Marcel : l’anar est dans le pré

Marcel joue à cache-cache avec un tournesol sur la ZAD - Notre-Dame-des-Landes (c) B.D.

Marcel joue à cache-cache avec un tournesol

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Le plus dur quand on débarque ici, c’est l’inconfort. On n’a ni l’eau courante, ni l’électricité, donc pas de chauffage l’hiver. Ça fait du bien parfois de rentrer dans une vraie maison, avec un lit, une douche et une machine à laver. Je fais des allers-retours de temps en temps. Mais, le plus souvent, je reste ici. On y apprend tellement de choses, tant sur le plan technique, que sur le plan intellectuel, philosophique et politique, parce qu’on a beaucoup de temps pour lire, discuter, débattre…

La lutte contre l’aéroport constitue un marchepied révolutionnaire

Je ne sais pas encore ce que je ferais si le projet d’aéroport [du Grand Ouest] échoue. Moi, je ne suis pas ici contre l’aéroport. Bien sûr, je suis contre l’aéroport. Mais, j’ai rejoint la lutte contre l’aéroport, car elle constitue pour moi un marchepied révolutionnaire. L’échec de ce projet d’aéroport, permis par une opposition structurée autour d’une vision radicalement différente de la société, permettra, selon moi, de renforcer d’autres luttes ; cela sera un formidable antidote à la résignation générale. J’espère que les gens se rebelleront plus. Est-ce que je resterais sur la ZAD ? Est-ce que j’irais soutenir d’autres luttes ? Je ne sais pas. Les deux me semblent importants.

Ici, on ne se bat pas seulement contre un aéroport. On se bat aussi pour l’autogestion. On vit de manière autonome, selon notre propre éthique, selon notre propre conception de la liberté. C’est la preuve que l’on peut vivre sans chef, que l’anarchie fonctionne. Par anarchie, j’entends l’absence de hiérarchie, l’existence d’une société plus horizontale. Bien sûr, notre fonctionnement n’est pas parfait. L’anarchie, c’est une quête éternelle. J’ai conscience qu’on ne parviendra pas à renverser l’Etat dans les dix prochaines années, ni même de mon vivant. Mais on peut le diminuer. Ici, on tient l’Etat en échec sur pas mal de choses. Mon rêve, c’est que notre démarche, ici, s’universalise. C’est le vœu « ZAD partout ». C’est l’idée que chaque zone s’inspire de ce qui se passe ici pour imposer une résistance forte aux gouvernements et aux puissances d’argent, pour, in fine, mener une existence bien plus libre.

"Mon rêve, c’est que notre démarche, ici, s’universalise. C’est le vœu "ZAD partout"." (c) B.D.

« Mon rêve, c’est que notre démarche, ici, s’universalise. C’est le vœu ‘ZAD partout’. » (c) B.D.

J’encourage tout le monde à se défaire de ses chaînes

Tous les mouvements militants ne sont pas des mouvements durs, des mouvements martyrs, mus par le sacrifice. J’ai acquis tellement de choses en vivant ici, sur la ZAD : du temps libre, une confiance en moi, une forte estime pour ce que je fais, une certaine satisfaction aussi… Mais surtout un profond sentiment de liberté. C’est pourquoi, j’encourage tout le monde à se défaire de ses chaînes. Comment ? En arrêtant de travailler. Le salariat est quelque chose de dégradant. Moi, je ne suis pas à vendre. Mon temps libre, mon cerveau, ma force, ne sont pas à vendre. D’une certaine façon, ici, on travaille beaucoup. On a aussi beaucoup de temps libre. Mais, c’est un travail libre, c’est un travail dont on est responsable. Si on fait une erreur, on peut en répondre. Alors que dans le salariat, on n’est pas responsable de ce qu’on fait, on rejette la responsabilité de ses actions sur son supérieur, et cela nous dispense de réfléchir à leurs conséquences.

Conclusion : la responsabilité de chacun ne se délègue pas, ni à un patron, ni à un supérieur ; elle doit s’assumer pleinement. Si demain, j’obéis à un ordre, je dois pouvoir répondre de cette obéissance. En l’occurrence, moi, je ne veux obéir à personne. Je condamne tous ceux qui obéissent trop facilement. Beaucoup d’exemples sont là pour illustrer les conséquences dramatiques de la déresponsabilisation des individus : l’expérience de Milgram (3), le procès Eichmann et les camps de concentration… Quand on en prend conscience, on se dit : « C’est horrible ! Comment l’être humain est capable de telles choses ? » La réponse, c’est la hiérarchie. La hiérarchie permet de dissoudre la responsabilité dans le collectif, de telle sorte que plus personne ne se sent responsable de ce qu’il a fait.

Aujourd’hui, je me sens bien dans ma peau. Je suis heureux

Aujourd’hui, on ne gaze plus de populations. Mais la société capitaliste est aussi mortifère. On détruit les générations futures. Quoi de plus grave ? On est nombreux à avoir ou à vouloir des enfants. Mais qu’est-ce qu’on leur dira aux enfants quand ils demanderont : « Qu’est-ce que t’as fait, maman, papa, quand tu as su pour le réchauffement climatique, la menace nucléaire… ? » Je serais mal à l’aise de devoir répondre : « Je ne sais pas. Ce n’est pas mon problème. Moi, je fais ce qu’on me dit. » Je voudrais responsabiliser les gens sans pour autant les culpabiliser. Culpabiliser, c’est l’inverse d’une démarche responsable, c’est se dire : « Ah ! Oui, c’est vrai. Je reconnais, je suis coupable, je suis quelqu’un de mauvais, je fais mal les choses. C’est comme ça et puis c’est tout. » Cela ne sert à rien de se mettre une étiquette de coupable comme si on ne pouvait pas changer. Pour moi, il n’y a pas de mal en soi. Il faut simplement un certain temps pour comprendre les choses et pouvoir s’en libérer.

Moi, je ne suis pas arrivé sur la ZAD du jour au lendemain… Mais après un cheminement de deux ans. Aujourd’hui, je me sens bien dans ma peau. Je suis heureux. La vie est belle quoi ! Même si je vais repasser une quatrième fois devant les tribunaux.

(3) L’expérience de Milgram – du nom du psychologue américain Stanley Milgram – consiste à évaluer le niveau d’obéissance d’un individu devant une autorité et le processus de soumission qu’il implique.

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Honorine Reussard
Fraîchement diplômée de l'Institut Français de Presse (Univ. Panthéon-Assas), Honorine aime autant se faire une Toile qu'un bon bouquin, procrastiner les yeux sur la Toile que les lèvres dans le vin, interviewer les rois du gasoil que des crève-la-faim.