Extrait des Microjubilations (Chroniques de la joie voyageuse, 1)

"C’est vers Trogir en Croatie que je coursai toute une après-midi l’ombre d’un bas-relief représentant [Kaïros] le dieu coquin." Photo Flickr/Mario Fajt

"C’est vers Trogir en Croatie que je coursai toute une après-midi l’ombre d’un bas-relief représentant [Kaïros] le dieu coquin." Photo Flickr/Mario Fajt

Méditation sur un bureau danois

« Ne vaut-il pas mieux laisser la conscience et les organes à leur véritable vocation
qui n’est pas le repliement maniaque sur soi, mais le don de soi et l’extroversion aventureuse ?
La sérénité ne se trouve pas dans la conscience confinée, mais dans l’élan de l’intention intransitive. »

Vladimir Jankélévitch

 

Ce soir, je porte à mes lèvres un bol de café. Je m’assois devant le petit bureau danois que j’ai rencontré l’autre jour sur un trottoir à quelques dizaines de mètres de chez moi. Nous nous sommes aussitôt reconnus. Je me suis dit : je l’attendais. Je lui ai dit : je t’attendais. Quand il me répondit : partons ensemble, je sus qu’il était à moi.

Il était d’un beau bois sombre et verni – du noyer, me dit le brocanteur. Il disposait d’un petit tabouret recouvert de cuir. Je pensai au piano de ma mère qui avait toujours rêvé de jouer du Chopin. Je pensai à ma fascination pour les hommes arqués devant un clavier, dont les mains liées à l’instrument se muaient en étranges appendices, comme si l’ensemble homme-piano devenait un seul organisme vivant. L’image du poulpe, que j’avais gardée d’un récent concert, me revint en mémoire : sous la lumière crue, les mains de l’interprète faisaient corps avec les touches, les cordes, les pédales de la bête noire dont s’échappaient des variations tour à tour tendres et violentes. Je revis tout cela. Les yeux du pianiste. Les mains de ma mère. À cause de ce petit tabouret, j’achetais le bureau tout entier.

Ce soir, je porte à mes lèvres une grande tasse achetée à Mexico, je crois, juste en face de l’hôtel de Cortès, au coin du parc de l’Alameda. C’était tout près d’un bâtiment gris qui appartenait à l’église de scientologie, et d’un petit musée qui abrite l’une des plus célèbres fresques murales de Diego Rivera, l’homme qu’aima trop Frida Kahlo.

Dans cette tasse, je versai mon tout dernier sachet de Blue Mountain instantané : c’est, paraît-il, le meilleur café du monde, celui qui pousse sur les flancs de la montagne Bleue, en Jamaïque, à quelques kilomètres de Kingston, sa capitale. Je me souviens d’une nuit humide, d’un réveil aux alentours de deux heures du matin, de mes chaussures de randonnée, de l’ascension dans le noir, du bruit des bêtes qui s’éveillent. Nous montions vers le sommet, d’où l’on peut apercevoir l’île de Cuba par très beau temps. Nous ne vîmes jamais à plus de quelques mètres, car le brouillard se fit de plus en plus épais à mesure que nous avancions. Je me souviens d’une descente glaciale et trempée. Je glissais un peu sur les pierres humides. Je respirais l’odeur des caféiers. Des éclairs rouges traversaient le couvert de la forêt. C’étaient des fleurs monstrueuses en forme d’oiseau fantastique.

La mémoire sécrète en moi des émotions sans fin, je les explore du bout des mots, pour voir comment se comporte la peau du temps

Je bois une gorgée de ce café, je regarde à mes pieds les motifs du tapis persan que je connais depuis mon enfance. Des oiseaux, des biches et des lapins. Je lève les yeux sur ce tableau de bois sculpté qui vient du Cameroun. Des palmiers, une case, des hommes en pagne qui luttent. Il me vient de mes grands-parents qui arpentèrent l’Afrique centrale, il y a quelques décennies, mais c’est un peu comme si c’était dans un autre univers, parallèle et qui continuerait de graviter dans l’espace-temps.

Dès que je tourne la tête, il y a d’autres objets qui me parlent de terres lointaines, de voyages accomplis ou à venir. La mémoire sécrète en moi des émotions sans fin. Je les explore du bout des mots, pour voir comment se comporte la peau du temps : sensible ou indurée, pâle ou bleue, souple ou desquamée ? Je cherche les hématomes.

Assise devant cet ordinateur. Il y a un stylo bleu et un feutre vert tout près de moi. Une bougie qui brûle lentement dans la pièce trop silencieuse. Je guette les craquements d’un autre parquet, dans l’appartement du dessus. Des voix traversent les murs. Des fantômes se promènent à leur aise dans ma cuisine, j’en jurerais. Les fantômes sont gourmands. Un plaid est posé sur mon canapé : je l’ai longtemps négocié dans une autre vie, au fond d’une ferme péruvienne. Si je ferme les yeux, je verrais des jaguars.

Ce soir, je caresse mon bureau en léchant sur mes lèvres la saveur de ce café qui ressuscite un instant l’odeur de la montagne Bleue. J’écris quand d’autres dorment, mangent ou boivent. J’écris comme s’il en allait de l’avenir du monde, de la place de mon âme dans ce monde, de la possibilité d’exister.

Tout cela est bien sérieux. Je viens de fermer un livre d’Henri Michaux qui se retrouva en Équateur à moins de trente ans sans bien savoir pourquoi. Le jeudi 13 septembre 1928, au matin, il écrit : « Ce voyage est une gaffe. […] On trouve aussi bien sa vérité en regardant quarante-huit heures une quelconque tapisserie de mur. » Je voudrais bien savoir, en effet, ce qui justifie qu’une telle intranquillité de l’âme nous jette aux quatre coins du monde. S’agit-il vraiment de fuir quelque chose, comme nous le reprochent si souvent les casaniers ? Est-il au contraire question de se retrouver à force de se dénuder de tout – de ses habitudes, de ses réflexes, de ses préjugés ?

Je me demande ce qui commande les pas de la voyageuse. Il y a de la peur, c’est vrai. La peur panique de l’ennui. La peur serpentine de mourir avant d’avoir tout vu, tout senti, tout étreint. La peur si commune de rater quelque chose. Le monde est là, et nous passerions à côté ? C’est inadmissible.

Ma génération sait mieux qu’aucune autre avant elle que le monde est fini. Je suis née en 1982, quand « la gauche » arrivait au pouvoir, c’est-à-dire à l’orée d’une immense déception. J’ai commencé à comprendre le monde à sept ans, nous étions en 1989, le mur de Berlin venait de tomber. Nous partions deux semaines par an en Espagne, sur la Costa Brava. Le bonheur sous un parasol avait le goût de la paëlla. Les exilés croyaient à la mondialisation heureuse et se sentaient enfin chez eux dans un monde qui verrait mourir de leur belle mort les dernières idéologies. Ma génération avait encore plus de raisons que les précédentes de croire que le monde lui appartiendrait.

Je voudrais bien savoir, ce qui justifie qu’une telle intranquillité de l’âme nous jette aux quatre coins du monde

Pour nous qui rêvions d’éternité comme on rêve à 17 ans, sans bien savoir ce que cela signifie, combattre l’ennui signifiait donc prioritairement trouver trois sous pour emprunter des bus, des trains, des avions, tout ce qui permettait de s’en aller. Le sac à dos trop lourd, la ligne Eurolines qui n’en finissait pas de rallier Venise, la première fois que l’on découvre les peintures noires de Goya au Prado, la première fois que l’on quitte l’Europe, la première vision des tours jumelles de New York, le premier grand site archéologique… Toutes les premières fois confirment cette étrangeté à laquelle on ne voulait pas croire sans voir : le monde existe, quelque part en dehors de nous.

J’avais le doute ardent, le lyrisme flamboyant, l’espoir increvable de vérifier que tout existait, que tout advenait, que tout durait.

La voyageuse avait hâte de fuir les villes grandes et petites, le béton et le métal, les immeubles et leurs appartements, les supermarchés de province et les supérettes parisiennes. Elle croyait que l’âme se réfugiait plus aisément dans les rizières ou dans la jungle. Elle croyait toujours qu’ailleurs, de l’autre côté du globe, elle trouverait de quoi apaiser sa soif – l’immense soif qui creusait des taupinières dans son corps.

Le dieu Kaïros. Dessin de Catherine Vandamme

Le dieu Kaïros. Dessin de Catherine Vandamme

Dans les instants de colère et de chagrin, quand la vie submerge l’âme à vif, quand on ne croit ni à Dieu, ni à ses diables, ni à leurs maîtres, alors il faut partir. Quand les choses improbables deviennent tout à coup réalisables, quand s’ouvre le champ des possibles, il faut partir. J’ai eu cette chance de le pouvoir quelquefois. Je l’ai toujours saisie quand le petit dieu des occasions merveilleuses passait à portée de main : on l’appelle Kaïros chez les Grecs anciens, et il faut le saisir par la mèche avant qu’il ne vous file entre les doigts. C’est vers Trogir en Croatie que je coursai toute une après-midi l’ombre d’un bas-relief représentant le dieu coquin. Jamais je ne l’atteignis, les bonnes sœurs du monastère local étant par hasard ce jour-là en train d’accomplir quelque bonne action ou de rattraper un reliquat de sieste…

La peur ni la curiosité ne suffisent toujours pas à justifier la poursuite de Kaïros et l’extase des départs. On voyage aussi pour voyager, sans raison, sans but et sans cause. Il y faut une flamme intérieure, une exigence indécente qui brûle sous toutes les justifications, se consume en-deçà de toute explication, quelque chose qui vous talonne et vous force à repartir. Est-ce de l’ordre du manque ou de l’excès ? Je ressens souvent le premier mais parie toujours sur le second. Je préfère déborder plutôt que de m’évider. Quand l’angoisse à pas de louve approche des tripes qu’elle ébranle, il faut partir.

Mais la sérénité, alors ?

Elle est là-bas. Toujours un peu plus loin. Presque atteinte. Insaisissable. Vous frôle et vous sidère comme les pythons sacrés de Ouidah. Les mots du vaudou s’enroulent autour de vos membres comme les anneaux de la bête béninoise.

La sérénité ? Juste au bout de cette étroite route de terre qui mène à un mausolée secret au cœur de l’Azerbaïdjan. Diri Baba, le soleil tombe sur une coupole ronde. La sérénité ? C’est peut-être Hanuman, le dieu singe, qui la garde quelque part entre les pierres roses du petit temple d’Angkor, Banteay Srei, que pilla Malraux. La sérénité ? Papillon sur un cactus. On la cherche, elle nous échappe, on repart.

que d’infinies jubilations dans les variations possibles de sons, d’odeurs, de goûts, de caresses et de couleurs

On voudrait se donner des preuves que la réalité, quelquefois, dépasse le rêve. Elle n’a ni sa consistance, ni ses naïvetés. Mais que d’infinies jubilations dans les variations possibles de sons, d’odeurs, de goûts, de caresses et de couleurs ! Tout entière pénétrée par le monde qui la force à s’oublier un instant, la voyageuse admet enfin que quelque chose existe en dehors d’elle, de ses déceptions, de ses impatiences, de ses désirs inassouvis.

Le voyage défait l’égoïsme, trompe le narcissisme, rallume les flammes falotes et les désirs incertains.

Le voyage le plus réussi n’est d’ailleurs pas nécessairement le plus lointain. La promenade au bord du fleuve, la sieste au parc, la randonnée dans le bois de chênes, le tour du cap Ferrat, la virée dans la baie de Concarneau, peuvent suffire à combler un jour, une heure, une minute de cette vie.

Je n’entends par voyage que le bruit que fait l’âme quand elle sort un instant de sa coquille. Voyez-vous l’antique tortue qui se rétracte à peine menacée ? Voyez-vous le petit mollusque fragile que l’on appelle bernard-l’hermite et qui choisit n’importe quelle carapace habitable pour s’abriter ? Telle est l’âme, cette compagne insaisissable du corps, cette sœur siamoise de la chair. À défaut de pouvoir trop souvent changer de coquille, elle en sort quelquefois la tête et s’en va contempler ses voisins. Je n’entends par voyage que le bruit que fait l’âme quand elle se fatigue d’elle-même.

Et tandis que j’écris ces mots, je vois la cire noire de ma bougie se rétracter sous l’effet de la flamme, formant une sorte de lèvre obscure. Elle borde un cratère liquide d’où surgit la mèche évanescente, tour à tour jaune et rouge, de la chandelle. Telle est l’âme encore, cette amante furtive qui s’illumine et s’effarouche, avant de se retirer dans son antre. On y grimpe par les fenêtres, quelquefois accroché aux cheveux de la belle comme dans les miniatures persanes. Voyager n’est jamais qu’une autre manière de laisser pendre sa chevelure au balcon pour permettre aux chevaliers d’y monter. Des bêtes lunaires peuvent s’y perdre comme en une forêt de lianes.

Le bureau danois soupire dans le noir. Je crois bien qu’il me parle. Pour une fois, je me tais pour entendre sa leçon. Qu’il faut dire « je voyage » comme on dit « je t’aime » – sans trop réfléchir, parce que l’évidence s’impose, et que la vie presse, et l’enfance fidèle à ses promesses, et l’aurore.

Adeline Baldacchino
Adeline Baldacchino est écrivaine et magistrate à la Cour des comptes. Elle est notamment l’auteure de "Max-Pol Fouchet, le feu la flamme", (Michalon, 2013), "La Ferme des énarques" (Michalon, 2015) et "Celui qui disait non" (Fayard, 2018). Elle donne des séminaires de poésie contemporaine à l’Université populaire de Caen.