Le quotidien numérique : chronique d'un bouleversement civilisationnel - The Dissident - The Dissident

Le quotidien numérique : chronique d’un bouleversement civilisationnel

Inscription trilingue réalisée sous Xerxès, à Van Fortress, Turquie. Photo John Hill

Inscription trilingue réalisée sous Xerxès, à Van Fortress, Turquie. Photo John Hill

Épisode I – Au commencement était… le livre

À l’heure où, via des algorithmes, les robots se mettent à écrire des articles de journaux, il est temps de voir et de comprendre comment et pourquoi cela advient. Dans cette chronique, Brigitte Mandon se propose de vous entretenir de manière libre et légère du numérique, des objets connectés et de l’internet des choses, comme disent les Anglo-saxons. De comprendre leur place dans notre quotidien et d’analyser la manière dont certains objets, impensables, voire impensés il y a cinquante ans, sont aujourd’hui devenus indispensables .

Pour comprendre les bouleversement de l’ère numérique, c’est d’abord sur le livre – qui tiendra ici une place prépondérante – qu’il nous faut nous pencher. Pourquoi ? Sans doute parce qu’il est l’objet le plus familier, celui qui nous accompagne depuis bientôt 2000 ans. Celui en lequel nous avons placé foi, savoir, éducation et transmission. Pourtant, sa rapide digitalisation nous l’a rendu déconcertant, étranger, voire inquiétant.

De plus, il est fort possible que le lien forme/fond tel qu’il existe actuellement, disparaisse au profit d’un objet de divertissement dont nous subodorons juste la teneur. Alors, avant d’explorer plus en avant le monde virtuel, celui dit de la réalité augmentée ou enrichie, posons les bases.

On ne naît pas lecteur, on le devient

Avant l’écrit, avant le livre, il y a la voix. La parole, sujette aux émotions, avec son flot incontrôlé, fluide ou haché. Pour l’entendre, il y eut d’abord réunion d’hommes, de femmes et d’enfants autour d’un feu, de petits groupes d’êtres qui prêtent attention à l’un ou à l’autre en train de raconter qui sa chasse, qui son exploration de l’environnement proche ou un peu lointain, qui le récit de sa cueillette. Au début, il y a donc le raconté.

Et puis arrive l’aube de la lecture. On l’oublie toujours, mais la première lecture est vélaire, labiale. C’est celle que le bébé de trois semaines, enfin capable de distinguer et de voir le monde autour de lui, regarde et suit sur les lèvres de sa mère (le plus souvent), celle qui permet aux sourds de s’ancrer et d’évoluer dans le monde des entendants.

Cet apprentissage de la lecture vélaire est très important. Grâce à l’articulation entre les sons émis et les mouvements musculaires des lèvres, de la bouche et des dents, il permettra aux neurones pariétaux et temporaux gauche de s’activer, de former des engrenages et des circuits menant à la mise en place d’un assemblage complexe, un chemin de savoir dynamique et en perpétuelle évolution.

Cet ensemble neuronal facilitera allers et retours entre lecture et écriture, et fera plus tard du bébé, un homme, c’est à dire un être humain en capacité d’articuler pensées, mémoires, intellect, émotions. Bref, via la lecture et son corollaire indispensable, l’écriture, il s’humanisera. En étant capable de prendre un livre entre ses mains, il pourra le lire, le comprendre, l’intégrer, l’interroger, lui donner une suite, le commenter, le prêter, le diffuser, le partager.

En devenant lecteur, écrivain, l’homme s’émancipe, car, sans cesse, il intègre et élargit son champ des possibles, son espace d’autonomie, sa faculté de compréhension du monde et des autres. Cependant – il ne faut jamais l’oublier -, même si les circuits physiologiques ne peuvent se perdre, lire et écrire vont de pair. L’apprentissage fait, il demande inlassablement un entretien, et requiert une posture active, une attention consciente à la chose lue, écrite. On ne naît pas lecteur, on le devient.

Qu’y avait-il avant le livre ?

Si l’on prend pour hypothèse que l’apparition de l’Homme remonte à quatre millions d’années, l’écriture est apparue sur les tablettes d’argile mésopotamiennes vers – 3600. Comme sa compagne la lecture, elle est récente, fragile et jeune. Selon le neurobiologiste Stanislas Dehaene, le cerveau n’a pas eu le temps de s’adapter à l’écriture : c’est cette dernière qui se serait accordée à lui. Après Sumer, l’écriture a explosé un peu partout, sous forme de pictogrammes, de phonogrammes, d’idéogrammes chinois, de hiéroglyphes égyptiens. On la trouve sur différents supports : gravée sur des carapaces de tortues, tracée à l’aide de calames sur des papyrus et ce, vers 1500 avant Jésus-Christ.

L’écriture n’est apparue que dans des civilisations où existaient des contextes très précis. De fait, elle ne peut surgir que là où subsiste déjà, depuis un certain temps, un État organisé doté de solides institutions politiques et religieuses (rites et sacrements). L’écriture serait donc le résultat d’une civilisation avancée, ordonnancée en strates, en hiérarchies de clergés et d’aristocratie.

L’écriture est la manifestation, la translation d’une langue ou d’une parole sur un support matériel. Elle évolue selon les supports, et non le contraire. Pendant longtemps, elle fut un privilège dont disposaient très peu de personnes. Si les premiers textes sumériens, tracés en cunéiformes, furent des traités juridiques ou bien des documents comptables, c’est de suppliques et de prières adressées à des dieux lointains dont il est question dans le monde extrême oriental.

Les origines de l’écriture : entre épopées et mythologie

Les premiers mots gravés sur l’argile des tablettes ou les carapaces de tortues, ou bien encore sur les os d’oiseaux des augures, sont performatifs. Ils ne racontent pas encore des histoires : ils relatent et documentent des faits, ils servent à protéger, à offrir, à demander. Immédiatement utiles, ils sont au service de l’action des pouvoirs, qu’ils soient politiques ou cléricaux.

De nouveau, c’est en Mésopotamie que débutent les histoires, les grands cycles, avec notamment l’Épopée de Gilgamesh en – 1800. Une épopée si puissante qu’elle mettra en place bien des archétypes textuels encore usités de nos jours (par exemple celui du zombie/mort-vivant, qui perdure encore). Les Védas Indiens, qui s’épanouissent en – 1500, sont un ensemble de textes mythologiques devenus les fondements de la plus ancienne médecine, l’Ayurvédique, et constituent quant à eux les socles d’une immense civilisation.

Ce qui caractérise ces deux types de grands récits, c’est que pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, les dieux et les êtres humains se côtoient, se guerroient, s’aiment, se haïssent, partagent des émotions, des sentiments, des corporéités et deviennent tour à tour héros et anti-héros. Alors que l’histoire se constitue, la mémoire humaine se met en place. Viendront ensuite les tragédies grecques, L’Iliade et l’Odyssée, les comédies romaines, la Matière de Bretagne, les sagas Nordiques, etc.

Aussi, puisque le livre partage le chemin de vie de l’humanité depuis si longtemps, nous observerons la fois suivante les ressemblances et les différences constitutives qui existent entre les supports papiers et numériques. Rendez-vous au prochain épisode, donc!

Brigitte Mandon

Parisienne (quatrième génération), c'est à dire cosmopolite. Linguiste anglaise (langue maternelle) et sémioticienne. De retour dans le monde de l'éducation, elle enseigne l'édition numériques à des masters art et culture 1 & 2 à l'INSEEC, et la sémiotique à des masters 2 en communication d'entreprise à l'ESMA. Les mots et la manière de les agencer sont, entre autres, ses passions.