« La France doit suspendre sa coopération militaire avec le Congo Brazzaville » - The Dissident - The Dissident

« La France doit suspendre sa coopération militaire avec le Congo Brazzaville »

Une manifestation de l'opposition à Denis Sassou-Nguesso, le 20 octobre. Photo AFP

Une manifestation de l'opposition à Denis Sassou-Nguesso, le 20 octobre. Photo AFP

Au Congo-Brazzaville, le président Denis Sassou-Nguesso veut modifier la constitution pour pouvoir briguer un troisième mandat. Le soulèvement des Congolais qui s’en est suivi pose non seulement la question de la légitimité du pouvoir en place, mais interroge aussi le rôle de la France dans cette crise politique sans précédent.

Le président Sassou-Nguesso a mis les petits plats dans les grands pour s’assurer de conserver le pouvoir en République du Congo. Après trente ans à la tête du pays, le chef d’État espère être réélu pour la troisième fois consécutive lors de l’élection présidentielle prévue en 2016. Ce qui, en théorie, lui est impossible, au regard des limites d’âge et de mandats fixés par la constitution congolaise. Qu’à cela ne tienne : le 25 octobre, les Congolais ont été appelés à se prononcer par référendum sur un changement de constitution, qui permettrait à Sassou-Nguesso de se présenter au prochain scrutin. Une consultation qui a soulevé une forte opposition et d’importantes manifestations, réprimées dans la violence.

Le Congo sur le continent africain.

Le Congo sur le continent africain.

« Jusqu’à aujourd’hui, on a très peu d’informations sur la situation, car l’internet mobile et les SMS sont coupés, se préoccupe Thomas Noirot, membre de l’association Survie et rédacteur en chef de son magazine Billets d’Afrique. Il y a encore des opposants assignés à résidence et des arrestations, sans qu’on puisse avoir de noms ni de bilan. Des journalistes politiques auraient été arrêtés et détenus en secret. On manque d’informations, et les autorités congolaises ne communiquent absolument pas. » Le black out est tel que le bilan des affrontements meurtriers de la semaine du 19 octobre est toujours inconnu.

« Le droit de consulter son peuple »

C’est dans ce contexte tendu que le ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, a reçu à Paris son homologue congolais Jean-Claude Gakosso, mercredi 21 octobre, en pleine période de répression. Entrevue sur laquelle rien n’a filtré. À l’Élysée, François Hollande a reconnu le même jour « le droit [du président congolais] de consulter son peuple ». Brazzaville n’en attendait pas tant.

Sur le papier, le référendum du 25 octobre sonne comme un plébiscite pour le président Sassou-Nguesso : selon les résultats officiels, 72,44% de la population aurait participé à la consultation, et 92% aurait voté « oui » à un changement de constitution.Vraiment ? Les journalistes sur place comme les différentes forces de l’opposition ont pourtant fait état de bureaux de vote déserts, conséquence du refus des Congolais de se plier aux désidératas mégalomanes d’un président en perte de vitesse. Et le Front républicain pour le respect de l’ordre constitutionnel et l’alternance démocratique (FROCAD) estime quant à lui le taux de participation à 10% seulement de la population.

Deux conventions de coopération militaire entre la France et le Congo

De son côté, le ministère des Affaires étrangères français a laconiquement déclaré, le 27 octobre, qu’il « pren[ait] note du résultat », avant de se rallier aux positions de François Hollande. L’Élysée a donc pris la main,estimant que les conditions d’organisation du referendum « ne permettent pas d’en apprécier le résultat, notamment en termes de participation ». Un premier pas qui semble témoigner d’une position plus ferme de la France vis-à-vis du pouvoir congolais. Pour Thomas Noirot et l’association Survie, la réaction française n’est cependant pas suffisante :

« Il faut agir sur des leviers concrets, comme la coopération militaire entre la France et le Congo. La France a signé en janvier dernier une convention sur l’encadrement et la formation des forces armées congolaises, puis en juin une convention sur la gendarmerie nationale. Au titre de cette convention, elle met un lieutenant-colonel de la gendarmerie française à disposition du commandant de la gendarmerie du Congo-Brazzaville. Il faut annoncer officiellement la suspension de cette coopération militaire. Pour nous, ce signal montrerait qu’elle ne se rend pas complice de la répression menée par les forces de sécurité congolaises.»

Contacté par The Dissident, le ministère des Affaires étrangères n’a pas souhaité donné les raisons qui justifiaient de maintenir ces accords militaires avec le Congo, estimant que « les autorités françaises se sont [déjà] exprimées sur ce scrutin ».

« Total exploite 60% du pétrole du Congo-Brazzaville »

Si la perspective de voir la gendarmerie française devenir complice de violences contre des civils au Congo est particulièrement gênante, rien ne laisse penser que la France pourrait suspendre ces accords militaires. Les intérêts français au Congo sont en effet nombreux. « Total exploite 60% du pétrole du pays, Bolloré gère le port de Pointe-Noire, nous sommes aussi présents dans la filière du bois », détaille Thomas Noirot.

À cela s’ajoute le rôle de médiateur de Denis Sassou-Nguesso dans la crise en Centrafrique qui en fait un acteur important. Sans oublier les enjeux de la COP 21, qui se déroulera dans un mois à Paris, et pour laquelle « la diplomatie française cherche du soutien à tout prix ». Enfin, après plus de 30 ans au pouvoir, il est également probable que Denis Sassou-Nguesso soit au courant d’un certain nombre d’affaires liées à la Françafrique et « tente de faire chanter une partie de la classe politique ou des responsables militaires français », souligne Thomas Noirot.

« Des générations de Congolais sont traumatisées par la guerre civile. La peur est réellement présente dans la société congolaise, et cela risque d’empêcher une contestation massive de se développer », ajoute Thomas Noirot. Une contestation qui, au demeurant, sera d’autant plus réprimée que les alliés de Denis Sassou-Nguesso fermeront les yeux.

Baptiste Duclos
Baptiste Duclos, journaliste et rédacteur en chef de The Dissident.

Le Congo-Brazzaville selon la CIA


RÉPUBLIQUE DU CONGO


Nom du chef de l’Etat


Denis Sassou-Nguesso, depuis le 25 octobre 1997


Superficie


342 000 km²


Population


4,75 millions d’habitants


Répartition ethnique


48% de Kongo, 20% de Sangha, 17% de Teke, 12% de M’Boshi, 3% d’Européens et autres.


Langues


Français (officielle), Lingala, Monokotuba, Kikongo et de nombreux autres dialectes locaux


PIB (en 2014)


25,41 milliards d’euros


Principaux acheteurs des exportations congolaises (en 2014)


Chine (52%), Australie (8,3%), Italie (8,2%), États-Unis (4%)


Principaux fournisseurs des importations congolaises (en 2014)


Algérie (47,8%), Chine (10,6%), France (9%), Italie (4,3%)


Source : https://www.cia.gov/library/publications/the-world-factbook/geos/cf.html