Lampedusa, drame de l’immigration : où sont les Etats africains ?

Le drame de Lampedusa (c) Alberto Pizzoli/AFP/Getty Images

Le drame de Lampedusa (c) Alberto Pizzoli/AFP/Getty Images

En réaction au drame de l’immigration survenu au bord des côtes italiennes de Lampedusa, le jeudi 3 octobre, le Pape François a eu ces paroles fortes : « C’est une honte ». Effectivement l’humanité a de quoi avoir honte face à ces tragédies humaines qui, si elles ne sont pas nouvelles, se produisent avec une fréquence pour le moins effrayante depuis un certain temps. Alors, même si l’émotion reste vive, il est peut-être temps d’aller au fond des choses pour se poser les bonnes questions.

Les pays (européens) les plus confrontés au problème font ce qu’ils peuvent…

Les « barques de la misère », les côtes européennes ont l’habitude  de les voir déferler. Malgré les tragédies successives, l’Europe n’a jamais cessé d’être perçue par les populations du Sud, notamment celles africaines, comme le territoire où coulent le lait et le miel, c’est-à-dire l’eldorado solution au « mal-développement » et à la persécution politique. Et d’un certain point de vue cela peut se comprendre au vu du fossé de richesse entre les deux régions. Cette donne est largement suffisante pour motiver les candidats à l’immigration clandestine qui sont prêts à prendre tous les risques même celui de la mort. « Vivant ou mort, pourvu que je sois en Europe » : telle semble être la devise de ces milliers de clandestins qui partent quotidiennement à l’assaut des frontières européennes. Face à ces drames humains, les pays européens les plus touchés font véritablement ce qu’ils peuvent. C’est le cas de l’Espagne et de l’Italie, deux pays qui, de par leur proximité géographique avec l’Afrique du Nord, se trouvent en première ligne des destinations de l’immigration illégale.

Les routes vers l’Espagne partent essentiellement des côtes marocaines et algériennes et passent par le détroit de Gibraltar, grande enclave de nombreux trafics. Quand les contrôles ont été renforcés dans ce détroit, l’affluence des courants migratoires africains s’est déportée vers les Îles Canaries, autre porte d’entrée de l’Europe. Face à cette affluence de plus en plus importante, l’Espagne a comme tous les pays confrontés à ce problème, renforcé ses frontières en construisant notamment des doubles grillages très hauts. Mais cela n’a pas arrêté les flux de clandestins. Les passeurs ont juste changé de routes, en allant par exemple vers les côtes de d’Andalousie.

Suite au drame de Lampedusa, une journée de deuil national a été célébrée en Italie. (c) Roberto Salomone/AFP

Suite au drame de Lampedusa, une journée de deuil national a été célébrée en Italie. (c) Roberto Salomone/AFP

En ce qui concerne l’Italie, les clandestins partent de Tunisie mais surtout de la Libye, par la ville de Misrata, pour se diriger vers les côtes italiennes de Sicile et de Lampedusa. La proximité géographique entre la Libye et l’Italie explique sans doute que ce pays soit l’une des premières destinations des flux de migrants clandestins subsahariens. Et les autorités italiennes essaient d’y faire face avec l’appui de l’Europe. Mais ces derniers temps si la question est devenue plus que critique, c’est notamment à cause de la fréquence des naufrages de bateaux de clandestins. Et toute l’Europe a vu l’un des plus tragiques le jeudi 2 octobre quand un bateau transportant plus de 500 clandestins, érythréens pour la plupart, a fait naufrage au large de l’île de Lampedusa. Inutile de revenir sur le choc et l’émotion qu’a suscités un tel drame dont l’épilogue ne semble pas encore écrit puisque chaque jour de nouveaux corps sont découverts. Au-delà de l’émotion, les habitants de Lampedusa expriment leur lassitude et leur colère que la maire de l’île, Giusi Nicolini, résume en cette phrase choc : « On n’a plus de place, ni pour les vivants ni pour les morts ». Malgré cette colère, il faut souligner la dignité du peuple italien et des populations de Lampedusa qui ont exprimé leur solidarité aux victimes en organisant des veillées de prières et en fournissant des cercueils pour l’inhumation des corps repêchés. Rome a même décrété une journée de deuil national et une minute de silence dans toutes les écoles. Même si ces initiatives n’enlèvent rien à la tragédie des naufrages de clandestins, ni aux conditions de vie des migrants dans les centres de rétention, ni au problème de l’immigration clandestine en général, elles soulignent au moins le sens d’humanité des populations témoins mais aussi victimes de ces drames humains. Elles sont alors en droit de se tourner vers l’Europe pour qu’elle prenne aussi ses responsabilités. Mme Nicolini, la maire de Lampedusa n’a pas hésité à accuser l’Europe de « détourner le regard (…) face à l’énième massacre d’innocents qui a lieu devant (son) île ».

L’Europe n’en fait peut-être pas assez…

Au moment où le Président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, se rendait sur l’île de Lampedusa pour constater par lui-même la gravité de la situation, le Parlement européen se penchait sur un nouveau dispositif (Eurosur) censé renforcer l’ancien en matière de gestion des frontières extérieures de l’Europe (Frontex). L’Agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures (FronTières Extérieures – Frontex en français) était censée résoudre durablement le problème de la surveillance des frontières européennes. Mais le moins qu’on puisse dire, c’est que les résultats sont peu probants au regard de l’aggravation de la situation notamment pour les pays fortement touchés par la vague de migrants clandestins comme l’Italie. D’ailleurs, suite aux révolutions tunisienne et libyenne de 2011, Frontex a dû lancer l’opération EPN-Hermès et Extension 2011 afin d’aider l’Italie à faire face à l’arrivée massive de migrants fuyant les révolutions. Malgré tout cela, les côtes européennes notamment italiennes ne cessent de compter « leurs morts ». C’est sans doute la raison pour laquelle Eurosur est en train d’être pensé en renforcement de Frontex.

Nombre de clandestins tentent de rejoindre l'Europe par les côtes italiennes. (c) Alberto Pizzoli/AFP

Nombre de clandestins tentent de rejoindre l’Europe par les côtes italiennes. (c) Alberto Pizzoli/AFP

Complémentaires, Frontex et Eurosur devraient renforcer la surveillance des côtes européennes, la sécurité des migrants tout en prévenant la criminalité transfrontalière. En attendant on peut noter une forme de surenchère institutionnelle et une approche essentiellement sécuritaire de plus en plus affirmée. Si une telle approche était efficace, pas sûr qu’on connaisse des drames du type de Lampedusa. Devant ce drame, les responsables politiques européens ont compris qu’il était temps de penser une véritable politique européenne en matière d’immigration pour que les pays les plus touchés ne se sentent plus abandonnés par l’Europe. C’est ce qu’exprime par exemple le ministre français de l’intérieur, Manuel Valls, lorsqu’il affirme que c’est toute la stratégie migratoire de l’UE avec les pays de la rive sud de la Méditerranée qui doit être révisée.

Les décideurs européens commencent à comprendre que la seule approche sécuritaire ne pourra pas résoudre durablement la question de l’immigration clandestine. Et quand on sait que les années à venir risque d’être plus compliquées en matière d’immigration notamment avec l’affluence des « réfugiés climatiques », il y a lieu de repenser une vraie politique européenne (pas des pays européens pris individuellement) en matière d’immigration. Chacun des pays européens fait ce qu’il peut, mais force est de constater que l’Europe comme acteur régional manque encore de cohérence en matière de politique d’immigration.

Et que font les responsables politiques africains dans tout ça ?

Les Etats africains…dans un silence déconcertant !

Suite au drame de Lampedusa, le nouveau président du Mali, Ibrahim Boubacar Keïta (IBK), fraichement élu, a fait ce constat qui devrait être celui de tous les chefs d’Etat africains : « Si les événements récents au large de Lampedusa sont d’une horreur particulière et inadmissible – c’est chaque année – un millier de jeunes Africains, dans la force de l’âge, qui terminent leur rêve d’eldorado dans la Méditerranée, dans la mer Rouge ou dans le Sahara ». Il faut reconnaître qu’une telle prise de parole aussi officielle, de la part d’un chef d’Etat africain, sur la grave question de l’émigration, est inédite. Et IBK va plus loin en proposant la tenue d’un sommet (africain) sur l’émigration. C’est une initiative à saluer et qui mérite d’être concrétisée. Mais en attendant, il est important de manifester notre incompréhension face au silence, au mutisme, voire à l’indifférence dont font preuve les autorités africaines depuis des années devant les drames récurrents de l’immigration clandestine dont sont victimes les jeunes de leurs pays respectifs.

Des migrants érythréens près de l'aéroport de Lampedusa le 5 octobre 2013 (c) Alberto Pizzoli

Des migrants érythréens près de l’aéroport de Lampedusa le 5 octobre 2013 (c) Alberto Pizzoli/AFP

Soyons clair ! L’Afrique ne peut du jour au lendemain résoudre tous les problèmes qui touchent sa jeunesse : sous-éducation, chômage, pauvreté, manque d’avenir … Mais le sous-développement ne doit pas tout excuser. Pourquoi ne vient-il même pas à l’esprit des dirigeants africains l’idée de parler à la jeunesse africaine ne serait-ce que pour lui montrer qu’ils ont compris sa situation ? Par quelle forme de « sadomasochisme politique » ces responsables ne voient-ils même pas comment leurs pays se vident des forces juvéniles nécessaires au développement ? Ignorance ou cynisme ? Dans les deux cas, le silence des chefs d’Etats africains sur le drame de l’immigration devient véritablement assourdissant et quelque part criminel.

Bien sûr, on dira encore une fois que les pays riches ne respectent pas les droits des migrants, ne contribuent pas suffisamment à l’aide au développement, continuent peut-être d’exploiter sans grande contre-partie les richesses des pays du Sud et de soutenir des régimes corrompus qui bouchent l’avenir de la jeunesse de leurs pays. Tout cela comporte sans doute une part de vérité. Mais que dit-on aux responsables politiques africains sur un drame comme celui de Lampedusa ? Les citoyens européens ont le droit d’interpeller l’Europe par solidarité avec les pays européens concernés et par humanité vis-à-vis des victimes ; mais pourquoi ne dit-on rien sinon peu de chose à ceux qui sont censés fournir en premier à ceux jeunes clandestins des raisons de se construire dans leurs pays ?

En matière d’immigration on demande (sans doute légitimement) beaucoup aux pays européens et pas assez aux Etats africains

Notre point de vue par rapport à toutes ces questions s’inspire par analogie de la phrase du poète Aimé Césaire prononcée dans sa célèbre pièce La tragédie du roi Christophe[1] : « Je demande trop aux hommes ! Mais pas assez aux Nègres (…) ». D’une certaine façon on peut dire qu’ en matière d’immigration on demande (sans doute légitimement) beaucoup aux pays européens et pas assez aux Etats africains. Il est évident que chaque pays riche doit pouvoir prendre sa part de « l’immigration de la pauvreté et du désespoir ». Les pays européens les plus exposés font ce qu’ils peuvent ; l’Europe fait peut-être peu globalement mais la vérité est que les Etats africains ne font ou en tout cas ne disent rien. Il serait peut-être temps qu’on le leur dise !

En définitive, les drames successifs de l’immigration interpellent sans doute la solidarité des européens et l’humanité de la communauté internationale mais avant tout, ils doivent réveiller le sens de responsabilité des Etats africains. Plusieurs Etats européens essaient de renforcer leur politique de co-développement en direction des pays d’où viennent les migrants (France, Espagne), ce qui est encourageant ; l’Europe a signé un accord sur l’immigration clandestine avec la Libye afin que ce dernier « bloque » le parcours des candidats à l’immigration, on peut comprendre. Mais alors quelle est l’initiative propre des Etats africains sur la douloureuse question de l’immigration ? La honte évoquée par le Pape François en direction de l’humanité face au drame de Lampedusa, il est urgent d’en faire part aux décideurs africains dont l’incurie n’a cessé de pousser sur les « bateaux de la mort » des pans entiers des forces vives de l’Afrique.



[1] Aimé Césaire, La tragédie du roi Christophe, 1963

Didier Bebada Megnon
Didier Bébada est docteur en science politique, à l’université Jean-Moulin - Lyon 3. Philosophe de formation, il s’intéresse notamment aux enjeux de la mondialisation, à la gouvernance mondiale et à l’éthique politique du développement durable. C’est un citoyen féru des débats politiques et du « mouvement des alternatives ».