« Ma vie a toujours été consacrée à la liberté d’expression » - The Dissident - The Dissident

« Ma vie a toujours été consacrée à la liberté d’expression »

Kianoush Ramezani, dessinateur iranien.

Kianoush Ramezani, dessinateur iranien.

Kianoush Ramezani, dessinateur de presse iranien habitué de la Caféothèque de Paris et toujours coiffé de son chapeau, passe difficilement inaperçu. Peut-être parce qu’il a pris l’habitude de demander à ses voisins de table de réciter, face à sa caméra et dans leur langue maternelle, l’article 19 de la déclaration universelle des droits de l’homme. Devenu dès ses premières années d’université un caricaturiste renommé, il a été contraint de quitter l’Iran pour la France en décembre 2009, peu après avoir apporté son soutien artistique et politique au mouvement vert iranien qui dénonçait la fraude électorale du clan Ahmadinejad. Un exil qui ne l’empêche pas de poursuivre son combat pour la liberté d’expression en Iran et dans le monde, bien au contraire.

The Dissident : Dans quelle province d’Iran avez-vous grandi ?

Kianoush Ramezani : Je suis né et j’ai grandi à Rasht, la capitale de la province de Gilan au bord de la mer Caspienne, à environ 320 km de Téhéran. C’est une province très verte.

La province de Gilan, en Iran

La province de Gilan, en Iran

Vous avez toujours été dessinateur de presse ?

A l’origine, j’étais étudiant en horticulture. J’avais choisi ce programme pour rester chez moi et parce que j’aimais beaucoup les fruits, mais les sciences et l’agriculture ne m’intéressaient pas plus que ça. A l’inverse, j’ai toujours été attiré par le dessin, la société et la philosophie. Dès que je suis entré à l’université, j’ai commencé des activités sérieuses dans le domaine du dessin de presse. En 1993, j’ai fait ma première exposition et tout de suite après, j’ai été invité à travailler avec les journaux locaux. Je me suis dit que j’en ferai mon métier.

Pourquoi le dessin de presse ?

Tout petit déjà, j’étais toujours obsédé par le dessin. Mais pas des dessins d’objets, avec des modèles. J’avais de l’imagination, je voulais dessiner les choses qui se passaient dans ma tête, parler avec mon dessin. Cela fait 22 ans maintenant que je dessine.

Comment en êtes-vous arrivé à prendre la décision de quitter l’Iran ?

C’était un choix. J’ai appris qu’il y avait des risques qui pesaient contre moi. J’avais déjà conscience lorsque je dessinais quelque chose de provoquant, que je prenais des risques. Mais j’ai continué mes caricatures, notamment durant la crise de 2009 que l’Iran a connu. A l’époque, le mouvement vert défilait dans les rues contre la dictature, et pour la première fois on a vu des gens de la jeune génération manifester sur le bitume. C’était pacifique, contre la fraude électorale qui a vu Ahmadinejad réélu, mais la réponse du régime a été la torture et l’assassinat. Cela m’a beaucoup gêné et mis en colère. J’ai décidé de soutenir les manifestants, bien que je n’avais pas voté et ne me sentais pas appartenir à cette mouvance. Je ne crois pas à ce système politique, mais j’ai admiré le mouvement des jeunes parce qu’il était très courageux et ne se limitait pas juste à du silence. J’ai donc risqué d’être arrêté comme tous les humoristes et les journalistes sur cette période-là. Sous la pression de cette menace, j’ai fini par me rendre à l’ambassade de France à Téhéran, qui m’a donné un visa tout de suite. La France est devenu le chemin le plus court pour être en sécurité. Je suis arrivé sans connaître la langue. Je n’avais aucune idée de la vie ici, mais c’était la France.

Maintenant que vous êtes en France, quel rapport entretenez-vous avec votre pays natal ?

Depuis que je suis à Paris, je peux dessiner librement sur des sujets tout à fait interdits en Iran. Je peux les partager grâce aux réseaux sociaux. Il y a des Iraniens qui ont accès à mes dessins. Je travaille avec deux sites en diaspora, un aux Etats-Unis et un à Amsterdam, en plus de Courrier International. Même si le gouvernement les interdit, il y a des logiciels qui permettent d’y accéder. C’est une guerre. Facebook est par exemple très populaire en Iran, malgré l’interdiction.

Qu’avez-vous ressenti dans l’avion qui vous a emmené en France ?

Je me suis senti totalement perdu, ça a duré quatre mois. J’ai par la suite trouvé Reporter sans frontière, puis je suis devenu membre de la maison des journalistes. Là-bas, j’ai pu construire mon réseau petit à petit pour réaliser mes projets. Ca m’a beaucoup aidé. J’ai ensuite appris le français et je me suis fait beaucoup d’amis. Un an plus tard, j’ai fini par me sentir très proche de la société française.

Pourquoi ?

Je trouve qu’il y a des similarités entre mes amis français et mes amis iraniens, bien que ce ne soit pas forcément visible. La société iranienne est très jeune et pose plein de questions, comme en France. J’ai toujours été en face de beaucoup de questions, et pour moi c’était très intéressant. J’ai également admiré la dimension de fraternité en France, qui m’a donné de l’inspiration et de la motivation pour rester. Mais, à l’instar de l’Iran, j’ai eu aussi beaucoup de problèmes à cause de l’administration, de la bureaucratie et ça continue encore, à tel point que j’ai parfois l’impression que je vais me faire arrêter. C’est un côté négatif de la France. Entre haine et amour, c’est toujours comme ça. Cela dit, mes vrais amis sont plutôt français.

Votre famille et vos amis en Iran risquent-ils quelque chose ?

Bien sûr, cela dépend de mes activités ici. Je ne peux pas aller trop loin. Par exemple, je ne me permettrais pas une crise similaire à celle déclenchée par Charlie Hebdo et sa caricature de Mohammed. Ce n’est pas une question de censure ou de courage. Je pense simplement que c’est idiot. On peut provoquer les islamistes, mais pas Mohammed. Qui est Mohammed ? Selon moi, on peut estimer que c’est un personnage imaginaire. Qui a vu Mohammed ? Qui peut prouver qu’il avait tel caractère ou tel visage il y a 1400 ans en arrière ? Le courage, c’est de provoquer les islamistes qui gèrent le pouvoir. C’est ce que je fais. Je n’insulte cependant ni Mohammed, ni Jésus, parce que j’ai grandi avec les familles qui les vénèrent et je comprends très bien que pour eux, Mohammed n’est pas un prophète de l’islam mais un membre de la famille. C’est comme la mère ou le père. Je n’insulte pas mes parents, mes amis, ou ma société. J’appelle cela de l’intelligence. Je préfère provoquer et montrer les points faibles ou les conneries des islamistes plutôt que de dessiner Mohammed comme le fait Charlie Hebdo. A mes yeux, ce qu’ils ont fait n’est pas respectueux.

Êtes-vous musulman ?

J’ai été musulman par force. En Iran, personne n’a le choix. Tu dois déclarer que tu es musulman si tu veux entrer à l’université ou avoir un travail, sinon tu n’es rien dans la société. Mais mes parents et moi n’étions pas pratiquants. Nous, les Iraniens en général, nous sommes croyants en Dieu. Mais nous ne pensons pas tous qu’il y a un prophète. Cela signifie qu’il n’y a pas de religion, mais qu’il y a des dieux. C’est un cercle spirituel qui vient de la pratique philosophique de Zarathoustra.

Il y a encore des zoroastriens en Iran ?

Par cœur, oui, la nouvelle génération iranienne est pratiquante de la philosophie de Zarathoustra sans le savoir. A l’origine le zoroastrisme était une philosophie, Zarathoustra ne s’est jamais prétendu être un prophète, mais les anciens rois de l’Iran en ont fait une religion pour élargir leur autorité.

Vous avez donc ça en vous ?

Oui, je sens que quand je lis sa poésie, l’Avesta, c’est très proche de ce que je ressens. Ca vient de moi. Il respecte la nature et apprécie ce qui est reçu par Dieu. Dieu n’est pas un monstre dont on devrait avoir peur, comme dans l’islam. Il n’est pas du tout méchant. Il a simplement tout donné, y compris la responsabilité. C’est toi qui est responsable de ta vie. Tu ne peux rien demander à Dieu. Dieu donne tout, et après c’est à toi de gérer. C’est notre mentalité.

Quels projets avez-vous mis en œuvre depuis votre arrivée en France ?

A partir de 2010, j’ai participé bénévolement à un projet lancé par l’association Ensemble contre la peine de mort, car l’Iran est malheureusement l’un des pays qui pratique le plus d’exécutions par an. Je suis personnellement contre la peine de mort. J’ai fait beaucoup d’interventions et de présentations dans les lycées et collèges avec cette association, jusqu’en 2013. C’était mon premier engagement social. J’ai également réalisé un autre projet qui s’appelle Sketch freedom, l’esquisse de la liberté.

Exposition Sketch Freedom, à Göteborg, Suède. Photo Kianoush Ramezani

Exposition Sketch Freedom, à Göteborg, Suède. Photo Kianoush Ramezani

C’était une exposition internationale de dessins de presse, qui est devenue une partie officielle du programme du festival international du film de Göteborg, en Suède. J’ai pris part à la première édition en janvier 2014, avec le concours des archives nationales de Göteborg, et en ce moment je suis en train d’organiser la deuxième. J’invite quelques dessinateurs du monde, puis on dessine sur des sujets prédéfinis en vue de les exposer en Suède. Après, je suis commissaire d’un évènement annuel au mémorial de Caen, la première semaine d’avril de chaque année. Et enfin, j’ai un projet plus personnel, Article 19.

En quoi consiste-t-il ?

Depuis que j’ai commencé mon métier en Iran, j’ai été impressionné par le pouvoir artistique de la caricature. Article 19 est un projet vidéo mêlé à du dessin. Ma vie est consacrée à l’article 19 de la déclaration universelle des droits de l’homme, qui défend la liberté d’expression. C’est un article aussi connu qu’oublié dans la société. Ca m’a donné envie de le représenter dans des langages différents. J’ai choisi la Caféothèque de Paris parce que c’est un carrefour de gens intéressants. On y rencontre des personnes originaires d’Afrique, d’Amérique latine, des Etats-Unis… J’ai parlé avec le patron, il a tout de suite été intéressé. On a commencé notre projet ensemble. Les gens viennent devant ma camera et lisent l’article 19 dans leur langue maternelle. Je vais ensuite réaliser 19 dessins différents qui seront exposés et accompagnés par la projection des vidéos de toutes ces personnes qui récitent l’article en russe, en français , en anglais, en espagnol, en arabe, le tout en boucle. Je veux aussi ajouter leur nom, ce qu’ils font, d’où ils viennent. Chaque fois que j’enregistre une nouvelle vidéo, je la diffuse sur Facebook pour voir les retours des internautes. Or, même quand les gens ne comprennent pas la langue, ils sont surpris par l’énergie dégagée et se demandent de quoi il est question. Le projet est sur de bons rails. On a fixé la date d’exposition autour du 4 novembre.

Comment financez-vous le projet ?

Jusqu’à présent je n’ai rien dépensé car je filme avec mon portable et les gens ici sont disponibles. Le seul investissement à réaliser sera l’achat des 19 toiles pour dessiner. C’est un projet très peu couteux, juste une question de matériaux. La toile donne de la valeur au dessin de presse.

S’il fallait résumer vos valeurs personnelles, quelles seraient-elles ?

J’insiste beaucoup. Quand je n’aime pas quelque chose, je ne le fais pas. Même si tout le monde me dit que c’est mieux de le faire, si je n’en ai pas envie, je ne le ferai pas. Parfois c’est une mauvaise décision, parfois ç’en est une bonne, mais, vraiment, j’essaye d’être honnête avec moi-même, d’être cohérent dans mes actions. Je ne calcule jamais. Après mon exil, j’ai toujours protégé ma liberté. Je ne la vends pas.

Avez-vous l’intention de retourner en Iran ?

Toujours. Je l’espère. Mais la vérité est que ce ne sera pas pour bientôt. Pour rentrer chez moi, j’ai besoin d’un changement radical en Iran, ce qui à mon avis ne va pas arriver avant un moment.

Quel serait votre message à transmettre aux Iraniens et aux Français ?

Pour les Français, ce serait de voyager plus, qu’ils voient des cultures différentes. Il faut en finir avec cette illusion qui est de croire qu’on connait tout. Ce n’est pas vrai. Il faut aller et observer. Il y a beaucoup de valeurs en France qui me donnent l’impression de ne pas être remarquées par les Français : la liberté par exemple, et le pouvoir de voter qui est un rêve dans beaucoup de pays. Il existe déjà ici, mais les gens jouent avec ! Ce qui m’a déçu récemment, c’était pendant les élections européennes, une campagne créée par des jeunes qui appelait à l’indifférence, à l’abstention. Pour moi, c’était un choc. Je pense que les jeunes Français doivent comprendre les valeurs de ces choses que leurs parents et grands-parents ont obtenu et légué au prix d’un sacrifice énorme. La France est un pays idéal pour lancer des projets internationaux, efficaces, dans le domaine des droits de l’homme.

Et le message aux Iraniens ?

C’est difficile pour moi, car je vis hors d’Iran. Je ne suis pas le mieux placé pour dire aux Iraniens ce qu’ils doivent faire. Ils souffrent beaucoup par rapport à la crise économique, financière et politique. La seule chose que je pourrais leur conseiller, c’est d’étudier. Je parle de la majorité de l’Iran. Plus de 60% de notre population a entre 15 et 23 ans. Il faut qu’ils étudient, qu’ils sachent ce que veut dire l’Iran, l’islam et les droits de l’homme.

Baptiste Duclos
Baptiste Duclos, journaliste et rédacteur en chef de The Dissident.