Julia Kristeva, humaniste et européenne

Julia Kristeva. Photo Maurice Rougemont.

Julia Kristeva. Photo Maurice Rougemont.

Les « Entretiens Jean Zay », du nom du ministre de l’Éducation Nationale du Front Populaire, assassiné par la milice vichyste en 1944, ont pour mission d’assurer « la relève des idées », de permettre le débat d’idées et la circulation des savoirs dans une période où la crise des valeurs de partage, d’échange, d’humanisme entre en résonance totale avec l’actualité politique en France et en Europe. Face au cynisme, à l’égoïsme, aux failles de l’intégration, à une mondialisation troublante.

Julia Kristeva, d’origine bulgare, psychanalyste, professeur émérite, auteur de « Simone de Beauvoir présente » (éd. Fayard, 2016)et « Du mariage considéré comme un des beaux arts » (éd. Fayard, 2015) écrit avec son compagnon Philippe Sollers, s’est longuement exprimée lors de ces entretiens sur l’humanisme européen et le post-humanisme à construire.

L’humanisme ne va pas de soi

L’humanisme qui se caractérise par la foi en l’homme, la confiance dans la nature humaine et l’action pour une humanité meilleure, a été nié aussi bien par Karl Marx que par le philosophe Martin Heidegger. Et actuellement « l’humanisme est en souffrance », considéré souvent en Europe comme « une pensée molle ».

Julia Kristeva qui déclare se sentir « Bulgare, Française et Européenne », dénonce l’idée selon laquelle l’Europe serait le chaos. « L’humanisme en Europe n’est pas un système figé de valeurs mais une refondation permanente, indique-t-elle. Nous ne sommes pas suffisamment fiers d’être Européens. L’identité européenne n’est pas un culte mais un questionnement permanent ».

À commencer par la dualité homme-femme de la Renaissance à nos jours en passant par le XVIIIème siècle, pour laquelle il y a « non-négociabilité ». Tant est essentielle cette égalité des deux sexes dans la société, qu’il faut défendre constamment vus les retours en arrière et les régressions toujours possibles.

L’héritage des religions

De la même manière, l’héritage des religions doit être interrogé pour trouver les passerelles entre elles et une reconnaissance absolue de la diversité.

Membre du Conseil Économique et Social, Julia Kristeva a proposé la création d’une académie des cultures européennes, les cultures n’étant pas partie du Traité de Rome de 1957, qui signe l’acte de naissance symbolique et fondateur de l’Union Européenne. Or il y a selon elle « une spécificité de notre héritage culturel européen ».

Plus prosaïquement, en s’appuyant sur un humanisme ouvert et pour faire avancer celui-ci, Julia Kristeva a mis en place un séminaire « Besoin de croire » qu’elle a étendu à la Maison de Solenn, la Maison des adolescents de l’hôpital Cochin. Un groupe ethno-psychiatrique travaille pour lutter contre l’islamisme, « le mal radical », en partant d’une question simple : « Pourquoi la pulsion de mort remplace-t-elle le besoin de croire, conduisant certains jeunes à une « déliaison » puis à une radicalisation? »

Besoin de croire et déni du savoir

Julia Kristeva pointe « la faiblesse de nos valeurs, qui gèrent la globalisation à coups de pétrodollars appuyés sur des frappes chirurgicales, le rétrécissement  du politique en serviteur de l’économie ». Elle démontre que la psychanalyse freudienne a su « reprendre l’investigation du besoin de croire et du déni de savoir pour sonder les nouveaux messages du nihilisme ». Il est plus qu’urgent de forger et de partager de nouveaux idéaux civiques attractifs pour une jeunesse vécue comme une ressource et non plus comme un danger, avec des jeunes individus dans une logique de réseaux.

Et Julia de donner l’exemple de cette jeune fille en burqa se déclarant forte en maths, mais pas en français, en philosophie, en histoire, alors que ces trois disciplines auraient pu lui  donner les moyens de résister, de vivre. « Il faut enseigner l’humanisme ». Julia Kristeva, après avoir été invitée à parler au nom des non-croyants, des humanistes, au cours de la « Rencontre interreligieuse pour la justice et la paix », impulsée par Benoit XVI à Assise en 2011, a proposé la création d’un Cercle Montesquieu avec des rencontres de prêtres, rabbins, imams et humanistes pour travailler ensemble à lutter contre le basculement de la pulsion de vie dans la pulsion de mort. Et « l’idée de l’enseignement des faits religieux à l’école, considérés comme des objets de connaissance et non de culte » a découlé de ces rencontres.

Un pessimisme énergique

Il y a « la peur de heurter les musulmans, de voir s’embraser les banlieues ». Il y a « les gouvernements qui violent nos valeurs ». Il y a « la technicité et le triomphe des mafias qui se sont installés sur les ruines du communisme ». Il y a les populations qui ne sont pas représentées par les gouvernements. Il y a le nationalisme qui se développe avec le besoin fort d’appartenance à une communauté.

Face à ces situations en Europe, Julia Kristeva prône « un humanisme de pessimisme énergique », car il ne faut pas oublier qu’il y a « le féminin et Freud, enfant des Lumières, franc-maçon, qui dans « L’avenir d’une illusion », ramène le besoin de croire à une régression psychologique de l’adulte vers les émotions de l’enfance ». Aux yeux de la psychanalyste, il faut se libérer avec les autres, « se transcender ici-bas avec les autres ; l’altérité avant tout ». Le maître peut apporter beaucoup à l’étudiant, le chercheur peut accoucher d’une nouvelle médecine, d’une nouvelle santé. « Le périmètre du discours politique est à revoir, l’Europe qui donne des aides économiques mais pas d’aides culturelles, doit revoir sa copie », affirme-t-elle, avant de conclure : « Colette disait : la mort ne m’intéresse pas, ce n’est qu’une banale défaite. Le grand évènement, c’est la naissance ». Alors, point de morosité ! L’Europe peut renaitre en réaffirmant son humanisme constitutif face à la montée des périls.

Alain Roumestand
Alain Roumestand a une carrière très diversifiée : professeur d’histoire, formateur presse et d’élus, animateur radio, syndicaliste, rédacteur presse de l’Éducation nationale, conseiller en formation continue en France et à l’étranger, chargé de communication, proviseur, rédacteur presse internet, historien.