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Précarité : « Les inaudibles » prennent la parole

Dans les banques alimentaires, les centres d’accueil ou sur les trottoirs, leur nombre croît inexorablement depuis trois ans. À tel point que les « précaires invisibles » sont aujourd’hui plusieurs millions sur le territoire. Une population qui semble oubliée par les pouvoirs publics, et à laquelle des chercheurs viennent de consacrer une enquête : « Les inaudibles. Sociologie politique des précaires ». Focus.

C’est le fruit d’une enquête fouillée… et ô combien nécessaire. Sous la direction de deux chercheuses, Céline Braconnier et Nonna Mayer, « Les Inaudibles. Sociologie politique des précaires »1 interroge avec minutie la question de la précarité et de la politique, sous l’angle de la citoyenneté. Un travail basé sur de nombreux entretiens, menés auprès de personnes tout juste sorties de la rue, dans les agglomérations de Paris, Bordeaux et Grenoble (les très jeunes et les ruraux échappent à l’enquête).

Travailleurs pauvres, mères isolées, bénéficiaires des minima sociaux, personnes en hébergement d’urgence… À partir d’un guide d’entretien, les « intervieweurs » sont partis à la rencontre d’hommes et de femmes confrontés à la précarité, jusque dans des accueils de jour où se trouvent les plus âgés. Dans le XIe arrondissement de Paris ou à Saint-Denis (93), des politologues ont effectué leurs entretiens sur les bancs des jardins publics. À Bordeaux, une jeune équipe de thésards a été constituée, tandis qu’à Grenoble, un chercheur est resté en lien avec des travailleurs sociaux, via les associations qui ont « sélectionné » les interlocuteurs. Tous ont enregistré leurs dialogues.

Des précaires toujours plus nombreux

À l’arrivée ? Trois mille pages d’entretien avec ceux qui ont hérité de la précarité ou sont « tombés dedans ». Les premiers, par exemple, sont une minorité : issus de familles pauvres, le peu d’éducation qu’ils ont reçu s’est fait dans un environnement violent, les fragilisant dès le départ. Les seconds, soit la majorité des populations paupérisées, ont quant à eux fait des études (un tiers a le Bac), souvent vécu en couple, avant de basculer à la suite d’un accident, d’une maladie professionnelle, d’une perte d’emploi, ou d’un statut de « sans-papiers »…

Deux catégories où se retrouvent expatriés, émigrés, retraités, chômeurs en fin de droit… Autant de personnes qui n’ont plus accès au logement, essentiel pour vivre en famille et travailler. Beaucoup sont d’ailleurs passés de l’espace public – qu’ils occupaient avec leur tente, maintenant jalousement leur petit coin de propreté – à une chambre d’hôtel, un lieu de prise en charge sommaire où l’on ne peut que dormir.

« En galère », mais politisés

Plutôt que se pencher sur les réalités matérielles de cette paupérisation grandissante, le groupe de chercheurs a ici voulu mesurer les conséquences politiques de la précarité sur des personnes sorties de la rue, avec, comme toile de fond, l’élection présidentielle de 2012. Lors de leurs rencontres avec « les inaudibles », quelques jours avant le premier tour, les enquêteurs ont vite observé que ces personnes, de par leur instabilité, ne votaient pas, ou peu. Pour autant, la détermination d’un grand nombre d’entre eux a révélé leur politisation, au sens noble du terme. L’information? Ils la glanent sur les écrans télés des McDo ou dans les pages de 20 minutes, Direct Matin, et Métro, ces « gratuits » trouvés dans les gares, les transports, les bibliothèques municipales, les centres d’accueil…

Davantage habitués à raconter leur histoire aux assistants sociaux et aux bénévoles qu’à des politologues, les précaires interrogés se sont toutefois ouverts aux chercheurs sur leurs préférences et analyses politiques. Ce qu’il se dégage de ces confidences ? Une sympathie forte pour Marine Le Pen, même chez les femmes maghrébines, qui s’appuie sur un reproche principal : « Les nouveaux étrangers ne cherchent pas à s’assimiler ». Côté méthodologie, une attention particulière a par ailleurs été apportée au genre des personnes questionnées : parce qu’une  femme et un homme ne vivent pas la précarité de la même manière, les prises de position ne sont pas les mêmes.

Des femmes précaires déterminées

Si l’enquête démontre que les femmes sont plus vulnérables, elle les montre aussi plus résistantes. En effet, ce sont elles qui sont en relation avec les administrations et qui supportent le coût de la séparation conjugale. Insécurité, insalubrité : les mères voient la situation à travers les yeux de leurs enfants.  La crainte de s’en voir retirer la garde, elle, est immense. À ce titre, elles interpellent d’ailleurs plus facilement l’élu local pour obtenir une place en crèche ou à la cantine, et ont une assez bonne maitrise des politiques sociales. Et se révèlent de fait plus sensibles aux promesses des candidats aux élections. Leur souhait lorsqu’elles sont dans la rue ? Plus de présence policière dans l’espace public, dont elles s’auto-excluent dès le milieu de l’après-midi, par crainte de mauvaises rencontres.

Quant aux hommes, ils se retrouvent davantage dans la solitude, mais s’attachent à donner une bonne image d’eux-mêmes, marquée par le courage et l’absence de peur. Et mettent volontiers en scène leur travail passé, notamment lorsqu’ils sont ouvriers et artisans. Alors que les femmes, elles, confient leurs craintes et font apparaitre leurs fêlures sociales plus franchement, réclamant une prise en compte de leur quotidien.

Une réalité méconnue par le reste de la population, mais aussi – et c’est inquiétant – largement ignorée par la classe politique, plus prompte à faire la chasse aux chômeurs. D’où l’intérêt de cette enquête, la première du genre. « Les Inaudibles. Sociologie politique des précaires » permet en effet d’informer les politiques au pouvoir sur la situation très contrastée des personnes précaires, une population souvent caricaturée, y compris par ses concitoyens. Combien la liront ?

1 « Les Inaudibles. Sociologie politique des précaires », sous la direction de Céline Braconnier et Nonna Mayer, Les Presse de Sciences Po, mars 2015, 240 pages, 24€.

Alain Roumestand
Alain Roumestand a une carrière très diversifiée : professeur d’histoire, formateur presse et d’élus, animateur radio, syndicaliste, rédacteur presse de l’Éducation nationale, conseiller en formation continue en France et à l’étranger, chargé de communication, proviseur, rédacteur presse internet, historien.