Les abeilles et la guêpe, par Jean Paulhan, 1944 - The Dissident - The Dissident

Les abeilles et la guêpe, par Jean Paulhan, 1944

Jean Paulhan.

Jean Paulhan.

Régulièrement, Pollens vous proposera la lecture d’un extrait d’œuvre d’un philosophe, d’un intellectuel, d’un poète, d’un écrivain ou celle d’un artiste ou d’un citoyen engagé dont la portée nous parait essentielle à (re)découvrir. Aujourd’hui, place à Jean Paulhan et son œuvre Les abeilles et la guêpe. Le texte est accessible ici.

 

« Et je sais qu’il y en a qui disent : ils sont morts pour peu de chose. Un simple renseignement (pas toujours très précis) ne valait pas ça, ni un tract, ni même un journal clandestin (parfois assez mal composé). À ceux-là il faut répondre : « C’est qu’ils étaient du côté de la vie. C’est qu’ils aimaient des choses aussi insignifiantes qu’une chanson, un claquement des doigts, un sourire. Tu peux serrer dans ta main une abeille jusqu’à ce qu’elle étouffe. Elle n’étouffera pas sans t’avoir piqué. C’est peu de chose, dis-tu. Oui, c’est peu de chose. Mais si elle ne te piquait pas, il y a longtemps qu’il n’y aurait plus d’abeilles. »

 

Pour quelques piqûres d’abeille

Résister ? Au début de 1941, Boris Vildé qui animait le « réseau du musée de l’Homme » – l’un des premiers réseaux organisés dès 1940, qui publiait le journal clandestin Résistance – passa la ligne de démarcation pour aller solliciter Malraux, réfugié dans le Midi. On connaît la fin de non-recevoir de Malraux : « Soyons sérieux. Avez-vous des armes ? » À la même date, à cinquante-sept ans, mon père était un monsieur sérieux. Sinologue, professeur au Collège de France, membre de l’Institut. À part son épée d’académicien, il n’avait pas d’arme. Un mois à peine après la rencontre de Vildé avec Malraux, le réseau fut démantelé sur la dénonciation d’un agent de la Gestapo qui s’y était infiltré. Mon père fut pris dans le coup de filet et passa plusieurs semaines à Fresnes, au secret. Puis il fut relâché. Nous étions, ma mère, mon frère et moi, pour quelque temps  encore en zone libre, à Montpellier, car il tenait à ce que mon frère aîné poursuive ses études, brillantes, loin des aléas de Paris et de la zone occupée. Lorsqu’il put passer la ligne pour un bref séjour, il nous dit seulement : « C’était une erreur. »

Un demi-siècle plus tard, je sais peu de la résistance de mon père. L’arrestation de 1941 n’est pas en soi un élément déterminant : les services allemands avaient ratissé large, grâce notamment au carnet d’adresses de Paul Rivet, le directeur du musée de l’Homme, qui eut tout juste le temps de passer en Espagne. J’ai connu un éminent médiéviste, Robert Fawtier, qui fut arrêté puis relâché dans les mêmes conditions que mon père, apparemment lavé de tout soupçon. Deux ans plus tard, cependant, il tombait de nouveau. Il avait constitué un autre réseau. Mon père, lui aussi, a été arrêté une seconde fois, ainsi que ma mère, en 1944, mais c’était du fait des activités de mon frère. La dernière fois que ma mère a vu mon père, rue des Saussaies, siège de la Gestapo, en juillet 1944, il lui a dit qu’il ne se faisait pas d’illusions sur son sort : « Moi, mon dossier est trop lourd. Mais toi, ils te relâcheront. » En quoi il se trompait. Ils n’ont pas relâché ma mère. L’un et l’autre ont fait partie, dans des wagons à bestiaux différents, du « convoi du 15 août » qui a quitté la gare de l’Est alors que les Parisiens vivaient déjà les heures euphoriques de leur libération. La fiche de mon père à Buchenwald porte la mention : Verdacht terroristischer Betätigung, soupçonné d’activité terroriste. Il est mort au camp en mars 1945. Ma mère est revenue du camp de Ravensbrück. Quand elle s’est souciée de faire « homologuer » la résistance de mon père, le camarade qui avait été le plus proche de lui au camp pendant trois mois, colonel de son état et cadre de l’ORA (Organisation de résistance de l’armée), a certifié que, d’après les confidences reçues, il faisait partie du réseau Buckmaster, autrement dit qu’il avait travaillé avec l’Intelligence Service, et c’est ce dont prennent acte le certificat d’appartenance à la Résistance intérieure française délivré par le ministère de la Guerre et les décrets lui accordant la médaille de la Résistance, la croix de guerre, la médaille militaire, à titre posthume, etc.

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