Liaison Paris-Turin : pourquoi je suis avec Erri de Luca - The Dissident - The Dissident

Liaison Paris-Turin : pourquoi je suis avec Erri de Luca

Erri de Luca

Le poète Erri de Luca devant le tribunal à Turin. Photo AFP/Marco Bertorello

C’était en juillet 2011. Je venais de terminer une formation militaire. Je prenais le bus qui traverse les Alpes et relie Chambéry à Turin. Par curiosité, je guettais un indice qui m’indiquerait le moment où nous passerions la frontière franco-italienne, l’une de celles que l’on trouve normal de traverser sans même s’en apercevoir, en tout cas lorsqu’on a la chance d’être un Européen né après la chute du Mur.

Cet indice, c’était un champ. Un champ sur lequel étaient inscrits les mots « No TAV ». La TAV, c’est le TGV (Treno Alta Velocità). En Italie, le terme s’applique particulièrement au projet de liaison TGV Lyon-Turin, projet lancé par les gouvernements français et italien le 29 janvier 2001. Beaucoup a déjà été écrit sur l’(in)utilité de ce projet. Personnellement, je ne pense pas avoir les connaissances suffisantes pour savoir s’il est nécessaire ou s’il est un autre « grand projet inutile ».

En tout cas, l’idée initiale est simple : relier Lyon et Turin par une ligne de TGV qui permettrait au train de concurrencer l’avion pour des liaisons aussi vastes que Paris-Rome ou Paris-Venise. Réduire le transport aérien lorsqu’on se soucie du dérèglement climatique, c’est vital. Cela permet-il aux autorités de mettre à mal de si beaux paysages, ou de percer à travers une montagne d’amiante ? Dur à dire. Chacun peut se faire son opinion.

Une menace contre la liberté d’expression

Depuis l’été 2014, la TAV a toutefois pris un tournant véritablement menaçant pour la liberté d’expression : une entreprise française poursuit désormais en justice un poète italien pour les opinions politiques qu’il a exprimé. Cette entreprise, c’est la LTF (Lyon-Turin Ferroviaire), responsable de la construction de la TAV. Ce poète, c’est Erri De Luca, un militant d’extrême gauche et artiste reconnu (Prix Femina 2002, membre du jury de la 56ème édition du festival de Cannes en 2003). Dans un entretien au Huffington Post italien, ce dernier déclarait :

Erri De Luca : « Je m’explique : la TAV doit être sabotée. C’est à cela que servent les cisailles : à couper les lignes. Ce n’est pas du terrorisme. »

Huffington Post : « Alors le sabotage et le vandalisme sont licites ? »

Erri De Lucca : « Ils sont nécessaires pour faire comprendre que la TAV est un chantier nocif et inutile. »

[…]

Erri De Luccca : « Aujourd’hui, toute la Vallée [de Suse, lieux du chantier, ndlr] est militarisée, l’armée préside aux chantiers pendant que les résidents doivent exhiber leurs documents d’identités s’ils souhaitent aller travailler dans leurs vignes. Les négociations avec le gouvernement ont échoué, les médiations ont échoué : le sabotage est l’unique alternative ».

Pour ses propos, le poète risque cinq ans de prison ferme. Mais l’affaire d’Erri n’est pas seulement « son » affaire : elle est aussi la nôtre.

Un problème franco-européen

C’est un problème européen qui se pose aujourd’hui, au moins pour deux raisons. La première est financière, car ce sont a minima 3,4 milliards d’euros issus des fonds européens qui vont financer la TAV. La seconde est liée à la liberté d’expression, qui est une valeur fondamentale de l’Union Européenne (UE). En ce sens, lorsqu’un seul État-membre menace la liberté d’expression d’un de ses ressortissants, c’est la liberté d’expression des 500 millions d’Européens qui est aussi attaquée.

En tant que citoyen de l’UE, nous pouvons demander à nos eurodéputés de garantir la liberté à chacun de critiquer un projet financé par l’Europe, car toutes ces infrastructures se font avec notre argent, finalement : celui de nos impôts.

Mais le problème est aussi français. Basée en France, la LTF est responsable auprès de l’État, son actionnaire indirect. Or, c’est elle qui a décidé d’attaquer Erri en justice, et c’est donc elle qui risque de mettre à mal la liberté d’expression chez nous, en Europe. Et lorsque François Hollande a récemment rappelé son soutien à la TAV, il aurait pu se donner la peine de rappeler que, même s’il n’était pas d’accord avec lui, Erri avait la liberté de dire ce qu’il pense.

En tant que citoyens de la République française, nous pouvons demander à notre gouvernement et à notre parlement d’agir auprès de SNCF Réseau, pour qu’elle oblige la LTF à retirer cette plainte et à mettre fin à cette affaire stupide. Heureusement, depuis le 1er Mars, un mouvement s’est constitué en France pour soutenir Erri. Parmi les signataires, l’ancienne ministre Aurélie Filippetti ou des humoristes comme François Morel.

La Legge è uguale per tutti – La Loi est la même pour tous

En France, notre belle élite germanopratine aime à se repaître d’une citation faussement attribuée à Voltaire: « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai pour que vous ayez le droit de le dire ». Avec l’affaire Erri De Luca, nous avons une occasion très claire de mettre en œuvre cette maxime. Toi, lecteur qui prend le temps de me lire, si tu penses qu’Erri a le droit de dire ce qu’il a dit, alors tu peux cliquer sur ce lien,et signer l’appel de soutien à Erri De Luca.

À titre personnel, je dois préciser que je ne suis pas d’accord avec lui. À mon sens, Erri De Luca aurait dû mieux choisir ses mots et ne pas dire que le vandalisme (couper les grilles du chantier avec des cisailles) est un instrument « nécessaire pour faire comprendre que la TAV est un chantier nocif et inutile ». Il aurait pu se limiter à constater que les actes de vandalisme favorisaient l’existence d’un débat sur la TAV. Je crains que lorsqu’Erri décide qu’il a le droit de légitimer le vandalisme du chantier de la TAV, cela permette à n’importe qui d’en faire de même sur n’importe quel chantier. Et les ennemis politiques d’Erri se réjouiront alors de pouvoir agir contre une école ayant vocation à scolariser des enfants Roms, un centre d’accueil de réfugiés, etc. Néanmoins, Erri a le droit de dire ce qu’il a dit. Il n’a pas le droit de commettre un acte de vandalisme, mais il a le droit de chercher à comprendre les actes de vandalisme que d’autres ont commis.

Ceci dit, il me semble aussi normal que les personnes perpétuant des actes de vandalisme sur le chantier de la TAV soient jugées comme n’importe quel autre vandale, ni plus, ni moins. Comme il est inscrit sur les murs des tribunaux italiens : « La Legge è uguale per Tutti » (la Loi est la même pour tous).

Et c’est justement parce que la loi doit être la même pour tous que nous devons aujourd’hui soutenir Erri De Luca dans son procès. Car si la loi est bien la même pour tous, alors celle qui condamnerait les propos d’Erri à cinq ans de prison porterait atteinte à la liberté d’expression de tous les Européens.

Des anarchistes aux ordres du Huffington Post ?

Pour terminer sur une note plus légère, il se trouve que, pour réussir à condamner Erri De Luca, la LTF doit démontrer qu’il existe un lien de causalité directe entre ses propos et les actes de vandalismes perpétrés en Val de Suse. Vaste programme ! À croire que les jeunes vandales anarchisants sont de braves petits soldats qui scrutent scrupuleusement le Huffington Post à l’affût des ordres de leur chef… En tout cas, aux dernières nouvelles, Erri semblait confiant sur l’issue du procès.

Pour lire (et, si vous le souhaitez, signer) l’appel de soutien à Erri De Luca, c’est ici.

 

Thomas Pellerin-Carlin

Auteur invité
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