Karim Madani: « Les morts violentes aux États-Unis sont dues au ‘shitstem’ » - The Dissident - The Dissident

Karim Madani: « Les morts violentes aux États-Unis sont dues au ‘shitstem’ »

Karim Madani - (c) DR

On a tous en tête l’image de Barack Obama chantant Amazing Grace, en hommage aux victimes noires du tueur de l’église de Charleston (États-Unis). Quelques semaines plus tôt, le romancier cinéphile Karim Madani publiait Spike Lee : American Urban Story*. Un livre « rap’n’roll », où il décortique l’œuvre du réalisateur qui porte à l’écran les maux de la société américaine, entre violences policières et tensions raciales. Rencontre.

Qu’est-ce qui t’a poussé à écrire sur Spike Lee?

À la base, c’est une découverte de cinéphile. Son premier film de 1986, « Nola Darling », m’a impressionné. À l’époque, j’étais branché sur la Nouvelle vague. Spike Lee s’est inspiré des « Quatre cents coups » de François Truffaut pour faire son film. Et en 1989, je me suis pris une grosse claque avec « Do the right thing ».

Ce qui frappe dans cette biographie romancée, c’est que Spike Lee est cité dans des entretiens… que tu n’as pas faits toi-même. Pourquoi ?

Je n’ai pas pu l’interviewer pour des raisons financières, de temps, de disponibilité de sa part. J’ai utilisé pas mal de mes interviews faites entre 1999 et 2010. J’aurais pu faire une biographie-monographie, mais je voulais absolument écrire un bouquin. Partir de chroniques new-yorkaises historiques, sociologiques, pour faire une radioscopie de l’Amérique urbaine de 1977 à aujourd’hui, à travers le cinéma de Spike Lee.

Comment as-tu construit les chapitres?

« Spike Lee : American Urban Story »

Ce sont des choix thématiques. J’ai essayé de respecter la chronologie des premiers films jusqu’aux derniers qui m’ont marqués : « He got game » et « La 25ème heure », qui est le dernier film important de Spike Lee. Il revient sur le devant de la scène avec un film qui s’appellera « Chirak », la contraction de Chicago et de l’Irak. Ça va porter sur la guerre des gangs à Chicago, qui a fait cinq-cents morts il y a quelques mois. Il a eu beaucoup de problèmes de financement, mais Kanye West – qui joue dans le film- et d’autres ont mis la main à la poche. Spike Lee revient au cinéma qui l’a fait connaître : du cinéma coup de poing, un peu électrique, comme « Do the right thing ». Je suis vraiment impatient de voir ça. Ça peut aussi alimenter une réédition augmentée de mon bouquin.

En bon romancier, tu t’es imprégné des décors de ces films…

En 1994, j’ai vu « Little Odessa » de James Gray. Ça m’a donné envie d’aller à Brighton Beach. Je suis allé à Bedford Stuyvesant où a été tourné « Do the right thing ». « He got game » a été tourné à Coney Island, une enclave noire, à deux pas de Brighton Beach, qui est une enclave ukrainienne et russe. J’ai bien traîné dans Harlem pour « Jungle fever ». Je n’aurais pas pu écrire ce bouquin si je n’avais pas été au coeur de ces ambiances. Sentir la vibration, l’énergie de ces quartiers pour pouvoir en parler.

En filigrane, il y a l’actualité des violences envers les noirs américains. De Charleston à Ferguson en passant par Cleveland, Miami et Baltimore…

Le livre est une rétrospective de la plupart de ces bavures policières, qui résonnent étrangement aujourd’hui. Je prends l’exemple de l’assassinat du personnage de Radio Raheem dans « Do the right thing ». À la même époque, en 1988, Michael Stewart s’est fait tuer dans le métro new-yorkais. Mon bouquin a fait caisse de résonance avec l’affaire Freddie Gray, à Baltimore, en avril dernier. Entre 1989 et aujourd’hui qu’est-ce qui a changé ? Être un jeune noir avec une capuche dans les rues des grandes villes américaines peut toujours se solder par une mort violente par balle.

Ce n’est pas forcément, de façon manichéenne, une histoire de blanc et de noir. C’est plus complexe. Baltimore est une ville dont le maire et le district attorney (c’est-à dire le procureur), sont noirs. Trois des six policiers impliqués dans la mort de Freddy Gray étaient noirs. Au-delà du problème de blanc et noir, il y a un problème de système. De « shitstem », pour citer Johnny Rotten des Sex Pistols. La figure du noir avec une capuche est toujours perçue de façon très anxiogène aux États-Unis. On se souvient du policier George Zimmermann qui a tué Trayvon Martin en 2012. La même image existe en France avec l’image d’un jeune arabe ou noir à capuche dans une zone urbaine sensible. Malheureusement, quand on suit les faits divers, peu de choses ont changé.

Fais-tu un parallèle entre ces violences américaines et la mort de Zyed et Bouna dans un transformateur à Clichy-sous-Bois, en 2005 ?

L’histoire de Zyed et Bouna est un peu la même que celle de Trayvon Martin. Il se baladait avec un sweat à capuche dans une zone pavillonnaire. Un vigile l’a repéré. Pour lui, il incarnait ce « cauchemar américain » du jeune noir à capuche susceptible d’agresser ou de dealer du crack en bas d’un immeuble. Zyed et Bouna symbolisent cette incompréhension. La fracture entre des flics de province inexpérimentés, parachutés dans le 93, dans des zones urbaines avec beaucoup de problèmes et des jeunes qui ont une expérience des violences policières. C’était un jour ordinaire en banlieue avec des jeunes désoeuvrés ou qui rentraient du foot. Des flics sur les dents. Ces jeunes sans histoire n’avaient commis aucune infraction. Même s’ils n’ont rien fait, ils vont courir. Ils savent que dans l’imaginaire des flics, leur apparence physique, leur dress code, justifie d’être pris en chasse ou harcelés. Qu’au mieux ça va déboucher sur quelques baffes. Au pire par un passage à tabac dans un commissariat. Ça a été pire que ça : la catastrophe de deux gamins électrocutés. Un autre grièvement blessé.

En même temps, les sanctions envers la police semblent tomber plus rapidement aux États-Unis qu’en France. Dans l’affaire Zyed et Bouna les deux policiers mis en cause ont été relaxés cette année…

Ce sont deux pays occidentaux avec, aux États-Unis, une grosse population noire et latino, et en France, une grosse population du Maghreb et d’Afrique noire. Il y a beaucoup d’éléments de comparaison : des HLM, du chômage, des zones urbaines sensibles, de l’échec scolaire, une culture commune – le hip hop. Après, il y a plus de transparence et de rapidité dans la justice américaine. Aux États-Unis, la police des polices, qui s’appelle « Internal affairs », y est beaucoup plus crainte parce que c’est une entité vraiment autonome au sein de la police. Il y a une culture de la transparence et de la liberté individuelle : le « bill of rights » fait que, paradoxalement, cette liberté individuelle est très protégée.

En France, j’ai l’impression que certains magistrats ont une espèce de confiance aveugle dans la police. Des policiers expérimentés qui ont du sang froid ne dérapent pas lors d’un contrôle d’identité. Mais on a vu une explosion des procédures pour outrage et rébellion. Certains juges y ont été sensibles, même s’il a fallu les alerter. La plupart des affaires d’outrage et rébellion sont merdiques. Souvent, ce sont des flics qui provoquent des délits et qui répriment. Des mecs marchent dans la rue. Un contrôle se passe mal. Provocation. C’est un énorme gâchis. La justice n’a pas réagi dans l’affaire Zyed et Bouna. Alors que dans la retransmission radio, un policier a dit : « Je ne donne pas cher de leur peau »  Pour moi, c’est une mise en danger d’autrui, même involontaire. On savait que cet endroit était hyper dangereux. Personne ne s’est pressé pour sauver ces gamins. Ça va alimenter l’incompréhension, la haine. Comme on dit : « No justice no peace ». C’est dommage et désolant pour la France.

Dans le livre, tu analyses les circonstances de la mort du personnage de fiction, Radio Raheem, dans « Do the right thing ».

Dans le film, Radio Raheem se bat avec un restaurateur latino-américain qui a cassé son ghetto blaster. Les flics arrivent. Même si le mec est un colosse, ils pouvaient le neutraliser sans avoir à le tuer. Déjà, en 1989, Spike Lee montrait que cette technique d’étranglement pratiquée par la police américaine est totalement illégale. En 1983 elle a été bannie du New York Police District parce qu’elle était à l’origine de beaucoup de morts. C’est vraiment le fait divers tragique. Une nuit d’été. Il fait super chaud. Des flics surchauffés. Des tensions raciales.

L’année dernière Eric Garner, un mec pacifique, asthmatique, obèse, vendait des cigarettes à la sauvette. Il a été mis à terre et étranglé en quelques minutes. Ce sont des faits divers microscopiques pour une histoire de radio ou de cigarettes. En 1989 Yusuf Hawkins vient acheter une bagnole d’occasion dans le quartier italien de Bensonhurst. Il tombe sur une bande de jeunes italo-américains qui veulent en découdre pour une histoire de fille. Mauvais endroit. Mauvais moment. Il se prend une balle et meurt.

Tu parles aussi des dessous du film « Malcolm X » (1992), qui est une expérience de crowdfunding avant l’heure.

Il manquait 15 ou 20 millions de dollars pour faire le film. La Warner avait imposé un format de deux heures et quart. Spike Lee voulait faire un film beaucoup plus long. Au milieu du projet, il a dépassé le budget. En cas de dépassement, la « bond company », l’assurance du film, avait le droit de le dégager et de prendre le contrôle. Spike Lee risquait d’être dépossédé de son propre film ! Pour sauver son projet, il a fait du crowdfunding avant l’heure. Il est parti voir Michael Jordan, Magic Johnson, Bill Cosby, Oprah Winfrey, Prince, Janet Jackson… Tout le richissime entertainment noir américain a donné d’énormes chèques. Le financement et les déboires du tournage de « Malcolm X » sont presque un film dans le film. A sa sortie, Spike Lee recevait son cachet d’1,5 millions de dollars…. et sa lettre de licenciement en même temps !

Il y a aussi un chapitre consacré à son documentaire « When the levees broke : A requiem in four acts », sur l’ouragan Katrina qui a frappé la Louisiane en 2005.

Il était naturel que Spike Lee fasse un film sur Katrina. Ça a révélé tellement de choses sur la manière dont les Noirs du sud sont traités avec mépris et arrogance. Katrina n’est pas une catastrophe naturelle, mais un problème de digues pourries qui ont sauté. Le gouvernement fédéral savait qu’il fallait les reconsolider. Personne n’a rien fait. Katrina a arrangé les promoteurs qui voulaient détruire ces HLM encombrants.

Depuis l’ouragan, la Nouvelle-Orléans a perdu son statut de ville musicale très communautaire, très noire, berceau de la musique noire américaine, de la culture vaudoue. Il y a eu une gestion catastrophique des sinistrés, des blessés, avec des exactions policières, des bavures pendant les émeutes. Dans la série « Treme » une mère recherche son fils qui a été assassiné. Spike Lee montre bien dans son documentaire la dispersion des habitants un peu partout dans le sud. Malgré tout, il y a une telle force autour de la Nouvelle-Orléans que les gens vont la rebâtir. C’est quand même le berceau de Louis Armstrong, du crunk [un style de rap, ndlr]. C’est un bouillon de culture très particulier, avec un esprit presque insulaire. Spike Lee se devait de faire ce très beau documentaire, qui est exempt du formalisme esthétique qu’il a d’habitude.

Sur « Mo’ better blues » (1990), l’hommage de Spike Lee au jazz de Coltrane, tu tacles un peu « Bird » de Clint Eastwood…

« Bird » est un très bon Eastwood. Mais la vision paternaliste du jazzman noir cocaïné est un peu fatigante. Ils n’étaient pas tous dans la drogue. Même s’il y en avait un usage presque culturel dans le milieu du jazz. Ce que Spike Lee a reproché à « Bird », c’est le côté très paternaliste de la vision du jazzman noir. S’il avait fait un film sur « Bird », il aurait peut-être montré des aspects plus drôles de Charlie Parker. C’était aussi un mec drôle, exubérant, avec beaucoup d’humour, comme Charlie Mingus. Le film d’Eastwood est très « dark ».

Sur cet héritage Afro-américain, tu évoques aussi dans le livre ta rencontre avec Julia Wright, la fille de l’écrivain Richard Wright.

Je l’ai rencontrée par hasard dans la rue, dans le 15ème arrondissement de Paris. J’avais lu trois chefs d’oeuvre de son père : « Native son », « Black boy », « Fishbelly ». Elle m’a sensibilisé au cas de Mumia Abu Jamal, ce militant des Black Panthers accusé du meurtre d’un flic blanc. Cette affaire a été montée par un puissant syndicat de fraternité policière, très raciste et très à droite, de Philadelphie. Il est resté dans le couloir de la mort. Sa cause est symbolique de beaucoup de prisonniers politiques aux États-Unis. A une époque, il y avait beaucoup de prisonniers politiques que le gouvernement fédéral ou le FBI qualifiaient de « terroristes ». Angela Davis et Mumia Abu Jamal ne sont pas des terroristes. Ce sont des militants politiques de la cause noire.

On te connaît comme auteur de polars. Quels sont tes projets?

Le milieu du polar français ne m’intéresse plus des masses. Depuis 2008 et « Les damnés du bitume » j’ai écumé les salons du livre. Je n’en peux plus de ce milieu anarcho-trotskyste d’écrivains alcoolos dépressifs. Je ne me reconnais pas là-dedans. Je suis arrivé dans le polar parce que j’étais fan de grands écrivains américains urbains : James Ellroy, Richard Price, George Pellecanos, Thomas Harris…. Je lis très peu de polars français. Je trouve ça sans imagination, très seventies. Ils sont restés sur Jean-Patrick Manchette et des histoires de voleur de mobylette. C’est un imaginaire que je trouve beaucoup trop restreint. Les scénarios sont pourris. « Le polar français est mort » pour reprendre la punchline d’un célèbre MC. Qu’il repose en paix! Je vais faire un roman noir, au sens large du terme. Je pense que ça va surprendre les gens !

Making-Of

La rencontre avec Karim Madani a lieu dans un parc du 15ème arrondissement de Paris. Le décor est planté : casquette et BMX. Logique pour ce féru de cultures urbaines, biberonné par la presse hip hop et les polars américains. Pendant l’entretien, son amour de la lecture le pousse même à recommander à un jeune qui lit « 1984 » sur un banc de se procurer aussi « Farenheit 451 » de Ray Bradbury.

 

 

* Éditions Don Quichotte, mai 2015, 192 pages, 18 euros.

À lire également de Karim Madani

. Black train, Éditions ePoints, 2014.

. Casher nostra, Seuil, 2013.

. Le jour du fléau, Gallimard 2011

Julien Le Gros
Julien Le Gros est un journaliste indépendant, spécialisé sur les cultures d'Afrique. Il a notamment écrit pour Jazzman - Jazz magazine, Afriscope, Mondomix... mais aussi sur Internet avec Africultures, Mondafrique, Tribune 2 l'artiste, International Hip Hop. Il a fait des reportages au Kenya, Cameroun, Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Sénégal et récemment en Guinée Conakry sur le virus Ebola.