Mise au vert : le retour à la terre des sécessionnistes

Cabane au fond du bois, sur les pas de Henry David Thoreau ©Emmanuel Huybrechts / Flickr

Nombreux sont les citadins attirés par un mode de vie plus proche de la nature, allégé des contraintes économiques et sociales. Certains franchissent le pas et quittent la ville pour une vie plus rustique et solitaire. Quels sont leurs choix pour réaliser cette mise au vert ? Sont-ils viables ?

S’il fut une ère où quitter la ferme familiale pour partir en ville vivre une vie affranchie du rythme des saisons était le rêve de nombreux jeunes gens, un certain nombre de citadins décident aujourd’hui de faire le chemin inverse et de quitter le « confort » des villes pour retrouver un contact presque animal avec la terre de leurs ancêtres.

 

L’appel de la yourte : l’engouement des néo-ruraux

Depuis le début des années 2000, plusieurs milliers de nos compatriotes ont fait le choix de vivre dans des yourtes. Ces tentes rondes très résistantes aux intempéries constituent l’habitat traditionnel mongol et ont la particularité d’allier confort de vie -on peut sans problème y installer des meubles et un poêle- et proximité avec la nature. La plupart des adeptes de ce retour à la terre cherchent à s’alléger du surplus matériel favorisé par les sociétés de consommation, tout en tendant activement vers une indépendance alimentaire et énergétique totale. Ainsi, potagers, arbres fruitiers et poulaillers trouvent leur place au cœur de ce mode de vie, tout autant que les panneaux solaires et les éoliennes. Libérés des contraintes financières inhérentes à un appartement ou à une maison, ces néo-ruraux peuvent ainsi vivre décemment de revenus modestes.

Seuls ou en communauté, ils se confrontent cependant aux incompréhensions locales, aux blocages administratifs et parfois à l’animosité du voisinage. Généralement installés sur des terrains non constructibles, n’étant souvent pas raccordés au réseau électrique et à l’eau courante, n’étant pas soumis à la taxe d’habitation, ils incarnent en effet une forme de rébellion fiscale et constituent un véritable manque à gagner pour les communes. Devant l’acharnement de certaines municipalités, certains d’entre eux ont dû renoncer à leur nouveau choix de vie.

Vivre dans une Yourte, le nouveau dada des néo-ruraux ©IHA

Vivre dans une Yourte, le nouveau dada des néo-ruraux ©IHA

 

Liberté contre société : un choix qui fait débat

Comme le chantait Brassens, « Non, les braves gens n’aiment pas que l’on suive une autre route qu’eux ». Et c’est toute la question de la citoyenneté et de la vie en société qui est ici posée. En faisant le choix de cette vie différente, hors du système, ces citoyens s’excluent de la vie en société et des échanges qu’elle implique pour son bon fonctionnement. C’est du moins l’avis de ces maires qui s’opposent à ces initiatives dont certaines sont illégales, comme par exemple la construction sauvage de cabanons sur des terrains non constructibles.

Dans le touristique Languedoc Roussillon, l’alliance des communes a décidé de détruire les cabanes habitées toute l’année par ces citoyens aux revenus modestes. Néanmoins, souvent guidés par leurs rêves d’enfant et un idéal de liberté, ces affranchis qui s’estiment dans leur droit s’accrochent, malgré la difficulté, dans des régions rurales où la vie est rude. Ils se nourrissent de ce que la nature leur offre, mais aussi de ce que leurs voisins paysans leur donnent en échange de services. Parfois, des municipalités désertées par la jeunesse acceptent ces originaux qui s’intègrent dans la vie locale. Il est fortement probable que certains d’entre eux aient lu le célèbre récit de Henry David Thoreau, « Walden, ou la vie dans les bois », publié en 1854, dans lequel l’auteur décrit sa vie passée dans une cabane construite de ses mains, au bord de l’étang de Walden. Thoreau s’y interroge philosophiquement, poétiquement et spirituellement sur l’existence, tout en se confrontant chaque jour à l’authenticité de cette vie rustique.

Si la plupart de ces dissidents n’ont pas d’activité rémunérée reconnue par la société, ils décrivent néanmoins une vie très bien remplie, faite de fortes amitiés, de réflexions existentielles et d’un contact retrouvé avec la nature.

 

Le retour à la terre : la dure réalité économique

Mais ces citadins avides de retour à la terre ne sont pas tous désireux de se confronter à des choix de vie trop en marge. Beaucoup n’aspirent finalement qu’à retrouver l’idéal fantasmé de la ferme familiale, que leurs ancêtres se sont évertués à quitter. Partir élever des chèvres, que ce soit dans le Larzac ou ailleurs, constitue dans l’imaginaire collectif l’image d’Epinal d’une vie campagnarde idéale.

Ainsi, chaque année, des citadins rachètent d’anciens corps de ferme pour y installer leur troupeau et leur fromagerie. Ils quittent souvent une existence confortable, remisent au placard leurs diplômes et leur carrière pour un quotidien rude et exigeant. Certains évoquent un retour à la nature, une amélioration de leur qualité de vie. D’autres cherchent à retisser un lien avec leur compagnon ou leurs enfants, qu’un travail classique très prenant avait relégué au second plan.

Les réalités du travail à la ferme sont-elles conformes aux rêves des néo-ruraux ?©Pierre Vendrin / Flickr

Les réalités du travail à la ferme sont-elles conformes aux rêves des néo-ruraux ?©Pierre Vendrin / Flickr

Mais la production de lait et la vente de fromages sont-elles susceptibles de faire vivre une famille entière ? En effet, l’élevage est un secteur d’activité sinistré soumis à de nombreuses contraintes sanitaires et malgré leur dur labeur, 40% des exploitations de ce type dégagent un revenu inférieur au SMIC. En outre, l’amélioration de la qualité de vie peut apparaître discutable quand le travail journalier débute à 6 heures du matin pour se finir au cœur de la nuit. Travail auquel il faut ajouter les contingences de la vie courante et parfois l’entretien d’un potager. Un tel quotidien, rythmé par des taches physiques et exigeantes, laisse peu de place à un développement intellectuel et personnel.

Si ce développement, favorisé par la lecture ou la réflexion, était déjà difficile d’accès pour certains, pris dans le tourbillon de la vie urbaine, le retour à la nature, aussi ardu soit-il, pourrait à lui seul compenser ce manque de sérénité. Quoi qu’il en soit, les choix courageux de ces nouveaux aventuriers nous prouvent que la rêverie et l’utopie ne sont pas l’apanage des fous et des irresponsables.

Fanny Durousseau
Diplômée en droit, membre du comité de rédaction de la revue "Rebelle(s)", Fanny Durousseau est auteur, scénariste, et s'intéresse particulièrement aux grands sujets qui concernent les enjeux de demain, l'écologie, l'avenir de la planète, et les petites dissidences qui peuvent donner lieu aux grandes évolutions intellectuelles de notre société.