Katsuya Tomita, réalisateur libre et insoumis

Katsuya Tomita, réalisateur japonais dissident

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Né en 1972 à Kofu au Japon, Katsuya Tomita quitte sa ville natale à la fin de sa scolarité pour s’installer à Tokyo où il veut faire de la musique punk-rock. Ce n’est que quelques années plus tard, en découvrant un film autoproduit, Ranpakuzure de Toranosuke, que le jeune homme décide de se lancer dans le cinéma et d’appendre sur le tas les rouages d’un tel sacerdoce.

 

Katsuya Tomita mène une double vie. Une double vie faite de kilomètres engloutis dans le confort restreint d’une cabine de camion, de travaux dans le bâtiment, et de métrages de pellicules où s’impriment les images d’un Japon méconnu. Katsuya Tomita est un cinéaste chauffeur-routier ouvrier. Un homme qui puise son inspiration alors qu’il est sur la route ou sur des chantiers, et qui devient le témoin quasi-invisible mais actif des changements urbains, économiques et sociétaux de son pays d’origine. Il tire de son environnement direct et des mutations qui s’y déroulent la matière nécessaire pour concevoir des films au goût de décadence ordinaire.

En presque 10 ans, Katsuya Tomita a réalisé trois longs-métrages durant ses week-end et ses deux semaines de congés payés annuelles. Le premier, Above the Cloud, lui permet de remporter en 2004 le Grand Prix d’un festival organisé par The film School of Tokyo. La récompense lui offre la possibilité financière de tourner Off Highway 20, qu’il achève en 2007. À cette même période, il fonde Kuzoku, un collectif de cinéastes ayant pour but de soutenir des productions indépendantes japonaises et favoriser leur distribution. Soutenu par ce collectif et grâce aux dons d’anonymes, il boucle son dernier film, Saudade, présenté en 2011 au festival du film de Locarno et couronné la même année par le Grand Prix du Festival des Trois Continents de Nantes.

Affiche du film Saudade de Katsuya Tomita

Affiche du film Saudade de Katsuya Tomita

Katsuya Tomita est un militant patient. Patient car la réalisation de ses œuvres lui prend en moyenne deux ans. Car, il autoproduit ses films dans une industrie cinématographique japonaise happée par le commercial et où les salles obscures sont de plus en plus délaissées par des nippons friands de l’instantanéité facile du DVD. Car il aura fallu son dernier film, Saudade, pour que son nom résonne un peu loin que dans les cercles d’initiés et d’amateurs de cinéma indépendant asiatique.
Katsuya Tomita est aussi le militant d’un quotidien ignoré et désabusé. Sans jamais tomber dans le spectaculaire dénué d’incarnation, il met en scène les interactions d’individus pris dans un environnement urbain mutant et une société en crise. Ses héros sont des ouvriers comme lui, des immigrés, des chanteurs de hip hop, des délinquants, des personnes endettées, des jeunes désœuvrés, tous les invisibles qui survivent et surnagent dans les méandres de la crise que vit le Japon, troisième puissance économique mondiale.

Cinéaste indépendant et insoumis au mainstream, Katsuya Tomita ne manifeste pas dans la rue. Il tourne. Il décrit méticuleusement un Japon marginalisé et parfois underground qu’il côtoie quotidiennement. Il flirte avec la vérité du documentaire tout en jouant avec une imagination que le cinéma permet. Il met en image la question d’identité nationale, l’animosité entre les groupes ethniques, sociaux, générationnels ou religieux, les chutes d’individus et les nouveaux idéaux qui en naissent, créant involontairement un parallèle avec les problématiques européennes et françaises. Il autopsie une rue, une ville, une population pour mettre à jour l’âme d’un pays en difficulté. Il utilise ses seules richesses, le temps et la liberté, afin de rendre un peu de visibilités aux ignorés.

Katsuya Tomita n’hurle pas son désarroi et celui de ses concitoyens. Il le transfigure.

Constance Berjault
Constance Berjaut est diplômée de l’Ecole du Louvre et de l’Ecole Supérieure de Journalisme de Paris. C’est tout naturellement qu’elle s’est tournée vers la presse culturelle pour traiter de sujets inédits mettant en lumière la créativité et le positivisme de certaines initiatives et démarches.