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Les humiliés de la diplomatie

La tribune des Nations-Unies. Photo news.cn

La tribune des Nations-Unies. Photo news.cn

Avec son ouvrage « Temps des humiliés, pathologie des relations internationales » (éditions Odile Jacob, 2014), Bertrand Badie met l’accent sur les humiliés de l’histoire et sur l’humiliation comme moteur de celle-ci.

De tous temps, l’humiliation a marqué l’histoire. Dans la Rome de l’Antiquité, le général qui revenait vainqueur était suivi de la troupe des vaincus qui affichait le masque de la défaite. Mais des bouffons freinaient l’orgueil du chef en se moquant de lui pour qu’il ne se sente pas tout-puissant. Les bourgeois de Calais , au XIVe siècle, après un siège éprouvant, furent obligés de s’agenouiller devant Edouard d’Angleterre, mais sa femme intercéda auprès de lui pour obtenir leur libération.

Bertrand Badie, auteur du "Temps des humiliés".

Bertrand Badie, auteur du « Temps des humiliés, pathologie des relations internationales », éd. Odile Jacob, 2014.

Au XVIIe siècle, dans le tableau de Velasquez représentant la reddition de Bréda, non seulement les deux armées belligérantes sont peintes de manière symétrique, mais le général Spinola prend le vaincu Nassau dans ses bras, les deux hommes sont égaux et pourtant, le tableau est une commande de Philippe d’Espagne, son pays l’ayant emporté sur les Pays-Bas.

Avec le XIXe et le XXe siècles, tout change : l’humiliation est, d’après l’historien Alfred Grosser, « une prescription autoritaire d’un statut inférieur à celui que l’on souhaite et que l’on considère comme normal ». L’humiliation devient une  « pathologie source de violence », « propriété du système international  qui structure des diplomaties ». Selon Alfred Gosser, la socialisation de la vie internationale produit l’humiliation avec l’entrée des sociétés dans le jeu international. La construction de l’altérité est alors impossible. Les peuples restent entre eux. La mondialisation crée « une inégalité structurelle ».

Une Russie abandonnée à son sort

Les cas d’humiliation fourmillent alors, avec, par exemple, la reine Victoria s’appuyant sur la liberté du commerce pour tacler l’empereur chinois qui veut interdire l’opium dans son pays. Avec les guerres franco-allemandes : l’ennemi non seulement est défait, mais il faut qu’il soit puni. On va criminaliser l’ennemi allemand et l’empêcher de participer aux négociations de Versailles (on sait que le traité de Versailles jettera les allemands dans les bras du nationalisme, du revanchisme, et d’Hitler).

En 1936, la France de Laval abandonne le souverain d’Éthiopie, le Négus, afin de ne pas gêner Mussolini. L’Éthiopie n’est pas importante ! Alors, relégation ! Idem pour la Mandchourie livrée au Japon en 1931. On comprend pourquoi les Chinois ont créé une journée de l’humiliation.

Plus près de nous, que pensait le maréchal Chen Yi, ex-plongeur dans un bar parisien, quand il négociait avec Nixon, Kissinger, Couve de Murville ? Et le président algérien Boumédiène qui dénonçait l’ordre international ? L’on songe aussi à l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes du Pacte de Varsovie en 1968 et les Tchèques abandonnés à leur triste sort.

En 1989, la Russie, au sortir de l’Union Soviétique, est rabaissée. Un véritable cordon sanitaire s’était organisé autour de l’URSS. La Russie nouvelle est reléguée, déclassée, plutôt que de penser à une nouvelle organisation européenne intégrant le nouveau pouvoir.

Et dans notre actualité contemporaine, le G20 refuse des pays comme l’Iran ou le Venezuela. Dans le groupe de contact sur la Libye, on ignore le Nigeria, les pays arabes, mais on ajoute l’Australie et la Bulgarie. Il y a ceux qui ont droit à être sur la scène internationale… et les autres.

Pour le Hamas, le Hezbollah, la Syrie, l’Iran, on ne discute pas, on met en accusation, on exclut, on stigmatise, on se réunit entre occidentaux. L’infamie, c’est l’autre, d’où l’islamophobie, l’arabophobie, sans tenir compte des motivations de cet autre. Chez beaucoup d’humiliés, il y aussi le rejet des normes, des valeurs du système international, qui explique le terrorisme. La France ne se pose pas la question de l’humiliation des populations qui portent aux nues Daech. « Notre culture nous empêche de voir les substrats sociaux ». Et François Hollande pense éradiquer, détruire, l’islamisme en envoyant quelques troupes au Mali ou en Centrafrique !

L’humiliation n’est pas une fatalité du système international

Même si des groupes sociaux comme les Tibétains ne se sentent pas humiliés, malgré la domination chinoise (qu’on pense au Dalaï Lama !), l’humiliation provoque le plus souvent la volonté de revanche. Ainsi le grand enjeu des prochaines décennies est de travailler avec tous ceux qui peuvent compter : Brésil, Nigeria, Chine, qui présentent leurs solutions aux problèmes internationaux et que nous ignorons superbement. En Irak et en Syrie, pour tirer les pays de l’ornière, pourquoi ne pas faire appel à la Turquie, à l’Iran , au Brésil, à l’Inde, à l’Afrique du Sud, au Malawi même ? De même pour résoudre le problème du nucléaire iranien, pourquoi la Turquie et le Brésil se sont-ils fait retoquer ? Bertrand Badie avait publié il y a trois ans « La diplomatie de connivence » ; dans la suite que constitue « Le temps des humiliés », il nous donne donc une analyse originale des relations nord / sud. Binational lui-même, un père persan (qui a connu l’humiliation de l’immigré dans la société française), une mère française, sachant que « l’univers de l’immigration est humiliant », il délimite dans son livre « Les espaces d’humiliation », dans une approche nouvelle, hors de toute la littérature convenue parue sur les oligarchies et les puissances.

Des explications, des recherches de solutions, pour un monde difficile à cerner sans ces études à grande dimension.

Alain Roumestand
Alain Roumestand a une carrière très diversifiée : professeur d’histoire, formateur presse et d’élus, animateur radio, syndicaliste, rédacteur presse de l’Éducation nationale, conseiller en formation continue en France et à l’étranger, chargé de communication, proviseur, rédacteur presse internet, historien.