’il sait fragile, de source sûre, lui qui a vu le secret mais n’a pas su le retenir, lui qui assistait à tout et ne voyait rien, lui qui n’était qu’un orphelin mais ne s’en souvenait pas. Ce gamin-là n’a plus qu’à ouvrir un recueil de fables dans un livre de comptes pour substituer le crédit des mots volés au débit de l’insouciance perdue. Il inventera à défaut de se souvenir. Il écrira à défaut de ressusciter. Il ne prétendra jamais à l’art du romancier naturaliste, ne cherchera pas à capter les reflets du monde tel qu’il est mais bien plutôt à le retenir un peu tel qu’il pourrait être s’il n’était pas si incertain, ni si triste.

Une vie bien sage

Il n’est pas si triste d’ailleurs, Supervielle, plutôt mélancolique, ou bien c’est d’un humour triste, autre oxymore, d’un vague à l’âme qui nous sourit sans y croire. Il a été un gamin choyé par sa famille d’adoption, un adolescent libre et voyageur, un rentier sans contrainte, un mari et un père comblé. Sa femme, Pilar, rencontrée à 19 ans, fut autant que l’on sache son unique et véritable amour. Elle lui donna six enfants désirés, trois fils et trois filles. Il n’est pas triste, il est comme ces grands oiseaux qui planent, l’air dépossédé d’eux-mêmes, à la poursuite d’on ne sait quel poisson volant. Qu’est-ce qui le rend si fou de nuages alors, comme s’il voulait les suivre par-delà les mers qu’il n’a cessé de traverser dans tous les sens – lui qui n’aura jamais pris l’avion de sa vie ? Il est un peu comme eux, trop fluide et battu par les vents pour être bien certain d’exister réellement : « Les nuages, c’est du ciel qui pense à la terre et, comme elle, voudrait devenir consistant. »

Suffisamment neurasthénique, pourtant, pour imaginer, sur le pont de l’un de ces grands cargos qui font la traversée de l’Atlantique, l’un des contes les plus douloureux de la littérature française. L’enfant de la haute mer qui s’ennuie dans un village sous les flots, en attendant que passe une voile au loin, est né du songe d’un marin qui pensait trop fort à sa petite fille morte. Croit-il vraiment, Jules, qu’en pensant très fort à ses parents, il les fera revivre sous la mer ? Qu’est-ce qui le fait courir derrière des fantômes, l’exilé perpétuel qui se prend toujours pour le « hors venu », celui qui vient du dehors et qui ne va nulle part, qui n’est tout à fait chez lui ni ici ni ailleurs, ni dans le 16e arrondissement parisien ni dans la pampa, ni à Oloron-Sainte-Marie qu’il visite en pèlerinage avec Henri Michaux en 1926, ni face aux chutes d’Iguaçu qu’il s’en va admirer sans grande conviction, toujours spectateur d’une vie qui le dépasse un peu. Et quand il tente de la raconter, surnagent à grande peine quelques anecdotes, deux ou trois personnages, une vache éventrée sur le Haut-Parana, « c’est donc là tout ce qui reste au bout de quelques années d’un voyage… » ? Derrière quoi court-il à travers le monde ? Il sait pourtant se poser, habiter longtemps de grandes maisons où Claude Roy rapporte qu’il se faisait « son creux, sa litière de livres, de manuscrits, son fumier ordonné de poèmes griffonnés sur des bouts de papier, semblables à ce que les volcans écrivent de leur grosse main tremblée ». S’ennuyait-il, dans son antre, quand il apprenait à consentir à l’inéluctable, comme nous faisons toute notre vie avec plus ou moins de sagesse ? Claude Roy toujours : « Il était gentil comme le sont les vrais sages, de la vraie gentillesse, qui n’est pas la paresse d’être dur ni la facilité d’être content, mais l’émerveillement d’être vivant, et la certitude sans rébellion qu’il faudra ne plus l’être. » J’aime chez lui cette alchimie qui transmute l’intense colère initiale, la souffrance de l’abandon et la maldonne du mensonge, en extrême douceur partagée, comme s’il avait trouvé le moyen de fabriquer de la sérénité avec de la poussière.

Homme de peu de dogmes, il ne fait pas de politique et ne paraît pas s’y intéresser outre mesure. C’est qu’il a déjà beaucoup à faire avec la vie, la mort et les voyages. Il traverse la Première Guerre mondiale sans trop s’en apercevoir, occupé qu’il est alors à lire Rimbaud et Hugo. Il est d’ailleurs mobilisé, s’occupe de la censure postale où son don des langues fait merveille et contribue à l’arrestation de l’espionne Mata Hari, dont il intercepte un courrier écrit à l’encre sympathique. C’est probablement l’épisode le plus romanesque d’une vie sinon bien sage. Étiemble clôt d’ailleurs sa courte biographie, dans le texte qu’il lui consacre quelques semaines après sa mort en 1960, par ces mots : « Vie sans histoires. Signe particulier : Supervielle n’avait jamais reçu de lettres anonymes. » La Seconde Guerre mondiale ? Il était en Uruguay, parti en 1939 pour y marier son fils. Il y restera bloqué pendant sept ans, contribuant de loin à la revue Fontaine qu’éditait Max-Pol Fouchet en Algérie, ainsi qu’à celle de Roger Caillois à Buenos Aires. Ses Poèmes de la France malheureuse sont aussi ceux du cœur fatigué : il a de fréquentes arythmies, fait des séjours dans des maisons de repos, est condamné à cette « inaction qui nous prive de penser avec tout le corps », commence à se sentir mortel, impuissant face aux malheurs du monde qui l’atteignent indirectement – l’un de ses fils et son beau-fils, résistants, sont en danger en Europe.

 Supervielle l’orphelin, dont la colère aurait pu prendre le pas sur la douceur, n’aura finalement de cesse de rendre hommage à la vie

Ce Supervielle est panthéiste plus que mystique, et ne trouve pas de refuge dans une pensée religieuse avec laquelle il joue dans La Fable du monde, mais comme on fait joujou avec des mythes : « Je suis toujours à la recherche de mon Dieu et je le retrouve dans les religions de l’Inde, de la Perse ou de l’Extrême-Orient tout autant que dans la religion chrétienne. » C’est le spirituel qui l’intéresse, et non le spiritisme, dira Claude Roy. Il ne fait pas tourner des tables, ne s’intéresse pas à l’occultisme, ne prélève dans l’inconscient que ce qu’il lui faut d’images pour nourrir ses poèmes. C’est qu’il a trop à faire avec la beauté du monde, l’immensité de la mer, la faillite de la mémoire. Quel besoin d’aller chercher dans le surnaturel ce que la nature lui accorde en abondance – l’étonnement perpétuellement renouvelé, la sympathie des bêtes, la connivence des éléments, quand il écrit dehors, dans un grand jardin baigné de lumière où le bruit des oiseaux lui suffit, maintenant qu’il sait qu’on n’a pas besoin d’invoquer le nom des paroares, des rolliers, des calandres, des ramphocèles, ô non, les oiseaux, cela suffit bien…

Il se met au théâtre, qui lui semble une initiation à la transparence de la parole : il le conçoit comme une école de l’anti-hermétisme, de l’anti-obscurité. Une main tendue, celle des raconteurs d’histoire, vers le grand public. En lui, dit-il « le conteur surveille le poète », et c’est ce qui donne à chacun de ses textes une allure de petit apologue. On les relit pour en sonder la morale. On les répète pour les avoir bien en bouche, comme un comédien le ferait. Ses passions de la maturité vont aux plus grands classiques : La Fontaine et Shakespeare. Comme si l’essentielle anarchie, une fois domptée, ne pouvait déboucher que sur un miracle de pureté. En 1951, il donne l’un des plus beaux arts poétiques qui n’ait jamais été écrit, une sorte de plaidoyer sans fioritures pour une poésie de l’émerveillement, de la sincérité, de la décantation, de l’étrangeté domestiquée. S’il faut partir de la confusion, c’est que l’on part toujours de la nature humaine, et lui sait mieux que tout autre combien l’obscurité, le doute et la sensation d’errer dans le noir, à tâtons vers un fanal, sont consubstantiels aux chasseurs d’absolu. Mais il ne faut pas être dupe d’un délire qui ne demande qu’à être décanté : « Faire en sorte que l’ineffable nous devienne familier tout en gardant ses racines fabuleuses. » Drôle de funambule encore que celui qui, gardant un pied dans le noir, veut quand même courir vers la lumière. Le poète échappe à la transe mais ne veut rien perdre de la magie qui la justifiait. La surface doit être limpide mais le miracle profond. Ce n’est pas être banal que de toucher aux évidences les plus secrètes. Rilke l’avait compris, lui qui l’adouba « grand constructeur de ponts dans l’espace », comme si la poésie n’était qu’un moyen d’aller de l’un à l’autre, plutôt que de soi à soi.

Poète de la nuance et du fondu enchaîné, de l’esprit d’escalier et des métamorphoses nocturnes, des intermittences du cœur et de la raison, Supervielle l’orphelin, dont la colère aurait pu prendre le pas sur la douceur, n’aura finalement de cesse de rendre hommage à la vie – titre de l’un de ses plus beaux poèmes –, et ce faisant d’apporter des raisons de vivre à ceux qui s’en cherchent indéfiniment. Cadou, Michaux, qui fut son proche ami, Jaccottet, Maulpoix, entre mille autres, ont dit ce qu’ils devaient à celui qui leur avait permis d’échapper aux mirages « surréalisants » et de retrouver les vertus simples de l’amitié, grâce à cette « présence à la courtoisie sublimée et fraternelle » que racontait Jean Follain, le poète et magistrat normand. Supervielle est de ceux qu’on lit la nuit quand les larmes vous perlent au bord des paupières et qu’il est trop tard pour appeler un vivant qui vous caresserait de sa voix. Vous ouvrez alors un recueil au hasard. Oui, tentez l’expérience, attendez-vous à tout, même à doucement sourire, juste assez bercé pour vous endormir sans plus avoir peur de mourir : « Au fond de notre nuit repartons dans nos bois, / La vie est alentour, il faut continuer / D’être un cœur de vivant guetté par le danger. » Tant qu’il battra…

 

Adeline Baldacchino
Adeline Baldacchino est écrivaine et magistrate à la Cour des comptes. Elle est notamment l’auteure de "Max-Pol Fouchet, le feu la flamme", (Michalon, 2013), "La Ferme des énarques" (Michalon, 2015) et "Celui qui disait non" (Fayard, 2018). Elle donne des séminaires de poésie contemporaine à l’Université populaire de Caen.