Revenu de base : utopie ou réalité future ? - The Dissident - The Dissident

Revenu de base : utopie ou réalité future ?

Garantir un revenu à chaque citoyen, sans condition de ressources ni obligation de travailler ? Si l’idée relève pour certains de l’utopie, d’autres travaillent à la mettre en œuvre. C’est le cas de la plateforme de crownfunding « Mon revenu de base », qui a vu le jour en Allemagne. Une initiative réussie, qui relance le débat sur la création du revenu universel de base, aujourd’hui débattue à travers le monde… y compris en France.

En 2014, Michael Bohmeyer, jeune auto-entrepreneur berlinois, a fondé la plateforme de crownfunding « Mein Grundeinkommen » (ou « Mon revenu de base »). Objectif ? Récolter des fonds citoyens afin de verser un revenu de 1000 euros par mois pendant un an à plusieurs citoyens, et ce sans que ces derniers soient obligés de travailler. Pour participer, il suffit de s’inscrire et d’expliquer comment l’on compte utiliser l’argent reçu. Dès que les fonds atteignent 12 000 euros, une personne est alors sélectionnée au hasard pour bénéficier de cette somme. En septembre 2015, seize participants ont ainsi remporté le gros lot. Une façon pour l’initiateur du projet de montrer que la création d’un revenu universel peut devenir réalité.

Plateforme "Mein Grundeinkommen"

Plateforme « Mein Grundeinkommen »

Mais si son idée enchante certains et dessine les contours d’un nouveau modèle économique, elle ne permet pas de mettre en place un revenu de base pour tous. En effet, la plateforme ne représente qu’une très faible portion de la population allemande (20 962 participants depuis son lancement en 2014),  et le versement est limité à une période d’un an. En attendant, elle montre qu’une application directe du revenu de base est possible, alors même que la société germanique a vu émerger ces dernières années plusieurs mouvements favorables à sa création.

Grâce – ou à cause – des réformes Hartz, effectuées entre 2003 et 2005 pour libéraliser le marché du travail, ce modèle de revenu est devenu un véritable objet de lutte outre-Rhin. À cette époque, les Allemands ont par exemple vu apparaître les « ein euro jobs » : si vous êtes chômeur de longue durée, vous êtes dans l’obligation d’accepter des emplois d’utilité publique rémunérés 1 euro de l’heure.

C’est en opposition à cette conception du travail qu’est est né le mouvement pour un revenu de base, « Netzwerk Grundeinkommen » (Réseau de revenu de base), lancé le 9 juillet 2004, soit le même jour que celui du vote des lois Hartz IV. Quatre ans plus tard, un membre du Parti des pirates allemand, Suzanne Wiest, a renforcé le débat en lançant une pétition pour le revenu de base inconditionnel. Plus de 53 000 signatures ont été rassemblées, mais devant le manque de soutien des parlementaires allemands, la pétition a été clôturée. Pour autant, la question du revenu de base est aujourd’hui débattue au sein du Parti social-démocrate, de l’Union chrétienne-démocrate, des partis Die Linke (gauche) ou Bündnis 90/Die Grünen (les Verts)… Signe que le sujet n’est plus aussi marginal qu’il n’y paraît.

Comment financer le revenu universel ?

Si l’on s’en tient à la définition du Mouvement français pour un revenu de base, qui vient de lancer sa première campagne de don, « le revenu de base est un droit inaliénable, inconditionnel, cumulable avec d’autres revenus, distribué par une communauté politique à tous ses membres, de la naissance à la mort, sur base individuelle, sans contrôle des ressources ni exigence de contrepartie, dont le montant et le financement sont ajustés démocratiquement. », affirme le Mouvement français pour un revenu de base. De prime abord, on aurait presque l’impression de tomber sur un extrait d’Utopia de Thomas More. Pourtant, le revenu universel peut largement se concrétiser, affirme le mouvement, qui expose même huit pistes de financement.

Assemblée_constituante_du_Mouvement_français_pour_un_revenu_de_base

Assemblée constituante du Mouvement français pour un revenu de base – DR

Parmi elles ? Transformer la création monétaire, en remplaçant notamment le crédit par la distribution d’un revenu de base.  De fait, si la banque tient à faire un prêt à une entreprise ou un ménage, elle ne pourra plus créer la monnaie qu’elle prête. À la place, elle reverserait uniquement ce qui a été placé par l’épargnant, et les sommes que la Banque centrale accepte de prêter. Un moyen de rendre la monnaie en circulation maîtrisable et d’empêcher les bulles spéculatives.

Deuxième solution ?  Financer un revenu de base par le biais des recettes de la taxe carbone, sous la forme d’un chèque vert, distribué à tous de façon inconditionnelle et individualisée. Le droit à polluer se verrait ainsi compensé par la taxe carbone, où ceux qui polluent le plus voient leur revenu diminuer.

L'économiste Marc de Basquiat

L’économiste Marc de Basquiat – DR

Autre piste : utiliser l’impôt sur le revenu pour financer le revenu de base, qui remplacerait à la fois le RSA, la prime pour l’emploi et les exonérations de cotisations patronales (ou réductions Fillon). Sauf que contrairement au RSA, le revenu de base serait versé aux citoyens quels que soient leurs revenus et se transformerait en un impôt universel de redistribution des revenus (IURR). Ainsi, si vous hésitiez aujourd’hui à accepter un travail ou un intérim de peur de perdre votre RSA, la question ne se poserait plus avec le revenu de base. De quoi mettre fin à une société où « chaque individu doit remplir plein de formulaires, justifier sa condition devant un État, qui concède à l’aider ou pas, selon les cas… », explique l’économiste Marc de Basquiat, membre du Mouvement Français pour un revenu de base et auteur de cette proposition.

Quels effets à long terme ?

Une fois réglée la question du financement, quels seraient alors les effets du revenu de base sur la société ? C’est à cette interrogation qu’a tenté de répondre le documentaire Money for Free, réalisé le 19 juin 2015 par le programme documentaire Blacklight, diffusé sur la chaîne néerlandaise VPRO. Un film dans lequel on retrouve l’économiste britannique Guy Standing, qui a développé de nombreuses expérimentations sur le sujet. En Inde par exemple, 6000 personnes ont pu se voir garantir un revenu de base pour une période de 18 mois, dès janvier 2011. Conclusion ? Une meilleure nutrition, un meilleur approvisionnement en eau, davantage de performances à l’école, mais aussi une baisse de l’anxiété de 13,4% , et, aussi étonnant que cela puisse paraître, une montée de l’activité économique.

 

Au Brésil, le revenu de base, instauré sous la présidence de Lula da Silva à travers le programme La Bolsa Familia (ou « Bourse familiale ») a permis à 12 millions de familles de sortir de la pauvreté. En Namibie, dès 2008, les habitants du village d’Otjivero se sont vus distribuer 100 dollars namibiens (soit 10 euros) par mois pendant deux ans. Résultat : au terme de cette expérimentation, la communauté a vu naître une série d’activités économiques, le taux de criminalité et d’alcoolisme ont largement diminué tandis que le taux de scolarisation est passé à 90%. La réussite est telle qu’à l’heure actuelle, le gouvernement namibien réfléchit d’ailleurs sérieusement à le mettre en place comme outil de lutte contre la pauvreté.

 

Alors que le revenu de base existe en Alaska (États-Unis) depuis  1976 ou qu’il est aujourd’hui expérimenté dans la ville d’Utrecht (Pays-Bas), la Finlande a fait savoir en avril 2015 qu’elle comptait instaurer dès 2017 un revenu mensuel de 1000 euros pour chaque habitant.

Un sujet encore tabou en France

En France aussi, l’idée fait son chemin. Alors que Monnaie M, une plateforme semblable à « Mein Grundeinkommen », existe depuis mai 2013, le revenu de base universel est défendu par de nombreux collectifs : le Mouvement français pour un revenu de base, mais aussi Utopia, le Mouvement des Libéraux de Gauche, CARGO, MSA ou l’AIRE 35… Et le sujet est même défendu par certains politiques, aussi bien à gauche qu’à droite : Dominique de Villepin, Arnaud Montebourg, Bruno Lemaire ou Christine Boutin.

Site de Monnaie M

Site de Monnaie M

Et, paradoxalement, c’est parce que cette idée se retrouve d’un bout à l’autre de l’échiquier politique que sa réalisation est impossible pour aux yeux de beaucoup. « Les gens ont du mal à accepter le fait que des mesures puissent dépasser des clivages intellectuels. Il y en a qui n’acceptent pas qu’on puisse trouver des points communs à la droite et la gauche. Le fait que le revenu de base ne soit pas une révolution mais fasse l’objet d’un consensus constitue, c’est un obstacle pour certaines personnes. », analyse Damien Vasse, coordinateur du Mouvement français pour un revenu de base.

Sans compter le débat sur le montant d’un tel revenu, qui freine lui aussi son éventuelle mise en place. Le seuil idéal ? 400 euros, répondent Marc de Basquiat ou Christine Boutin ; 750 euros, propose Baptiste Mylondo, du collectif Utopia. 1500 euros, martèle pour sa part l’économiste Bernard Friot, qui défend la création d’un « salaire à vie », calqué sur le mode de rémunération des fonctionnaires, plutôt que celle d’un revenu universel. Son objectif : en finir une fois pour toute avec le profit, et faire du revenu de base le levier d’une véritable révolution économique.

Ainsi, si certains y voient un simple outil de lutte contre la pauvreté et le chômage, d’autres y perçoivent le début d’un nouveau modèle de société. Car le revenu de base pourrait bien changer en profondeur les mentalités. S’il a autant de mal à être sérieusement considéré, c’est d’ailleurs parce que beaucoup croient qu’une telle allocation poussera les gens à arrêter de travailler. « Mais le travail n’est pas qu’une question d’argent. Prenez le bénévolat et le travail domestique : les gens travaillent, mais ne sont pas rémunérés », réplique Damien Vasse.

Alors que 47 % des Français pensent aujourd’hui passer à côté de leur vie1, la question de notre rapport au travail est plus que jamais d’actualité : souhaite-t-on travailler pour vivre ou vivre à travers un travail, qui permette notre épanouissement ? « Si les gens avaient une réelle possibilité de choix, le travail serait davantage revalorisé, ainsi que les rapports entre employeurs et employés, d’autant qu’il faudrait faire en sorte que les conditions de travail soient bien meilleures et les travailleurs mieux rémunérés », estime Damien Vasse.

Ce n’est pas un hasard, d’ailleurs, si ce débat prend désormais de l’ampleur. « Dans les années 80/90, le contexte n’était pas suffisamment favorable à un tel questionnement », poursuit Damien Vasse. Contrairement à aujourd’hui où le taux de chômage ne cesse de croître et où le milieu de l’emploi s’essouffle. « On n’est plus dans le schéma d’un CDI, pour tout le monde, tout le long de sa vie« , ajoute Marc de Basquiat. Alors que certains secteurs professionnels sont bouchés, que la croissance semble avoir atteint ses limites, réinventer devient donc nécessaire. Au point de supprimer le travail avec l’instauration d’un revenu  de base ? Non, répond Damien Vasse : « au contraire, avec ce revenu, les gens gagneraient à travailler plus ». Ce que ce revenu changera, en revanche, c’est le regard porté sur le travail, et notamment le travail libre, aujourd’hui méprisé. Grâce à lui, tout type de travail – bénévole, domestique, salarié – serait ainsi reconnu, et chacun pourrait choisir de travailler non pas pour survivre mais pour s’enrichir, pour être utile à la collectivité, ou tout simplement pour s’accomplir.

Notes :
1 Etude Ipsos, 17 septembre 2015.

Louise Duclos
Journaliste et chroniqueuse. Elle a fait ses premiers pas chez Street Press, co-fondé et dirigé la rédaction d'une web-radio et écrit des articles d'éthologie chez Sciences et Avenir. Passion pour les sujets de société et notamment le rapport entre homme et numérique.