Les Kurdes, un peuple "sacrifié par l’histoire" - The Dissident - The Dissident

Les Kurdes, un peuple « sacrifié par l’histoire »

Une manifestation kurde à Kobané. Photo Montecruz foto

Une manifestation kurde à Kobané. Photo Montecruz foto

Dans cette mosaïque ethnique, linguistique et religieuse que constitue le Moyen-Orient subsiste un peuple demeuré sans territoire à l’issue de la Première guerre mondiale, contrairement à ce qui avait été prévu dans le traité de Sèvres. Le découpage arbitraire européen de la région a ainsi fait du peuple kurde, soit 44 millions d’individus, une communauté aujourd’hui principalement étalée sur quatre États : la Turquie, l’Iran, l’Irak et la Syrie.

Sous l’Empire ottoman, la seule distinction juridique existante, était la distinction entre musulmans et non-musulmans. La notion de majorité et de minorité était alors étrangère. L’État ottoman reconnaissait alors les millets, c’est-à-dire les chrétiens et les juifs dans leur diversité, mais aucune distinction ethnique ou linguistique n’était établie. Le Kurde, le Syrien, l’Égyptien étaient des musulmans avant tout. À la rigueur, le Kurde pouvait s’identifier à sa propre tribu. L’émergence des nationalismes au XIXe siècle a bousculé les sentiments d’appartenance et a redessiné les frontières du Moyen-Orient.

Après l’éclatement de l’Empire ottoman, les nouveaux États arabes avaient pour ambition d’absorber toutes les minorités existantes sous la tutelle d’un seul pays. De nouvelles nations furent ainsi constituées sur le modèle européen, au prix de l’étouffement des autres nationalismes pouvant perturber le nationalisme arabe. Majoritairement musulmans, et d’un islam sunnite, beaucoup de Kurdes ont contribué à l’histoire islamique, notamment le grand Saladin, fondateur de la dynastie ayyoubide.

Cet étalement entre plusieurs pays rend certainement l’union des Kurdes de la région très difficile. Ceux-ci ont dès lors adopté au cours du XXe siècle des stratégies de survie en s’alliant avec plusieurs gouvernements. Les intérêts des différentes minorités kurdes divergent dès lors selon les pays.

Comme l’évoque le chercheur Hamit Bozarslan, le but ultime des nationalistes kurdes demeure la création d’un État-nation unifié, mais leur objectif spontané est de réaliser avant tout leur intégration et mettre en place le principe du partage des ressources symboliques, c’est-à-dire la langue, la culture, l’administration, la représentation, etc… À l’exception du nationalisme kurde en Turquie, les autres minorités d’Irak, de Syrie et d’Iran ont opté pour la stratégie autonomiste. Celle-ci a payé effectivement en Irak en 1991, lorsque le gouvernement a reconnu aux Kurdes la gestion autonome de leur région. Mais la phobie à leur encontre est toujours d’actualité. Souvent ce peuple est perçu comme « une cinquième colonne » susceptible de trahir leur État avec les ennemis de l’extérieur pour parvenir à leurs fins sécessionnistes. Une peur qui a notamment été alimentée par le soutien kurde aux Américains lors de l’invasion de l’Irak.

Il reste que l’idée d’un Kurdistan demeure presqu’impossible. La Turquie, l’Irak et la Syrie ont été fondés sur une doctrine nationaliste exclusive, respectivement la turcité et l’arabité. Il n’est donc pas question de reconnaître, par exemple, une autre nation que la nation irakienne au sein de l’Irak. Ce dernier, ainsi que la Syrie, a adopté l’idéologie nationaliste baasiste et définit comme ennemi, selon la constitution de 1947, « tout groupe qui ne partage pas l’idéal nationaliste arabe au sein de la patrie arabe ». Le régime de Bachar Al-Assad, en particulier, a mené une politique d’arabisation pour créer une « ceinture arabe » le long de la frontière qui la sépare de la Turquie. Près de 300 000 Kurdes ont ainsi été privés de la nationalité syrienne et de leurs droits civiques dans cette politique. L’assimilation de ce groupe est un véritable enjeu politique dans la mesure où il faut homogénéiser la population pour rendre légitime la souveraineté de l’État sur le territoire qu’il contrôle. La situation est légèrement différente en Iran, un régime théocratique où l’oumma (la communauté islamique) prime sur toute nation – en ce sens le problème kurde a une ampleur moindre en Iran.

Les caractéristiques du peuple kurde sont malgré tout difficile à définir, tant l’Histoire l’a divisé. Leur langue, issue du groupe iranophone, s’écrit en plusieurs alphabets selon la région. Majoritairement sunnites, les Kurdes comptent également des Yézidis, une ancienne religion iranienne, ainsi que des chiites et des Alévis. S’il n’y a pas eu de territoire spécifiquement kurde jusqu’à ce jour, c’est sans doute dû à la réticence politique des dirigeants du Moyen-Orient, peu enclins à céder une partie de leur territoire au profit d’un État kurde. Les régions kurdes disposent en effet d’atouts économiques précieux : du pétrole en Irak et en Iran, des minerais, une agriculture performante et de larges réserves d’eau en Turquie – une richesse précieuse dans une région si aride.

De fait, aujourd’hui, le Kurdistan demeure un territoire mythique, sans frontière reconnue. L’Histoire aura connu des révoltes et quelques vaines tentatives comme le royaume fondé par l’émir Bedir Khan entre 1844 et 1846 de la Perse jusqu’au Tigre, ainsi que les éphémères républiques d’Ararat ou de Mahabad en Iran. Malgré cela, ce peuple possède une réelle portée politique et militaire que les dirigeants n’ont pas ignoré, notamment au moment des grandes crises comme celle de la guerre du golfe.

S’il faut néanmoins juger de la situation, nous pourrions dire que ce n’est pas l’État qui garantit la survie d’une culture, d’une langue, et d’une histoire. Longtemps, les Kurdes ont subi des restrictions identitaires : interdiction de porter des noms kurdes, de fonder des écoles privées, etc. Mais les actions qu’ils ont entreprises dans le domaine culturel ont assuré leur pérennité à travers, par exemple, la création d’écoles clandestines ou la publication de revues culturelles, plus ou moins tolérées.

Si l’on en croit le grand universitaire Bernard Lewis, le principe de l’État-nation wilsonien est originellement incompatible avec le Moyen-Orient ; sans doute l’actualité nous le prouve tous les jours. Pour qu’il y ait nation, ne faut-il pas qu’il y ait unité de langue, de culture, de religion, de territoire ? Or le Moyen-Orient est dispersé à tous les niveaux… Difficile de trouver un facteur d’unité, du moins, semble-t-il, sans répression. Cela étant, au vu des bouleversements géopolitiques actuels et de l’implication kurde dans la lutte contre Daech, les tractations sur l’avenir de la région seront certainement en leur faveur.

Loubna Kheir
Actuellement étudiante en Histoire à l’université de Sorbonne-Paris IV, j’ai reçu une formation en sciences humaines en classes préparatoires littéraires. Je m’intéresse particulièrement à l’histoire politique et culturelle des sociétés orientales.