Marcel Dinand, 86 ans : « J’ai l’âge des personnes qui m’entourent » - The Dissident - The Dissident

Marcel Dinand, 86 ans : « J’ai l’âge des personnes qui m’entourent »

Marcel Dinand et son piano.

Marcel Dinand et son piano.

Portrait. Accoudé à son piano, l’œil vif et le geste sûr, Marcel Dinand illustre, du haut de ses 86 ans, à la perfection la réplique d’un Pablo Picasso du même âge à une journaliste soucieuse du secret de sa longévité et de sa vitalité : « Vous savez, madame, la route est longue pour devenir jeune ». Aujourd’hui niché en plein cœur de la splendide forêt de Mervent, dans le sud de la Vendée, cet ancien directeur de banque parisien partage avec The Dissident son histoire et sa vision de la vie.

Il est bien caché, Marcel, au fin fond de sa forêt de Mervent. La route est longue et sinueuse, là aussi, pour finalement trouver, sur les hauteurs du lac du même nom, la petite maison où, veuf depuis des années, il vit seul. De celle-ci s’échappent tous les matins et tous les soirs les notes de piano qu’il aime jouer, à lui-même et aux jolis cyclamens qui poussent dans son jardin. « Je ne joue pas du piano, je pianote », aime-t-il à corriger de sa voix douce et joyeuse. Un attrait pour la musique qu’il tire de ses parents musiciens : « Ma mère me jouait des partitions que je reproduisais d’oreille et j’ai passé trois années de suite de concours sans avoir jamais lu une seule note de musique ». Voila ce que c’est, que d’avoir l’oreille absolue. Et pour qui en douterait, il ne se fait pas prier pour le lui démontrer séance tenante en poussant même parfois la chansonnette.

Malgré ses 86 ans, Marcel Dinand est toujours souriant et ne dit jamais non à un petit tour à bord de son coupé cabriolet, quand d’autres préfèrent se languir du temps passé ou de la poignée d’années restantes. Toujours heureux, c’est parfois à se demander si le vieil homme vit un état de plénitude qui confine à l’ataraxie. Son secret du bonheur ?

« J’aimerais bien le savoir. Une enfance heureuse, peut-être. J’ai grandi à Paris dans une famille aisée, nous n’avons jamais eu de problèmes matériels. Mes parents m’offraient ce que je voulais. Je me souviens encore des vacances de Noël que nous avions passées en Suisse, en 1938, et des bonbons qu’on nous offrait à la messe, pendant qu’en France on entrait sous le régime de restriction. Je pouvais faire du sport, du tennis, du squash, du piano, à volonté. »

Pourtant, Marcel estime que le bonheur en lui-même tombe du ciel et n’est pas une question de moyens matériels. A ses yeux, un être humain heureux, c’est quelqu’un qui sait recevoir, accepter, ouvrir les bras. Reconnaitre dans l’autre, s’il y a lieu, quelqu’un de supérieurement riche intellectuellement et surtout humainement.

Mich’, Victor Hugo et le sucre du Brésil

Marcel Dinand a eu la poliomyélite durant son enfance « heureuse », ce qui l’empêche aujourd’hui encore d’utiliser les pédales du piano, puis il a perdu son père à 19 ans. Mais il a eu la chance de trouver Michèle, une compagne idéale, « tombée du ciel ».

« Elle fut d’abord notre mère à tous les deux avant d’être mon épouse. Nous avons élevé ma petite sœur de 7 ans, qui a été notre fille, et qui avec les années est devenue ma mère elle aussi (rires). On en a bavé au début de notre mariage. C’était en 1951. A l’époque, Mich’ faisait bouillir la popote car elle avait un job en or à l’ambassade des États-Unis à Paris, comme bibliothécaire. Payée en dollars tous les 15 jours, paradis fiscal parce que c’était hors de France, on ne payait pas d’impôts. Ca m’arrangeait bien parce que c’était elle qui payait mes études. »

Mich’ l’a aussi pistonné pour entrer dans la banque grâce à une relation amicale. Elle adorait aussi la musique, bien que n’étant pas pianiste. Infirmière, elle avait soigné les blessés pendant la seconde guerre mondiale et prenait soin aussi de Marcel parce qu’il ne mangeait pas assez à sa faim. « Elle m’a nourri physiquement, psychologiquement et intellectuellement », confie-t-il les yeux embués. L’espoir d’une vie plus facile est devenu peu à peu réalité. Mich adorait aussi les arbres et ressent alors le besoin d’habiter près d’une forêt. Tous les deux quittent Paris pour s’installer à Marne-la-Coquette, « un vrai paradis ! », s’exclame Marcel, où, souligne-t-il, vécurent également Jean Marais, Jean Cocteau et Maurice Chevalier.

« On était les seuls non millionnaires, mais on était propriétaires de notre petit pavillon, face à l’immense propriété de Félix Houphouët-Boigny, président de la Côte d’Ivoire de l’époque, qui se rendait à Marne-la-Coquette 15 jours par an accompagné de toute sa troupe habillée comme il se doit. On n’avait pas le droit d’entrer ou de sortir dans la rue sans montrer patte blanche. Il avait acheté les trois villas en face de chez nous, dans la même rue. Il prenait sa Mercedes 600 pour aller serrer la main de Charles de Gaulle, puis il repartait en Côte d’Ivoire. »

De son expérience professionnelle bancaire, Marcel n’a quasiment que des bons souvenirs. Il se souvient encore de cette ère pré-informatique où ses anciens collègues rédigeaient les livres de compte en plein et déliés, avec une délicatesse quasi artistique. Ils travaillaient avec amour de la chose bien faite. Lors des arrêts de compte mensuels, tous les autres services venaient au secours de la comptabilité pour calculer les intérêts journaliers, à la main, ligne par ligne, des comptes des clients. A l’entendre, Marcel a connu beaucoup de choses, des bonnes et des moins bonnes, mais le progrès qu’il perçoit est teinté de regrets.

« En 10 ans, l’ordinateur a fichu tout le monde à la porte. Avant il fallait 15 jours pour faire une malheureuse recherche à la bibliothèque, maintenant tu ouvres internet et tu n’as plus le plaisir de voir ce que tu regardes. C’est très intéressant pourtant, c’est immédiat. Mais l’immédiateté, si elle existe, à quoi ça sert ? »

Le lac de Mervent à deux pas de chez Marcel.

Le lac de Mervent à deux pas de chez Marcel.

Il raconte avec un peu de nostalgie l’époque du cheval, « l’époque de la lenteur de la vie », qu’il a vécu avant les années 50, où l’homme vivait à 15 km/h. Les routes n’étaient pas goudronnées, mais pavées de bois pour que les chevaux ne glissent pas et ne s’abîment pas les sabots. Dès l’après guerre, pour faire face à l’augmentation de la circulation automobile, on les remplace par des pavés de grès formés à l’arrondi dans tous les carrefours de Paris, à commencer par les Champs Elysées et l’avenue Georges V. Ce sont des ouvriers du Maghreb qui les ont déposés à genoux et par tous les temps, sur toute la surface des rues de Paris. « Je me souviens d’avoir visité dans les années 50, pendant mes études, une usine Renault dans laquelle les ouvriers maghrébins fondaient à la main le métal et le coulaient dans les moules des moteurs. Les gars étaient protégés, mais il fallait supporter les 50 degrés à l’ombre, si je puis dire ». Marcel Dinand était malheureux pour eux et a éprouvé beaucoup de compassion, mais ça ne l’a pas empêché de s’acheter une 4 chevaux sans plus se soucier pour autant des conditions dans lesquelles elles étaient construites, « égoïstement » rajoute-t-il.

Il nous apprend aussi qu’il s’est fait virer de la banque Paribas pour avoir déconseillé un prêt à une cliente qui n’aurait pu assurer le remboursement. « Dinand, vous ne faites plus partie de l’équipe ! s’était exclamé son directeur. Je vous fous à la porte parce que vous avez oublié que nous avions une hypothèque. Peu importe votre cliente, on s’en fout, pensez à votre job d’abord. » La CGT a fini par avoir la peau de celui-ci, et Marcel a pu revenir et se réinstaller à la tête de son « Département Étrangers » bien aimé. Il était à l’époque l’un des rares salariés de son établissement à parler l’anglais couramment, et il adorait ça.

« Je faisais sans prétention de la haute banque, parce que je n’avais pas de clientèle française. Je travaillais avec le Brésil. On finançait les paquebots de sucre qu’il fallait chargé hors saison des pluies. Il y en avait pour cinq millions de dollars. Les Brésiliens étaient obligés de couvrir le risque de fluctuation de la matière première, ils vendaient donc du sucre sur le marché de Londres contre des livres Sterling le temps de la traversée de l’Atlantique, et moi j’étais chargé de revendre le sucre contre des dollars. C’était une opération assez machiavélique, que je maitrisais bien à l’époque mais que j’ai fini par oublier. Je téléphonais en anglais au Brésil et personne ne pouvait me surveiller puisque ça se passait en anglais. C’était le rêve. »

Mich’ et lui sont ensuite revenus en Vendée, sur la terre de ses ancêtres, la famille Allix, composée notamment du célèbre communard Jules Allix, proche de Victor Hugo, dont son frère Emile était le médecin, et l’ont suivi en exil à Jersey. Persona non grata en France, Emile Allix finançait alors ses études en Belgique en étant correcteur pour une maison d’édition parisienne. Là encore la chance, « tombée du ciel », lui donne l’opportunité de travailler sur des épreuves de Victor Hugo. Il s’était permis de rectifier quelques virgules et avait été aussitôt convoqué, suite à cette correction inappropriée, par « Victor » : « Ecoutez Emile, lui avait-il dit, vous êtes bien gentil, mais si j’ai mis une virgule là, c’est qu’il y avait une raison. Je vous prie à l’avenir de me consulter si vous avez une correction à apporter ». De ce premier échange naquit une grande amitié, et ce malgré leurs 30 années de différence.

Le cœur des femmes et la nature

Marcel est un doux féministe. A une époque, il aurait aimé voir Ségolène Royal conquérir l’Élysée. Il n’a toujours été entouré que de femmes, surtout à la banque.

« Il n’y avait que des nanas autour de moi ! J’étais le seul à avoir cette chance. Au top, j’avais 60 personnes sous ma direction, trois ou quatre services différents, et il n’y avait parmi tout ce monde que quatre ou cinq bonhommes. Quand j’ai pris la place de l’ancien directeur vidé, j’étais censé bénéficier des services plus intimes de la secrétaire. J’ai vite compris le stratagème le jour où elle m’a apporté le courrier en minijupe, en s’asseyant sur le coin de mon bureau. Ça a duré 10 secondes, je ne l’ai pas revu depuis. Là, je suis tombé de haut. »

Il trouve dans le cœur des femmes beaucoup plus de qualités que dans celui des hommes, « trop machistes en général ». Il prend l’exemple de Tara, cette jeune poète irlandaise de 35 ans qui vit dans la forêt de Mervent à deux pas de chez lui, et qu’il a pris sous son aile. « Je n’ai pas de petits-enfants, regrette-t-il, donc je me sens vraiment dans la peau de Victor Hugo avec elle ». Elle donne parfois de l’eau au chien dans de la précieuse porcelaine anglaise, dit-il en riant. Encore un don du ciel.. !

Marcel, Tara et Jolie.

Marcel, Tara et Jolie.

Mais celle qui partage désormais à plein temps le cœur de Marcel avec Mich’, c’est la nature. Il ferme parfois les yeux quand il en parle, comme avec sa défunte épouse. Mervent, c’est son paradis. Marcel lit Pierre Rabhi et déplore que la société se foute un peu de lui et de ses idées. A force de réfléchir, de grandir, il en est arrivé à des conclusions sur la nature et la place de l’humanité dans celle-ci dignes des plus grands philosophes. Demandez-lui son âge, vous serez surpris de sa réponse. « J’ai l’âge des personnes qui m’entourent. Moi-même, je n’ai pas d’âge. Ça ne compte pas. Dans la nature, qu’est-ce que l’âge de l’homme sur des milliards d’années ? L’âge n’existe pas. » Peut-être vous racontera-t-il alors ce qu’il pense de Dieu, du panthéisme.

« Dieu, c’est ce qui nous entoure, c’est l’infini. Il n’y a pas de commencement, il n’y aura pas de fin. C’est ça l’inconnu. Pourquoi essayer de mettre des images ou des idées sur l’infini ? L’homme n’est pas à la hauteur d’un tel défi. Restons humble et modestes comme la nature nous l’impose. Franchement, pourquoi avoir cette prétention ? J’aime bien le problème du carré. C’est une invention de l’homme. On n’a jamais pu trouver un chiffre infini comme le chiffre pi, ce qui fait qu’on n’a jamais pu construire un carré qui ait l’exact surface d’un cercle. Le cercle, c’est la vie, la nature. Le carré, c’est une idée à la con de l’homme. Il n’y a pas de ligne droite dans la nature. Pourquoi l’homme veut-il à tout prix des idées toutes carrées ? Même Einstein n’y est pas arrivé malgré son génie. Il n’est pas arrivé à réunir l’infiniment petit et l’infiniment grand. C’est du domaine de l’infini, de Dieu. Il ne faut pas le mettre dans des idées humaines, nous ne sommes que des hommes, des animaux un peu évolués. Après tout, qu’est-ce que l’évolution sinon une fuite en avant ? Je deviens un vieux sage, un vieux con. Mais j’aime bien être un vieux con. »

Un vieux con n’aurait pourtant pas réagi comme Marcel Dinand lorsque ses voisins ont bâti une maison flambant neuve dotée d’une fosse sceptique qui a fait mourir sa haie de troènes qu’il avait planté il y a 20 ans, « Je veux bien qu’une fosse sceptique soit utile, mais il y a des limites à la connerie. Cela dit, au lieu de les enquiquiner parce qu’ils font crever mes troènes, j’ai eu cette nuit une idée de génie, confie-t-il en riant. Je pense que je vais aller les voir pour leur proposer de remplacer les troènes morts par un passage entre nos deux propriétés et ainsi avoir une opportunité de nous rapprocher. La solution, ce n’est pas de les attaquer, mais de leur ouvrir les bras. »

Baptiste Duclos
Baptiste Duclos, journaliste et rédacteur en chef de The Dissident.