« Nari Shakti », la force tranquille des féministes en Inde

Le récent documentaire « India’s Daughter », interdit de diffusion dans le pays, a une fois de plus soulevé la question de la place des femmes dans la société indienne. Retour sur un combat féministe qui n’a de cesse de porter ses batailles.

C’est Charles Fourier, philosophe français, qui fût le premier à employer le concept de féminisme, jusqu’à ce qu’il devienne incontournable en 1872 en France, aux Pays-Bas, et ne s’étende peu à peu au reste du monde. En se globalisant, le mouvement a donné naissance à nombre de courants pas toujours d’accord entre eux, mais fondés sur un socle commun visant à obtenir l’égalité économique, sociale et politique des femmes.

Le féminisme en Inde, une lutte incessante

Un combat qui, en Inde, reste parsemé d’obstacles : la barrière de la langue, la religion, les castes, le manque d’éducation et les frontières culturelles sont autant de facteurs qui empêchent les femmes de s’unir dans un mouvement de protestation commun. Toutefois, bataille après bataille, le féminisme gagne du terrain sur le sous continent Indien. Un mouvement de longue haleine, qui a connu trois phases historiques.

La première commence au XIXème siècle, lorsque l’européen Lord William Bentick engage une lutte contre la tradition du « sati », l’immolation des veuves hindoues dans le bûcher funéraire de leur mari. Une pratique déclarée illégale en 1829 avec l’aide de Raja Ram Mohan Roy.

La seconde période, elle, débute en 1915, durant la bataille pour l’Indépendance : alors que les hommes se font emprisonner, les femmes se joignent alors au mouvement, où elles obtiennent la reconnaissance du Mahatma Gandhi. C’est à cette époque que se forment All India Women’s Conference (AIWC) et la Fédération Nationale des Femmes en Inde (NFIW).

La troisième et dernière phase, qui apparaît après l’Indépendance et se poursuit encore aujourd’hui, s’intéresse quant à elle aux traitements réservés aux femmes au sein du foyer, autant qu’à ses droits politiques et sociaux.

« Western culture » versus traditions et valeurs indiennes

Toutefois, malgré les réelles avancées permises par ces mouvements successifs, les femmes indiennes connaissent toujours de nombreuses discriminations. Discriminations qui commencent alors qu’elles ne sont pas encore nées, créant de facto des disparités au sein de la société.

Des étudiants miment une scène de Eve-teasing dans un bus lors de la campagne « One Billion Rising » – (c) Hope For Raise

En Inde, les femmes ont été forcées de négocier avec le pouvoir patriarcal. Au nom des valeurs indiennes traditionnelles, elles ont été refoulées à la sphère du foyer, ce qui a impacté la structure politique et économique du pays. Et, de fait, le féminisme s’est vu labellisé comme l’une des « valeurs occidentales », en opposition à cette structure patriarcale.

Une remarque que l’on entend souvent au sujet des tenues vestimentaires : le traditionnel sari, comme le plus actuel « salwar kameez » ou « chudithar », sont ainsi considérés comme acceptables pour les femmes – puisque « made in India » – quand les vêtements occidentaux, eux, sont perçus comme une marque d’émancipation mal venue dans une société patriarcale. Plus récemment, c’est la question de la tradition du « taali » ou « mangala sutra » (collier passé autour du cou de la femme lors du mariage, il est le symbole de l’union et ne peut être retiré qu’à la mort de l’époux) qui a été soulevée lors d’une émission de télévision au Tamil Nadu, les journalistes ayant depuis reçu des menaces de mort.

Des traditions auxquelles les femmes consentent souvent, bon gré mal gré, sous la pression de la communauté, dans laquelle l’individu est réduit à une part de l’entité familiale ou de la caste. Chaque individu est en effet censé coopérer avec le reste de la collectivité en acceptant ses lois, ce qui passe par un déni de sa propre personne. Et chacun suit donc ces règles guidées par les habitudes et la superstition, comme l’expliquait déjà le Discours de la servitude volontaire d’Étienne de la Boétie publié en 1574.

La place des femmes dans les villages

De fait, en Inde, la condition de la gente féminine peine à évoluer. Ce que soulevait notamment la directrice de l’association Ekta, Bimla Chandrasekar, durant la dernière conférence organisée à l’occasion de « One Billion Rising » à Madurai : « Aujourd’hui, je suis fière de voir de nombreux étudiants pour cette conférence autour des violences faites aux femmes. Une violence qui n’est pas seulement physique, mais aussi mentale. Selon une enquête de 2011 commandée par les Nations-Unies, l’Inde se range au 132e rang sur 187 pays connaissant des inégalités entre hommes et femmes. C’est une honte pour nous », rappelait-elle. Un rapport accablant, qui met non seulement en cause le pays pour son déséquilibre des naissances, mais aussi pour ses mauvais traitements réservés aux femmes.

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Bimla Chandrasekar, Directrice d’Ekta – (c) Photo Hope For Raise

D’autres enquêtes dressent elles aussi le constat des inégalités subies par les femmes indiennes : le rapport de la Fondation Nationale pour la Famille et la Santé (NFHS), publié en 2012, montre par exemple que 65% d’entre elles souffrent d’anémie, notamment dans les campagnes (soit 70% du territoire). Une malnutrition qui commence alors que l’enfant n’est pas encore né, et risque de se prolonger si celui-ci est une fille. Aujourd’hui encore, nombre de familles entretiennent effectivement en leur sein une disparité entre garçons et filles. Une fois adultes, les femmes mariées font ainsi passer leur santé après celle du mari et des enfants. Ces femmes invisibles des villages restent la plupart du temps au foyer et, parce qu’elles ne gagnent pas d’argent, ne prennent pas l’initiative de se soigner.

D’ailleurs, en Inde, la raison du mariage est bien souvent invoquée lorsque l’on parle des foeticides et des infanticides commis sur les enfants de sexe féminin. Mais s’il est vrai que la coutume de la dot fait peser une épée de Damoclès sur la famille, d’autres explications sont désormais avancées pour expliquer ce phénomène : aujourd’hui, les familles ont tout simplement peur de ne pouvoir protéger leurs filles.

Entre les villages et l’école primaire, les enfants marchent environ sept kilomètres et, lorsqu’ils passent au secondaire, c’est à nouveau sept kilomètres qui s’ajoutent à leur périple. Or pour une fille, ce voyage journalier peut s’avérer source de danger. Les familles préfèrent donc ne pas prendre de risques en gardant leurs filles à la maison, considérant que le mariage la protégera plus tard.

Et lorsqu’elles décident malgré tout de poursuivre leurs études, elles doivent alors s’en remettre à l’aide de voisins ou amis qui possèdent une voiture et sont prêts à les conduire. Ce qui peut également représenter un danger…

Certaines familles rurales décident également d’envoyer leurs filles travailler comme vendeuse dans des magasins de prêt-à-porter, des bijouteries ou des stations essences, pour des contrats de trois ans. Leur but ? Payer la future dot des jeunes filles, dont l’âge ne dépasse pas 25 ans lorsqu’elles se marient. Des femmes qui, lorsqu’elles travaillent dans les usines de prêt-à-porter notamment, se plaignent de devoir rester debout du matin au soir, sans même avoir deux minutes de pause pour se rendre aux toilettes. Elles doivent ici faire face à la pression des managers, en plus de celle de leurs propres familles.

L’école, enjeu d’avenir

La pression communautaire reste en effet le principal obstacle à l’émancipation féminine. Ce sont les parents qui décident du mariage, du conjoint, des études. Le gouvernement indien encourage certes le mouvement féministe, mais il doit encore jouer un rôle plus important auprès de la communauté, qui rejette sans cesse la faute sur les femmes. Et si le débat sur l’égalité des sexes en Inde ne peut se résumer à la simple opposition entre campagnes et villes, il a au moins le mérite de placer l’éducation au centre du problème, comme facteur indispensable à l’accession des femmes à leur indépendance économique puis politique et sociale.

« Nari Shakti » (la femme au pouvoir), propagande utilisée par l’actuel gouvernement indien, ne saurait en effet advenir sans l’école. Un enjeu qui n’est pas seulement celui des femmes, mais celui de toute la société. Comme le dit en effet un proverbe africain : « Si l’on envoie un garçon à l’école, on instruit une personne. Si l’on envoie une fille à l’école, on instruit une famille, une nation. »

Durgairajan Gnanasekaran
En partenariat avec Hope For Raise

Auteur invité
Auteur invité

Hope for raise

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Hope for raise Trust est une organisation non gouvernementale indienne basée dans le sud de l’Inde, à Madurai, et impliquée dans la sensibilisation des communautés villageoises en vue de les aider à mieux gérer leurs revenus, développer leurs compétences pour s’orienter vers une agriculture écologique et durable, et soutenir et protéger les droits des femmes. L’ONG prévoit également d’éditer un magazine en ligne, Hopeforraise-mag.com.


Pour soutenir leurs combats, vous pouvez vous rendre sur leur page Facebook ou bien les contacter à l’adresse mail suivante : editor@hopeforraise-mag.com.