La participation citoyenne, une valeur politique française ?

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« Le grand avantage des représentants c’est qu’ils sont capables de discuter des affaires. Le peuple lui n’y est pas du tout préparé […] Il ne doit entrer dans le gouvernement que pour choisir ses représentants, ce qui est très à sa portée », s’exprimait Montesquieu dans l’Esprit des lois. La tradition française est donc bien éloignée de l’idée même de l’intégration des citoyens à l’élaboration des politiques.

Au pays de la révolution et des Droits de l’Homme, à chacun ses positions sociales, l’Homo Politicus gouverne, le peuple écoute. La démocratie participative représentative peut-elle abandonner ces codes ?

C’est en 2007 que cette expression se retrouve dans toutes les bouches, la démocratie participative connait alors ses heures de gloire durant la campagne de Ségolène Royal. Participant au renouveau politique, les forums organisés lors de ses meetings redonnent la parole à ceux qui n’osaient la prendre, la confiance à ceux qui l’avait perdue. On se dit alors que l’avenir de la démocratie est là, et que malgré l’échec de la candidate, les citoyens se sentent réinvestis dans la politique, où jusqu’alors on ne s’attachait plus qu’au taux d’abstention record.

Pourtant ces forums participatifs ne sont pas vraiment nouveaux à l’échelle locale. A Nantes, la politique de proximité est depuis longtemps déclinée sous toutes ses facettes (forums quartiers, dialogue citoyen, Nantes 2030). Si bien que les sociologues s’y sont longuement intéressés en tant que laboratoire d’une forme nouvelle de démocratie censée remplacer, du moins compléter la démocratie représentative vieillissante et déclinante ; ici la participation porte les valeurs de proximité, d’adaptabilité, de réactivité et d’implication propre à notre bon vieux système libérale.

Selon Mathias Le Galic, sociologue préoccupé par ce « cas nantais » : « Dans le cadre de la participation à Nantes, l’élu est toujours en position de décideur. Légitimé par le suffrage universel, il fixe en son âme et conscience l’issue finale de chaque question. » Et pour cause, dans le cas du Grand Projet de Ville de Malakoff, censé intégrer les habitants à la rénovation de leurs quartiers et sur lequel s’est penché le sociologue nantais Kevin Delassalle, la concertation n’aura finalement été que de l’information. C’est du moins le ressenti des participants.

Présent lors des 45 réunions Vivre à Malakoff Pré-Gauchet, il s’est intéressé à ces grands absents de la participation. Dans les ateliers organisés par la ville, ouverts à tous ceux que la rénovation des Grands Ensembles pouvait intéresser, seuls 0,47% des habitants étaient présents, alors que les réunions destinées aux habitants ont regroupé 0,38 % des habitants. Une population minoritaire, nullement représentative de celle vivant dans ces quartiers plutôt jeunes, puisque 63,49% avaient alors moins de 35 ans. Or, sur ce petit échantillon présent entre 2002 et 2007, 56% avaient plus de 60 ans. Les professions intermédiaires et les diplômés du supérieur étaient également surreprésentés, en comparaison des 26% de la population de Malakoff non diplômée.

Ce n’est donc pas la population « exclue de tout lien social » que voulait viser la Mairie qui s’est le plus investie dans cette démarche participative. Pour ce sociologue, bien au contraire, les populations issues de l’immigration brillent par leurs absences dans ces débats. En quoi cette démocratie participative peut donc être utile ?

Considérée par nos élus comme un mal nécessaire, elle est surtout utilisée comme un formidable outil de communication et de marketing politique. Dans le cas de Malakoff, ce n’est par exemple pas le projet des habitants qui fût retenu, poussant de nombreuses personnes à se désintéresser des ateliers participatifs. Pour la chargée de quartier interrogée en 2007, des changements ont pourtant bien été pris en compte, mais concède-t-elle « peut-être pas ce qu’ils voulaient et peut-être pas de l’ampleur qu’ils auraient souhaité non plus. ». Les débats n’auront finalement porté que sur des points de détails tels que les aires de jeu,…  C’est aussi le vocabulaire technique difficilement compréhensible des architectes qui fût en cause. Une relation souvent difficile et qui ne fût pas retranscrite dans les comptes-rendus officiels de la Mairie. Le but, selon Kévin Delassalle, étant de donner une image positive de ces réunions tant auprès des élus que des habitants qui n’y participeraient pas. Ce sont bien là, les limites de la démocratie participative utilisée comme un outil de persuasion sur le bien-fondé d’une politique.

Dans son étude des processus de participation à Nantes, Mathias Le Galic dénonce la mainmise des élus : « Avec le maintien d’une telle emprise sur la composition des systèmes qu’elle a mis en place, Nantes ne risque pas d’en perdre même partiellement le contrôle : sa maitrise est totale. Une situation qui lui permet certes de se faire seule juge des modalités de leur fonctionnement et de procéder à son rythme et sans pression quant à leurs éventuelles évolutions, mais une situation de fermeture et d’opacité qui confine à la censure. Au cœur d’une démarche participative, c’est assez perturbant. » Ce qui est en cause, selon ce sociologue, c’est la professionnalisation des élus locaux qui creuse de plus en plus le fossé entre eux et leurs concitoyens.

L’exemple de Porto Alegre, et de son budget participatif démontre que l’autonomisation des citoyens permet de s’investir plus durablement dans ces processus qui, depuis 1988, a évolué au gré des citoyens eux-mêmes. La concertation opère ici d’une réelle participation, la municipalité n’arrivant qu’à la fin du processus pour étudier les propositions et déterminer le projet le plus à même d’être réalisé. Bien que des inégalités persistent, les habitants ont tout de même pu négocier d’égal à égal avec la mairie, et ce sur des points techniques.

Selon le philosophe Bernard Stiegler, la participation « c’est l’investissement durable du désir démocratique dont les hommes et les femmes politiques sont les responsables et non pas les bergers ». Mais pour que cette nouvelle société de citoyens actifs jaillisse,  l’initiative ne doit-elle pas venir d’eux ?

Article publié à l’origine sur Europe Créative en novembre 2012.

Audrey Durgairajan
Apres deux années passées entre la France et l’Inde, j’ai co-lancé avec Durgairajan Gnanasekaran le média Hope For Raise Magazine. Hope For Raise est un magazine en ligne et papier dédié aux femmes, à l’environnement, bref à tous ceux qui font bouger les lignes en Inde. Nous organisons des formations pour les journalistes professionnels ou étudiants afin de venir renforcer l’équipe sur place et de rencontrer des professionnels locaux.