Myanmar : la discrimination bientôt gravée dans le marbre ?

Des Rohingyas fuyant la Birmanie sur des bateaux de fortune. Photo Reuters

Des Rohingyas fuyant la Birmanie sur des bateaux de fortune. Photo Reuters

Dans un Myanmar renaissant qui s’ouvre peu à peu au reste du monde, le Parlement débat de plusieurs projets de lois inspirés par une frange importante du bouddhisme birman. Parmi les changements à l’étude, la diminution des mariages interreligieux et le contrôle des naissances des  minorités.

Plongé dans une atmosphère pré-électorale fiévreuse, le Parlement birman débat actuellement de l’appartenance religieuse et du rôle de celle-ci dans l’État. Un sujet qui prend de l’ampleur depuis quelques années : la première réunion du Parlement sur la diversité ethnique date de janvier 2011. Le Parti pour la solidarité et le développement de l’union, majoritaire, et la Ligue nationale pour la démocratie (LND) du prix Nobel de la paix Aung San Suu Kyi, ont souhaité que le Parlement soit un lieu de débat public sur les questions religieuses qui agitent l’opinion.

La presse occidentale s’est émue des graves tensions religieuses touchant les Rohingyas, une minorité musulmane. En février 2014, 40 personnes du village Du Chee Yar Tan, dans l’état d’Arakan (nommé Rakhine par les autorités birmanes) ont été massacrées, tandis qu’en ce mois de juin 2015, des centaines d’exilés Rohingyas sont secourus tant bien que mal sur les côtes d’Indonésie et de Malaisie.

Un bouddhisme radical et nationaliste

Au Myanmar, les bouddhistes de toutes obédiences représentent les deux tiers de la population, le dernier tiers incluant les minorités ethniques. Alors que le sentiment nationaliste et la diversité religieuse avaient été en quelque sorte mis entre parenthèses pendant la junte militaire – dont la constitution tentait d’imposer le sécularisme -, un mouvement politico-religieux radical et bouddhiste a vu le jour depuis la fin de la censure, en 2012.

Depuis mars 2015, à l’assemblée régionale de Rangoon, trône une grande statue représentant la mère patrie, tout droit sortie de l’imagerie bouddhiste.

Renaud Egreteau, politologue spécialiste de l’Asie du Sud-Est, montre combien les violences d’aujourd’hui rappellent celles d’hier, dans les années 1950, lorsque les mosquées étaient brûlées à Mandalay, ancienne capitale royale au nord de Rangoon. Et souligne la liberté de culte octroyée aux chrétiens et aux animistes dans la constitution de 1947, avec une place spéciale pour le bouddhisme majoritaire, qui n’était pourtant pas une religion d’État.

Mais les temps ont changé. Avec le développement des réseaux sociaux, dont Facebook, qui explose, de nombreuses rumeurs sont propagées, faisant monter les tensions et les violences.

L’influence du Ma Ba Tha

Une véritable mobilisation s’effectue ainsi à travers le mouvement bouddhiste, ultra-nationaliste et anti-musulman, Ma Ba Tha, ou Comité pour la protection de la race et de la religion. Estimant que la société birmane est menacée de l’extérieur, ce mouvement met en avant la nécessité de moraliser la société, dont une part a trouvé odieuse la représentation d’un Bouddha avec des écouteurs dans les oreilles. À son propos, Renaud Egreteau décrit ainsi des bonzes charismatiques capables d’organiser des séminaires, de discourir en public, de lancer des pétitions. Des religieux dont le message est, d’après le chercheur, en totale cohérence avec les luttes identitaires et le « Stop insulting Buddhism ».

Selon Human Rights Watch, des membres du Ma Ba Tha, ont publiquement appelé à protéger les femmes bouddhistes des musulmans.

Vers un contrôle des musulmans birmans

En juillet 2013, le président Thein Sein avait recueilli plusieurs millions de signatures le pressant d’agir. En mars 2014, il a demandé à une commission de se pencher sur la polygamie et les mariages interreligieux. A l’heure actuelle, quatre projets de lois sont donc débattus au complexe parlementaire de Naypyidaw (la nouvelle capitale). Au programme ? Les conversions religieuses, la polygamie et l’adultère, le contrôle démographique de certaines populations et, enfin, les mariages interreligieux.

Le Myanmar Buddhist Women’s Special Marriage Bill veut ainsi permettre le droit au divorce,  les musulmans wahhabites étant habilement visés s’ils venaient à épouser des femmes bouddhistes. Le Religious Conversion Bill donnera naissance à un bureau des conversions, émanation du ministère de l’Intérieur, et dirigé par l’armée. Le Monogamy Bill luttera contre la polygamie et l’adultère à travers un code pénal remanié.

Enfin, le Population Control Healthcare Bill, le premier texte déjà adopté par le Parlement, a été promulgué par le président le mois dernier. Il demande aux autorités locales des 14 gouvernements régionaux de réguler les naissances sur des zones au préalable identifiées, parmi lesquelles l’état musulman d’Arakan, où vivent notamment les Rohingyas. En 2005, la junte avait édicté un décret limitant la procréation à deux enfants par femme dans la communauté musulmane. Les mesures à prendre ne sont pas toutes arrêtées, mais comprennent entre autres les aides sociales d’État à fournir à certaines catégories de la population, en tenant compte notamment de recommandations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Pas de mesure punitive prévue pour les contrevenants à l’heure actuelle.

Aung San Suu Kyi le mystère?

Aucun parti n’a rejeté en bloc la discussion sur les quatre projets de lois. Ashin Wirathu, à qui le Time avait réservé sa couverture « The face of Buddhist Terror », et les bouddhistes Rakhine, sont à l’avant-garde du mouvement anti-Rohingyas : « No Rohingyas in Rakhine’s land », « Rohingya is not Myanmar ethnicity ».

Certes, des députés sont embarrassés. Un tiers d’entre eux s’est absenté lors de débats. Certaines élites intellectuelles birmanes sont mal à l’aise. Mais les oppositions chrétiennes sont déterminées. Des associations de la société civile ont dénoncé ces lois et veulent les contester devant les tribunaux quand elles seront votées.

Malgré les avis largement défavorables de membres de son parti, certains observateurs estiment qu’Aung San Suu Kyi  s’astreindra à se plier au choix de la majorité pour préserver la cohésion du Myanmar et épargner au pays de nouvelles divisions. Un peu court pour un prix Nobel de la Paix, d’autant plus mobilisé en faveur des droits de la femme birmane, menacés par le sectarisme et le poids trop lourd de pratiques d’un autre temps.

 

1 « Histoire de la Birmanie contemporaine, le pays des prétoriens » par Renaud Egreteau  Paris, Fayard, 2010.

Alain Roumestand
Alain Roumestand a une carrière très diversifiée : professeur d’histoire, formateur presse et d’élus, animateur radio, syndicaliste, rédacteur presse de l’Éducation nationale, conseiller en formation continue en France et à l’étranger, chargé de communication, proviseur, rédacteur presse internet, historien.