Le vrai Hamlet de Gérard Mordillat - The Dissident - The Dissident

Le vrai Hamlet de Gérard Mordillat

Gérard Mordillat, auteur de "Hamlet le vrai" (éd. Grasset, mars 2016). Photo Julien Le Gros

Gérard Mordillat, auteur de "Hamlet le vrai" (éd. Grasset, mars 2016). Photo Julien Le Gros

Gérard Mordillat, écrivain qui situe souvent ses romans dans le monde ouvrier, signe avec « Hamlet le vrai » (aux éditions Grasset, parution mars 2016) une reconstitution décapante de la célèbre pièce de Shakespeare.

Un manuscrit inédit d’Hamlet exhumé par hasard, puis brûlé dans un incendie… On se croirait presque dans Le nom de la rose d’Umberto Eco. A la place de Guillaume Baskerville, le moine enquêteur joué par Sean Connery dans l’adaptation de Jean-Jacques Annaud, on trouve Gérard Mordillat. Connu pour ses séries documentaires sur la religion, comme Corpus Christi ou Jésus et l’Islam, l’écrivain a reconstitué un véritable puzzle sous le titre caustique d’Hamlet le vrai. Le livre sort fort à propos puisque c’est le 450ème anniversaire de la naissance de Shakespeare en 1564. Pour Mordillat, tout débute en 2008 lors d’une rencontre avec l’épigraphiste anglais Gerald Mortimer-Smith, à l’occasion de recherches sur le Nouveau Testament : « Dans la couverture d’un lectionnaire chrétien (1), Mortimer-Smith a trouvé des rouleaux que les acteurs utilisaient pour apprendre leur rôle », explique Gérard Mordillat.

Hamlet le vrai, par Gérard Mordillat, aux éditions Grasset

Hamlet le vrai, de Gérard Mordillat, aux éditions Grasset

« En Angleterre, à l’époque de Shakespeare, chaque acteur avait son rôle inscrit sur un rouleau. Le mot français rôle vient de l’anglais roll. Avoir un rôle, c’est avoir un rouleau. Smith, dans ce qu’il croyait être du papier de rembourrage, lit le nom Hamlet. Piqué au jeu, il profite d’être seul pour garder ces fragments et refait la couverture avec d’autres morceaux de papier. Il compare ces écritures avec un passage d’une douzaine de lignes authentifié de la main de William Shakespeare. Or, une des deux écritures dans ce qu’il a retrouvé est de Shakespeare. Smith avait mis la main sur le Hamlet de Thomas Kyd. C’est à dire la première pièce dans laquelle Shakespeare est apparu en tant qu’acteur ! » Car comme tout le monde ne le sait pas William Shakespare a d’abord été palefrenier avant d’être dramaturge. Il gardait les chevaux devant les théâtres.

Une enquête policière

Malheureusement, son décès dans un incendie domestique, empêche Mortimer-Smith de poursuivre ses recherches : « J’ai repris le travail avec ce dont je disposais : une mauvaise photocopie de ces rouleaux. Je ne prétends pas avoir découvert le Proto-Hamlet ou l’Ur-Hamlet. C’est une reconstitution à partir des éléments découverts par Mortimer-Smith comparés avec la version que Shakespeare a donné plus tard. Il a voulu mettre cette pièce au goût du jour, la développant et la re-développant. Rien d’inhabituel dans le théâtre de cette époque. Les uns reprenaient les pièces des autres, en y introduisant ce qui les préoccupaient. Il y a eu quatre ou cinq Hamlet avant celui de Thomas Kyd. » On sent l’humour de Mordillat, connu pour son ton corrosif, dans ce Hamlet à la sauce 2016. Un exercice qui l’a visiblement beaucoup amusé : « Puisque j’avance sur des fragments, je dois combler les blancs. Bien entendu, quand je le rédige, c’est tel que je le rédige moi. Pas comme l’aurait fait Mortimer-Smith et encore moins Shakespeare ! »

Comme dans toute enquête policière, celle de Gérard Mordillat comporte bon nombre d’indices concordants : « Cette version de Thomas Kyd était vraisemblablement beaucoup plus courte que celle que nous connaissons de Shakespeare aujourd’hui. Shakespeare, devenu propriétaire de théâtre et directeur de troupe, a, selon moi, largement développé la pièce de Kyd pour donner du travail à chacun de ses acteurs. Il a rajouté les personnages des anciens condisciples d’Hamlet : Rosencrantz et Guildenstern. On sait que le personnage qui organise le duel entre Laerte et Hamlet était joué par son acteur comique. Si vous aviez Coluche dans votre troupe de théâtre, vous ne le laisseriez pas dans les coulisses à passer les costumes ! Dans la version connue de Shakespeare, le personnage d’Ophélie n’est pas autant mis en évidence. Très souvent, dans les mises en scène, on ne fait pas assez attention à ce qu’elle chante à la fin de la pièce. C’est pourtant la clé de tout le personnage : « J’étais ta Valentine. Tu étais mon Valentin. Vierge j’étais en entrant dans ta chambre. Ne l’étais plus en sortant. Tu m’avais promis mariage. Mais comme je suis venu dans ton lit tu n’as plus voulu de moi ». On comprend qu’Hamlet l’a violée et abandonnée. Comme il l’a fait déjà avec d’autres jeunes femmes. Puisqu’il est le prince héritier, il peut faire ce qu’il veut. Elle n’a pas le titre de noblesse suffisant pour espérer être sa femme. De toute façon,  par raison d’état, le prince héritier épousera telle princesse héritière de telle contrée. »

Étude de caractère

Au delà des turpitudes d’Hamlet, Mordillat explicite de façon savoureuse les nombreux sous-entendus de la pièce : « Mortimer-Smith et d’autres grands spécialistes anglais de Shakespeare pensent que Claudius, le roi du Danemark, « l’oncle » d’Hamlet, est en fait… son père naturel. Chaque fois qu’il s’adresse à lui, il dit « Mon très cher fils. Personne n’est plus proche de mon trône qu’Hamlet ». A l’époque, les filles étaient mariées très jeunes. On peut supposer que Gertrude, la mère d’Hamlet, a été mariée vers 13 ans. L’âge d’Ophélie, qui elle aussi a été mariée à un vieil homme. Le vieil Hamlet (le père officiel d’Hamlet) était soit peu intéressé, soit incapable de lui procurer les joies du mariage. Le plus jeune frère du vieil Hamlet, Claudius, est depuis le début l’amant de Gertrude. Leur histoire d’amour est authentique. La vengeance du vieil Hamlet est d’une perversité totale. C’est son bâtard Hamlet qui tue son père naturel Claudius. Ce qui fait que la reine félonne Gertrude s’empoisonne. »

Autre thème sous-jacent : l’homosexualité, dont sont teintées les relations entre les personnages d’Horatio et Hamlet : « Dans beaucoup de pièces de Shakespeare, il y a ce trouble de la sexualité : les hommes se déguisent en femmes qui se déguisent en hommes.  Horatio et Hamlet ont été compagnons de collège à Wittenberg dans une promiscuité totale. A mon avis, Shakespeare décrit leur histoire dans un merveilleux sonnet : « Tu étais né pour être femme, mais en te voyant la nature s’éprit de toi et t’ajouta un ajout dont je n’ai pas l’usage. A toi l’amour des femmes. A moi l’amour de ton amour. » J’aime aussi beaucoup l’idée que le spectre n’est pas un fantôme mais que c’est tout simplement Hamlet qui se regarde dans un miroir ! »

Quant au fameux « être ou ne pas être », pour Gérard Mordillat c’est une question secondaire: « La question véritable d’Hamlet, c’est « Qu’est-ce que la vérité ? ». Hamlet est un personnage qui récuse sans cesse la vérité. Le fait d’avoir violé Ophélie et de l’avoir abandonnée, d’être l’assassin de Polonius. L’idée que sa mère puisse sincèrement aimer Claudius et être aimé de lui. D’être leur enfant. Il est sans cesse contre la vérité. Quand il est acculé à la reconnaître, sa seule défense est de dire: « Je dois faire le fou ! »

 

De Shakespeare à l’Insurrection

Des personnages Shakespeariens on en trouve aussi dans les romans « prolétariens » de l’auteur de « Vive la sociale ». Bien avant que ne gronde le mouvement spontané « Nuit debout » – issu de la manifestation du 31 mars contre la loi El-Khomri, Gérard Mordillat avait déjà pris fait et cause pour le camp des salariés et de la jeunesse dans la rue : « Je me sens solidaire des salariés en lutte. Je suis un des rares écrivains français à situer mes romans dans le cadre du monde du travail. Il y a de quoi s’insurger contre le sort réservé aux syndicalistes, aux militants écologistes, anti-racistes… Le Président de la République, le Premier ministre et quelques autres ne cessent de nous répéter: « Nous sommes en guerre. » Pour eux, c’est une guerre étrangère, qui se passe ailleurs. La guerre des lointains. Or il y a une guerre intérieure qui se mène de façon féroce, sans merci, contre la défense des salariés, le syndicalisme. Mes travaux, mon histoire (2) me poussent à me mobiliser contre ces agissements. »

Concrètement, l’écrivain s’est engagé dans les débats citoyens initiés par l’économiste Frédéric Lordon autour du film Merci patron de François Ruffin: « Ces initiatives peuvent paraître dérisoires face à nos adversaires et ennemis. Mais c’est en faisant une, deux, dix, cent… qu’on arrivera à faire entendre de façon puissante qu’il y a des alternatives. Que l’Histoire n’est pas écrite une fois pour toute. J’y participe chaque fois que je peux, avec un objectif qu’il faut bien garder en tête : prendre le pouvoir. Si ce n’est que pour manifester notre colère, ce serait totalement vain. Ça suppose de réfléchir aux structures de la société que nous voulons construire. Des transformations de la société qui permettraient de rendre l’air plus respirable. »

Un air vicié selon lui par le fait que nous vivons dans un système post-démocratique : « C’est une chose devenue admise, alors qu’avant ça faisait sauter au plafond les auditoires ! La voix des citoyens est désormais considérée comme négligeable. Vous pouvez voter ce que vous voulez. De toute façon, on fera ce qui a été décidé entre le MEDEF et le gouvernement. L’exemple historique c’est 2005. 55% des français votent non au référendum sur le projet constitutionnel européen. On repasse exactement le même texte sous le nom de traité de Madrid. C’est un bras d’honneur extraordinaire aux citoyens ! Il y aurait dû avoir 5 millions de personnes dans les rue contre ça. Je suis convaincu qu’on est aussi dans un système post-républicain. Le principe fondateur de la démocratie, l’égalité, est chaque jour battu en brèche. Dans ce pays, quelqu’un peut gagner en dix minutes ce qu’un autre ne gagnera jamais en une vie de travail. Il faut qu’on se réunisse pour que la conscience générale s’affûte, qu’on retrouve une vraie conscience de classe qui débouche sur des changements politiques radicaux. »

Le Grand Soir c’est maintenant ?

Si le mouvement Nuit debout inspiré par Podemos en Espagne donne des raisons de continuer à espérer, il est un peu tôt aux yeux de Gérard Mordillat pour y voir les prémices de la Révolution : « S’il doit y avoir une vraie insurrection populaire, ça ne se décrète pas. On ne sait pas comment ça se passera. Personne ne peut dire où, quand, à cause de quoi ça se passera. Dans l’Histoire, c’est toujours parti de quelque chose qui paraît banal, anecdotique, dénué d’importance. Il faut se rappeler que mai 68 a commencé un 22 mars tout simplement parce que les étudiants n’avaient pas le droit d’aller dans le dortoir des filles. Qui aurait pu dire que ça mènerait à une grève générale ? Ce qui est étonnant actuellement, c’est de voir des syndicats qualifiés de « réformateurs » ou « réformistes ». Ça fait ma joie ! Après on s’étonne du faible niveau de syndicalisation en France ! Un syndicat ne peut pas être la roue de secours des organisations patronales. D’ailleurs, dans plusieurs publications la loi El Khomri a été appelée la loi El Berger, du nom de Laurent Berger, le secrétaire de la CFDT. En ce moment, ça remue sérieusement à l’intérieur de ce syndicat. Deux des grandes fédérations ont déclaré qu’elles n’étaient absolument pas d’accord avec les positions de la direction. À cause de ses positions sur les retraites, la CFDT avait déjà perdu 600 000 adhérents. Ils en perdront peut-être 600 000 autres ! »

Quant à l’alternative politique de la « vraie gauche », elle lui apparaît bien compromise avec le morcèlement des candidatures pour 2017 : « Je suis le soutien de tous à gauche. Je suis catastrophé de voir que les logiques d’appareil et la bataille des égos priment sur toute autre considération. Mélenchon a pris les devants parce qu’il espère contraindre le Parti communiste (PC) à suivre son orientation. A l’intérieur du PC, un certain nombre de vieux de la vieille plaident pour que Pierre Laurent ait ce rôle. Le NPA (Nouveau parti anticapitaliste) vient de désigner Philippe Poutou comme candidat. Tout cela est pathétique ! Je comprends que les uns et les autres veulent faire entendre la singularité de leur voix. Mais ces gens sont d’accord à 90%. Ils devraient se souvenir que Lénine s’est allié avec des gens avec qui il n’était d’accord qu’à 30%. A cause de ce système qui concentre tout sur l’élection du Président de la République, il y a une folie de la désignation de l’homme providentiel qui nuit à toute pensée politique. J’espère que des mouvements populaires suffisamment puissants contraindront tout ça à fusionner en une seule et même organisation. »

 

 

 

Humeur mordillesque

Parallèlement, ce multi-casquettes officie avec des chroniques féroces dans l’émission Là-bas si j’y suis  de Daniel Mermet, désormais sur Internet. Les sujets d’indignation ne manquent pas dans l’actualité. « Le programme de Valérie Pécresse a été distribué dans les boîtes à lettres. D’habitude, ça finit à la poubelle. Cette fois-ci, je l’ai lu. C’était atterrant ! Elle a promis d’augmenter la culture de 20%. Une fois élue présidente du Conseil régional d’Ile de France, elle a commencé par supprimer plusieurs millions d’euros d’aides au cinéma, aux associations. Le principe de la chronique, c’est d’essayer de montrer le ridicule d’un fait d’actualité. Permettre une réflexion plus large sur le plan politique, philosophique, littéraire. Il n’y a qu’à se baisser en ce moment ! Par exemple, j’ai regardé le livre de Michel Onfray sur l’islam. C’est ahurissant de bêtise et d’ignorance. Je ne vais pas écrire dessus pour ne pas faire la promotion de ce truc idiot. Comme dans Hamlet, il vaut mieux le silence : « Reste le silence ! »

Pour la suite, Gérard Mordillat planche sur une adaptation pour le cinéma de son roman La brigade du rire, paru l’an dernier chez Albin Michel. Mais ce n’est pas tout ! « Je travaille sur un autre scénario d’après un essai de Michelle Perrot : « Mélancolie ouvrière », l’histoire de Lucie Baud, une femme exceptionnelle, une des premières syndicalistes françaises qui a mené une grève en 1906. » Prolétaire jusqu’au bout des ongles !

(1) D’après Larousse : un livre dans lequel se trouvent les textes de la Bible ou des Pères, qui doivent être lus à la messe et à l’office.

(2) Fils d’un serrurier de la SNCF, Gérard Mordillat a grandi dans le quartier populaire de Belleville.

A lire également Gérard Mordillat présente Le fascisme de Mussolini chez Démopolis: https://www.demopolis.fr/livre.php?Clef=93

Julien Le Gros
Julien Le Gros est un journaliste indépendant, spécialisé sur les cultures d'Afrique. Il a notamment écrit pour Jazzman - Jazz magazine, Afriscope, Mondomix... mais aussi sur Internet avec Africultures, Mondafrique, Tribune 2 l'artiste, International Hip Hop. Il a fait des reportages au Kenya, Cameroun, Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Sénégal et récemment en Guinée Conakry sur le virus Ebola.