L’homme peut-il devenir sujet de son existence ?

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L’homme peut-il devenir sujet de son existence ? Nous avons spontanément le sentiment de disposer d’une volonté et d’un pouvoir d’autodétermination nous permettant d’être pleinement sujets de nos actes aussi bien que de nos pensées. Cependant, ne s’agit-il pas – comme l’ont souligné des penseurs tels que Marx, Freud ou Nietzsche, qualifiés par Paul Ricœur de maîtres du soupçon – d’une illusion reposant sur l’ignorance des déterminations dont nous sommes les objets ? Ne faut-il pas voir, à l’instar de Spinoza, dans la conscience immédiate que nous avons de nous-même, l’origine de notre servitude ?

Si ce livre du philosophe Eric Delassus, contributeur sur The Dissident, tente de répondre à cette question, il s’efforce également de comprendre comment, malgré les forces qui agissent en nous et sur nous, il est possible de recourir à la puissance réflexive de la pensée pour accéder au statut de sujet.

Le Sujet, par Eric Delassus, collection "La philothèque", aux éditions Bréal.

Le Sujet, par Eric Delassus, collection « La philothèque », aux éditions Bréal.

L’homme moderne se perçoit comme sujet. Il faut entendre par là qu’il a le sentiment de maîtriser son existence et d’être le seul à pouvoir et devoir décider de ce qu’elle doit être.

Ce sentiment de disposer ainsi d’une capacité d’autodétermination sans limites n’a cependant rien de naturel. Il n’est d’ailleurs pas certain qu’il en ait été ainsi à toutes les époques et en tout lieu.

L’homme de la Grèce antique, par exemple, se percevait d’abord comme appartenant au monde grec et comme membre de telle ou telle cité. Il était d’abord athénien ou spartiate puis grec et c’est ainsi qu’il se distinguait des barbares, ceux qui ne parlaient pas la langue grecque et ne croyaient pas aux mêmes dieux que lui. Il se sentait également inscrit dans un cosmos dans lequel il devait occuper une place bien précise. Il avait donc le sentiment d’appartenir à une nature ordonnée où tout était à sa place. Aussi, était-ce la société qui décidait pour lui,ainsi que la nature dont la cité faisait d’ailleurs partie. Il est fort probable qu’aujourd’hui encore, dans la plupart des sociétés traditionnelles, certains hommes se perçoivent d’abord comme membre d’une communauté inscrite dans un ordre du monde qui les dépasse, avant de se sentir pleinement sujets.

Cette perception de notre rapport à la nature va se trouver bouleversée avec le progrès des sciences. En constituant la nature comme l’objet d’une science dont il est le sujet l’homme occidental moderne saisit son existence comme séparée du reste du réel dont il se distancie. La nature ainsi objectivée – jetée devant – n’est plus cet ordre qui donne sens à son existence ; mais ce dont on peut percer les secrets et ce sur quoi il est permis d’agir.

Aussi, l’homme moderne ne s’est-il pas uniquement posé comme sujet connaissant, il s’est également affirmé comme sujet agissant, comme sujet moral ou éthique et a cherché à établir cette subjectivité sur des fondements métaphysiques. C’est cette démarche qu’a entreprise Descartes en bâtissant toute sa philosophie sur le cogito, qui marque l’avènement du sujet moderne disposant, non seulement de la puissance de comprendre et de connaître le monde par la science, mais aussi d’une volonté infinie lui permettant de se sentir seul maître à bord. Cette liberté cartésienne va progressivement déboucher sur l’existentialisme sartrien qui la supposera absolue, sans aucune limite.

Cependant, une autre tendance va également traverser la modernité, celle du déterminisme. Il n’est pas question, ici, de la croyance en un quelconque destin ou fatalité qui écrirait notre vie à l’avance et nous ramènerait au cosmos des anciens.Les avancées de la science invitent, en effet, à penser que, malgré sa capacité à se percevoir comme sujet connaissant, l’homme ne peut être considéré comme échappant totalement aux lois de la nature.

L’homme n’est pas dans la nature « comme un État dans l’État » écrit Spinoza dans l’Éthique. Il signifie ainsi que l’homme est, lui aussi, soumis aux lois de la nature.Néanmoins, il ne s’en rend pas compte parce qu’il a conscience de ses désirs, mais ignore les causes qui les déterminent.

Cette remise en question du libre-arbitre humain va entraîner une certaine méfiance des hommes vis-à-vis d’eux-mêmes. Ils vont être en mesure de se demander ce qui agit en eux, ce qui les fait penser et se comporter de telle ou telle façon, quelles sont les causes qui les poussent à défendre telle ou telle opinion, à adopter tel ou tel type de conduite, à commettre tel ou tel acte. C’est ainsi que progressivement, entre le XVIIe et le XIXe, la pensée occidentale va entrer dans l’ère du soupçon. Ainsi,Marx va-t-il s’interroger sur les causes sociales et économiques qui déterminent nos croyances idéologiques et notre manière de nous comporter selon la classe à laquelle nous appartenons. Dans un autre registre, Nietzsche et Freud vont s’interroger pour tenter de révéler les forces obscures qui agissent en nous tout en se cachant derrière des vertus qu’en apparence, la morale encourage.

La question se pose alors de savoir qui – ou quoi – agit en nous lorsque nous agissons ou plutôt lorsque nous croyons que nous agissons. S’agit-il de forces sociales, psychologiques ou biologiques, de forces qui s’exercent sur nous, malgré nous et auxquelles nous ne pouvons échapper.

Une dernière interrogation apparaît alors, c’est elle qui va orienter la réflexion finale de ce livre : le fait de s’interroger ainsi sur les causes qui nous déterminent n’est-il pas le signe que la puissance réflexive de la pensée est en mesure de nous faire devenir sujet d’une existence et d’une condition qu’initialement, nous ne connaissons ni ne comprenons ?

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