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Lutte anti-terroriste en Afrique : quel avenir ?

Des policiers nigériens en patrouille dans les rues de Niamey (image d'illustration). Photo Issouf Sanogo/AFP

Des policiers nigériens en patrouille dans les rues de Niamey (image d'illustration). Photo Issouf Sanogo/AFP

Le Niger, pays sahélien de l’Afrique de l’Ouest, vit des heures pénibles avec trois attaques terroristes en moins de deux semaines. Un humanitaire américain a été enlevé vendredi 14 octobre dans la nuit, après une fusillade, dans la région d’Abalak (Tahoua), à 680 km de Niamey, la capitale.

Une autre attaque, repoussée au petit matin du 17 octobre a eu lieu sur la prison de haute sécurité de Koutoukalé, à une cinquantaine de km de Niamey. Les terroristes venus en nombre à motos pour des opérations kamikazes, ont été rattrapés au terme d’une débandade et anéantis vers la frontière malienne. Koutoukalé est la célèbre prison qui abrite quelques 2000 dangereux détenus, dont ceux, nombreux, de la secte islamiste nigériane Boko Haram.

A cela, il faut également ajouter l’attaque terroriste qui a visé le Niger dans la journée du 6 octobre, précisément Tahoua, région frontalière du Mali, d’où sont venus et repartis les assaillants après avoir exécuté d’une balle dans la tête, 22 militaires en garde du camp des réfugiés maliens de Tezalit. C’est la première fois qu’un assaut d’envergure a eu lieu dans cette zone, frontalière aussi de l’Algérie, terreau de l’islam salafiste, redevenu aussi depuis peu, la base arrière traditionnelle de nombreux groupes armés, avec ses majestueuses caches des Adrars-Ifoghas, types d’Alpes favorables particulièrement aux prises d’otages et à divers trafics.

Même si l’évènement n’a pas été jusqu’ici revendiqué, on ne doute plus qu’il porte l’emphase de groupes islamistes de par le mode opératoire, visant singulièrement les armées régulières. Tezalit est, à quelques 200 kms à l’ouest, presque sur une même ligne que la célèbre cité religieuse d’Agadez. Celle-ci fut aussi victime d’un assaut kamikaze à la voiture piégée, suivi d’une prise d’otages à l’aube du 23 mai 2013, dans sa propre caserne, par ailleurs état-major des opérations de défense et de sécurité. Bilan, 31 morts, dont 23 soldats. Fait inédit, la voiture piégée a été dédouanée et immatriculée au Niger. Au même moment, au nord d’Agadez, un autre assaut kamikaze a lieu sur le site d’uranium d’Arlit, exploité par le groupe nucléaire français Areva.

En fin de journée, le ministre de l’Intérieur porte le bilan à deux morts (les kamikazes) et 50 blessés, dont 1 civil et 49 militaires. Cette double attaque kamikaze, la première au Niger, a été revendiquée à la mi-journée par le MUJAO (Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest), un des groupes islamistes armés qui contrôlait le Nord-Mali avant l’intervention militaire franco-africaine. Plus récemment, en juin, une base de l’Armée a été surprise de nuit : 24 morts dans le lit du lac Tchad, depuis que la secte terroriste nigérianne Boko Haram s’est affiliée à AQMI (Al Qaeda au Maghreb islamique). Idriss Déby, président de la république du Tchad, a volé au secours du Niger à la demande pressante du président Issoufou, avec l’envoi de 2000 soldats. Les pays riverains du lac, étaient incapables, seuls, de soutenir financièrement le maintien d’un détachement mixte dans ce foyer sud-est de la région, obligeant le déplacement de 50 000 personnes selon le Haut-Commissariat de l’ONU pour les réfugiés (HCR).

La menace terroriste prospère sur la précarité

Simple devise terroriste ou coup de com, l’attaque de Tezalit, pour sa part, survient à la veille de la visite à Niamey de la chancelière allemande Angela Merkel, venant si justement du Mali voisin, en partance pour l’Éthiopie. Merkel a déjà promis 20 millions d’euros d’aide directe au Niger, en plus de la création d’une base logistique d’appui à ses 600 hommes opérationnels dans le cadre de la mission de l’ONU au Mali (MISMA). Avant d’être un enjeu international, le terrorisme est d’abord une menace réelle sur ces jeunes démocraties classées parmi les plus pauvres, confrontées à d’interminables crises nées de contentieux électoraux mal soldés, de perpétuelles conjonctures économiques piteuses, elles-mêmes sujettes de fois aux aléas climatiques, en plus d’une mal gouvernance endémique sur les maigres ressources de développement, affectées en priorité aux secteurs de la santé et de l’éducation.

Il y a lieu de le souligner nettement : la menace terroriste prospère sur la précarité. Pire, l’alternance démocratique devient parfois impossible. Angela Merkel a vu juste, explique-t-on, refusant mardi de prononcer un discours devant le parlement éthiopien qui « compte presque les mêmes députés depuis près … de 25 ans ». Cette menace terroriste est l’une des premières causes de l’immigration clandestine, devenue à son tour un vivier du terrorisme sur une vaste zone incontrôlée qui va des rives mauritaniennes aux confins de l’Éthiopie. Avant d’aller en Europe, supposée terre d’accueil, les candidats à l’exil ne voient pas d’un mauvais œil l’opportunité de se faire un peu d’argent pour continuer l’odyssée, se faisant recruter sur la base de salaires alléchants pour des missions qu’ils ignorent au départ. Assistants des petits commerces, domestiques ou simples garçons de courses, ils finissent gardiens, passeurs, soldats, puis jihadistes, recrutés à prix d’or au-delà de la compétence, en fonction, révèle-t-on, de leur « endurance à la tâche ».

Les migrants, à la merci des groupes terroristes locaux

C’est d’autant facile pour les groupes armés de recruter de nouveaux adhérents que les candidats à l’exil sont prêts à toutes les formes de suicides, dont la plus connue, l’odyssée en mer, un autre mode opératoire du crime organisé. Mais c’est surtout le chaos libyen qui lui a servi d’amplificateur, après la chute de Kadhafi en 2011. Désormais, pris en tenailles entre des groupes rivaux et la relative fermeture des frontières européennes, les migrants sont livrés à la merci des groupes locaux, désireux d’étendre leur prestance, si possible au delà de la région. Dès lors, pour les migrants, la tentation de traverser la Méditerranée devient irrésistible afin d’échapper surtout aux affrontements entre milices armées. Le Niger, passage obligé vers le Nord, est ainsi devenu malgré lui à partir d’Agadez et Tahoua notamment, une plaque tournante de l’immigration clandestine en direction de l’Europe, via aussi l’Algérie, qui, fort de son expérience, a notoirement pris dès 2010, le leadership de la lutte contre le terrorisme au Sahel en créant à Tamanrasset, dans le sud algérien, le Comité d’état-major opérationnel conjoint (CEMOC) aux côtés du Mali, du Niger et de la Mauritanie.

En plus de la promesse de la construction d’une caserne pour les forces spéciales nigériennes à In-Abangarit (Agadez), sur la frontière commune entre le Niger et le Mali, l’état-major algérien a formé deux bataillons antiterroristes de 150 hommes chacun en 2013 et en 2015 au Niger. Si bien que le Maroc, qui a connu aussi des attentats meurtriers en 2003 à Casablanca et en 2011 à Marrakech, a rejoint l’Algérie, « son rival de toujours dans la guerre d’influence sur le continent africain », avant même la réintégration du royaume chérifien à l’Union Africaine (UA), le 17 juillet dernier. L’Union Européenne marque également sa présence au registre de cette coopération, finançant à hauteur de 50 millions d’euros la Force mixte multinationale (FMM) créée par les pays membres de la Commission du bassin du lac Tchad (CBLT, composée du Cameroun, du Niger, du Nigeria et du Tchad) en plus du Bénin, autre acteur venu à la rescousse, pour lutter contre la secte extrémiste Boko Haram. Une première tranche (63% du montant) a été débloquée en août, via l’Union Africaine qui agit aux côtés de la MINUSMA, la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations-Unies pour la stabilisation au Mali.

Vers la création de nouveaux bastions terroristes ?

Les initiatives régionales de l’UA sont portées néanmoins par le « processus de Nouakchott » lancé en mars 2013, en vue du renforcement de la coopération sécuritaire et l’opérationnalisation de l’Architecture africaine de paix et de sécurité (AAPS) dans la région sahélo-saharienne. Mais c’est surtout au dispositif français de la force Barkhane, qui a pris le relais de l’opération Serval, qu’a été délégué le mandat de la lutte antiterroriste. Avec un objectif principal de se débarrasser du conglomérat jihadiste qui a occupé le Nord-Mali en 2012. Ce dispositif a ainsi épargné au Mali un effondrement total et durable, en plus d’avoir constitué un préalable à des négociations puis à un accord de paix, signé en juin dernier à Alger. À l’évidence, on peut aussi s’interroger sur l’exemple du Niger, pris en tenailles entre le nord-Nigeria et le sud-libyen, sans le déploiement français ? La première réunion d’envergure des ministres des Affaires Étrangères du Sahel à Bamako en 2011, sonnait l’alerte avec un thème « sécurité et développement » qui en dit long sur les enjeux, espérant mobiliser un effectif de 25 000 à 75 000 hommes.

Aujourd’hui, cinq ans après, la récurrence du thème est encore de saison. Partout, les officiels craignent que la déroute des groupes armés, pourchassés sur tous les fronts, favorise par d’autres facteurs la création de nouveaux bastions, rendant l’éradication aux calendes grecques, avec la multiplication des attentats urbains visant hôtels, marchés ruraux et autres lieux publics. En 2012, le phénomène était circonscrit au seul Nord-Mali. On peut observer qu’il est davantage au sud, jusqu’aux frontières ! … Et à présent, dans la sous-région. La réponse sécuritaire n’a pas été à la hauteur des attentes. « La lutte doit combiner une réplique politique, sécuritaire, mais aussi associer une réponse d’ordre social », confiait sur RFI le 9 juin dernier, Michaëlle Jean, secrétaire générale de l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF). Quoique rigoureusement soutenu par des dispositifs comme Barkhane, l’antiterrorisme n’est pas tant, jusqu’ici, un « échec militaire » que politique, les contours de la question n’étant pas forcément militaires.

La Tunisie, l’Algérie, l’Égypte, la Libye, le Mali, le Nigeria, le Cameroun, le Tchad, le Niger, la Somalie, le Kenya, la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso ont tous été victimes du terrorisme entre 2015 et 2016, lit-on diversement sur le net, avec une martiale conclusion : « À la percée jihadiste sans précédent, qui malmène les appareils sécuritaires étatiques, s’oppose la faiblesse des mécanismes de lutte ». En vérité, par un enchevêtrement d’effets quelque fois inédits, le terrorisme et son corollaire, le crime organisé, ont redéfini une nouvelle grammaire des relations internationales, ébranlant à coup sûr les notions formelles d’intangibilité des frontières, de souveraineté et de non-ingérence. Les drones militaires français et américains de renseignements en temps réels, basés au Niger, sont là, un vibrant témoignage.

Issa Inouss
Issa Inouss, ancien rédacteur en chef et ancien directeur technique du Sahel et du Sahel Dimanche, Niamey-Niger