Maryam Al Khawaja, activiste : "Je voulais retourner au Bahreïn pour voir mon père, j’ai fini en prison" - The Dissident - The Dissident

Maryam Al Khawaja, activiste : « Je voulais retourner au Bahreïn pour voir mon père, j’ai fini en prison »

Une jeune manifestante brandit une photo d’Abdulhadi Al-Khawaja, figure de l’opposition politique au Bahreïn et actuellement emprisonné. Photo Reuters / Hamad Mohammed

Une jeune manifestante brandit une photo d’Abdulhadi Al-Khawaja, figure de l’opposition politique au Bahreïn et actuellement emprisonné. Photo Reuters / Hamad Mohammed

Exilée depuis plusieurs années au Danemark, puis au Royaume-Uni, Maryam Al-Khawaja est l’une des principales militantes des droits de l’homme et de la démocratie au Bahreïn. Actuelle co-directrice du Centre du Golfe pour les droits de l’homme, elle a récemment témoigné de l’emprisonnement arbitraire dont elle a été victime sur le sol de la pétromonarchie, alors qu’elle souhaitait aider à la libération de son père, l’activiste Abdulhadi Al-Khawaja. Avec son autorisation, The Dissident a traduit son texte, initialement paru dans Foreign Policy.

Pour lire la version anglaise, rendez-vous ici.

Maryam Al-Khawaja. Photo DR

Maryam Al-Khawaja. Photo DR

« Cela fait maintenant quatre mois que je suis sortie de prison, mais j’ai toujours du mal à me réhabituer à être dehors. Je ne trouve pas les mots pour décrire ce qu’est l’emprisonnement. Regarder la fenêtre et de se dire que chacune de ses minutes est contrôlée. Se souvenir où l’on est lorsqu’on ferme les yeux la nuit, pour ne pas être surpris au réveil. Sentir sa vie entière transformée en un jour interminable, rythmé par une succession de lumière et d’obscurité. J’ai passé trois semaines dans cette prison au Bahreïn. Je n’arrive même pas à imaginer la vie de ceux qui y passent des années. Des milliers de prisonniers politiques, dont la plupart furent torturés, dépérissent actuellement dans les prisons d’un pays qui ne se lasse pas de bénéficier du soutien de tous ces gouvernements prônant le respect de la démocratie et des droits de l’homme.

« Retourner au Bahreïn pour sauver la vie de mon père »

J’ai toujours pensé que je finirais en prison à un moment ou un autre. Depuis des années maintenant, ma famille, mes amis et moi faisons campagne en faveur des droits humains au Bahreïn, une monarchie qui réprime sans pitié tous ceux qui défient la dynastie régnante. Ce n’était donc pas le simple fait d’être arrêtée qui m’a choquée. C’était d’expérimenter ce que cela signifie de se voir priver de liberté pour avoir seulement élevé ma voix en faveur des droits de mes compatriotes.

J’ai vécu hors de Bahreïn ces quatre dernières années, pendant que mon père était en prison – il a été arrêté en avril 2011, lors de la première vague des protestations du Printemps arabe contre le régime en place. Le 25 août 2014, alors que sa santé était précaire, il commençait une grève de la faim pour dénoncer sa détention arbitraire. Quatre jours plus tard, j’apprenais qu’il risquait déjà de perdre la vie. Ce n’était pas sa première grève de la faim, et ni les médias, ni les gouvernements concernés, ne se sont intéressés à son cas comme ils l’avaient été en 2012. J’ai donc compris qu’il était temps pour moi de retourner dans mon pays natal.

Je connaissais les risques. Mais je savais aussi que retourner au Bahreïn pour voir mon père pouvait susciter l’attention suffisante pour sauver sa vie. Cette seule idée m’a convaincue que le voyage valait le coup d’être tenté. J’aurais même eu une chance de le voir une dernière fois, si le pire devait arriver. J’ai donc fait mon sac et suis partie sans savoir si l’on refuserait mon embarcation dans l’avion (comme cela s’est produit la dernière fois que j’ai essayé de m’y rendre avec British Airways), si je pourrais ne serait-ce que poser un pied à l’aéroport international de Bahreïn.

Un comité de réception soigneusement préparé

À mon arrivée là-bas, les autorités ont d’abord tenté de me contraindre à repartir, m’indiquant à tort que je n’étais plus une citoyenne bahreïnie. Quand j’ai refusé de remonter dans l’avion, j’ai été agressée par quatre policières, puis détenue à huis clos pendant plus de dix heures dans une pièce glacée, sans avoir le droit d’aller aux toilettes. Ils m’ont même empêché de prier. J’ai ensuite été accusée d’avoir agressé deux des policières qui m’avaient attaquée (j’ai découvert plus tard que l’une d’entre elles est une parente éloignée de ma famille). L’incident m’a laissée avec un muscle de l’épaule déchiré.

Avant que tout cela n’arrive, j’avais indiqué à la police que je ne lèverais pas un doigt pour riposter ou me défendre, même si l’on utilisait la force contre moi – ce à quoi je m’attendais, connaissant les autorités bahreïnies. Si j’estime avoir le droit de me défendre lorsqu’on m’attaque, je pense aussi qu’il est mieux de s’astreindre au principe de non-violence. En refusant de répondre à leurs attaques, je choisis de garder le contrôle de ma propre situation.

Clairement, le « comité de réception » qui m’a accueillie avait été soigneusement préparé. Les policières qui m’ont attaquée ne portaient pas leur badge permettant de les identifier, et l’homme qui m’avait filmée depuis mon débarquement de l’avion avait éteint sa camera quelques secondes avant l’agression. J’ai passé les trois semaines suivantes dans la prison pour femmes de la ville d’Isa.

Être emprisonnée ne fut pas, en soi, l’épreuve la plus difficile de cette expérience. Tous les défenseurs bahreïnis des droits de l’homme savent qu’ils ont plus de chances de vivre en prison que libres, et nous arborons avec honneur cette symbolique reconnaissance de nos actions par le régime. Le plus dur était de savoir que, bien que mon père se situait tout près de ma cellule, j’étais toujours incapable de le voir. Il a fallu que j’entame une grève de la faim de quatre jours avant d’être autorisée à le retrouver pendant une heure. La visite m’a laissée encore plus inquiète, après l’avoir vu le visage émacié, incapable de tenir debout ou de parler trop longtemps.

Les injustices du système judiciaire bahreïni

L’autre difficulté était de ne pas savoir la durée de mon état d’arrestation. Je savais qu’il y avait plusieurs chefs d’accusation contre moi, et que je pouvais risquer jusqu’à sept ans d’emprisonnement. Je me suis toujours rappelée ce que mon père nous disait : « Espère le meilleur, mais prépare-toi au pire ». Il ajoutait alors que la pire chose à s’infliger, c’est de nourrir des attentes quant à sa libération.« La déception, disait-il, te privera d’espoir, et le désespoir te ronge jusqu’à te rendre plus morte que vivante ».

Pendant mon emprisonnement, j’ai rencontré tout un tas de prisonnières, qui m’ont ouvert les yeux sur le système judiciaire du Bahreïn. Le fait que les tribunaux bahreïnis soient partiaux et injustes lorsqu’il s’agit de juger des affaires politiques est déjà bien documenté. Ici, j’ai eu l’opportunité d’être témoin des injustices quotidiennes vécues par des femmes dont le dur labeur au quotidien offre aux citoyens bahreïnis une vie confortable et tranquille. Mes codétenues étaient principalement des travailleuses étrangères accusées d’infractions mineures. Elles n’avaient presque jamais de traducteurs et n’avaient aucune idée de ce qu’il se passait. Des procureurs leur déclaraient qu’elles resteraient en prison plus longtemps si,d’aventure, elles déposaient plainte contre leurs parrains pour abus. D’autres sont accusées d’être des fugitives parce qu’elles ont fuit ces mêmes parrains après avoir été traitées comme des esclaves. L’injustice du système judiciaire au Bahreïn, telle que je l’ai vue, commence au plus haut niveau institutionnel, et se termine dans les tréfonds de la société.

« Cela fait quatre ans que mon père a été battu jusqu’à perdre connaissance devant ma famille »

Quand il est devenu trop difficile pour le régime bahreïni de me garder en prison du fait des pressions internationales, j’ai été libérée et placée sous interdiction de voyager. Le 1er octobre 2014, l’interdiction a été levée pour que je puisse quitter le pays.

Le 1er décembre, après avoir déjà passé deux mois de nouveau en exil au Danemark, j’ai été condamnée par contumace à un an d’emprisonnement sur la fausse accusation d’avoir agressé ces mêmes policières qui m’avaient attaquée. Sur la même période, ma sœur ainée Zainab, qui vit au Bahreïn, a été condamnée à quatre ans et quatre mois. Elle a donné naissance à mon neveu Hadi une semaine avant sa sentence. Elle attend maintenant son arrestation pour être emprisonnée, ce qui peut se passer n’importe quand. Au 9 avril 2015, mon père et mon oncle étaient en prison depuis quatre années. Cela fait ainsi quatre ans que mon père a été battu jusqu’à perdre connaissance devant ma famille, après quoi il dut subir des semaines de graves tortures – physique, psychologique et sexuelle. Ces quelques années ne représentent cependant qu’une petite partie de sa peine d’emprisonnement de 25 ans.

Quelques jours après que ma sœur et moi avons été condamnées, le Royaume-Uni a annoncé son projet d’ouvrir une base militaire au Bahreïn. Le gouvernement britannique a ainsi décidé que la meilleure réponse à une monarchie oppressive, dont le gouvernement corrompu a recours à des exécutions extrajudiciaires, une torture systématique et une justice partiale, était de la récompenser en construisant une base militaire. Les États-Unis, bien sûr, utilisent déjà le Bahreïn comme un port d’attache pour leur cinquième flotte, un atout stratégique qui explique pourquoi Washington ferme si bien les yeux devant les abus systématiques du régime contre les droits de l’homme. Le monstrueux traitement que le Bahreïn réserve à ses propres citoyens ne cesse de contredire la volonté américano-britannique de se poser comme les principaux défenseurs de la liberté dans le monde.

Je pourrais bien finir de nouveau en prison dans un avenir plus ou moins proche. Là encore, je considèrerai comme une marque d’honneur le fait de rejoindre les milliers de prisonniers politiques qui se battent pour leurs droits à Bahreïn. Ma seule interrogation, à vrai dire, est de savoir comment les générations futures se souviendront des gouvernements de Barack Obama et de David Cameron, deux leaders qui ont beaucoup contribué à légitimer un régime pourtant déterminé à nier la liberté de ses propres citoyens. »

Par Maryam Al-Khawaja
Co-directrice du Centre du Golfe pour les droits de l’homme

Traduction Baptiste Duclos

Auteur invité
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