Nicolas Béniès : « La zone euro vient de signer son arrêt de mort ! » - The Dissident - The Dissident

Nicolas Béniès : « La zone euro vient de signer son arrêt de mort ! »

Détail d'une fresque murale, à Lisbonne - (c) B. Shanti/Galeria de Arte Urbana

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Économiste, enseignant à l’Université Populaire de Caen et militant au Front de Gauche du Calvados, Nicolas Béniès est l’auteur du Petit manuel de la crise financière et des autres (Syllepse, 2009), où il décortique les raisons de la crise des subprimes. Dans son nouvel ouvrage, en préparation, il anticipe une explosion de la zone euro, dont la pression exercée sur la Grèce est un signe avant-coureur d’échec. Interview.

The Dissident : Mis en cause par sa propre majorité, le gouvernement grec s’est vu imposer cet été par l’Eurogroupe les « réformes » réclamées par les créanciers, en contrepartie d’un plan d’aide de 80 milliards d’euros. Est-ce un grand bond en arrière ?

Nicolas Béniès - DR

Nicolas Béniès – DR

Nicolas Beniès : Il y a eu une très forte opposition au sein de Syriza. La majorité du parti étant contre, Aléxis Tsipras [qui a annoncé sa démission le 20 août, ndlr] a entraîné un nouvel appel aux urnes avec les élections législatives anticipées du 20 septembre. En elle-même, la mesure réclamée par les créanciers est contraire à la loi votée par Tsipras au début de son mandat, qui permettait aux personnes endettées de conserver leur habitation principale, sans qu’elle ne puisse être saisie. Ce vote actuel remet cette loi en cause. C’est un grand recul. Et il est difficile d’en prévoir les conséquences.

 

Quelle est votre analyse sur cette crise grecque ?

Le gouvernement grec s’opposait frontalement à toutes les politiques mises en oeuvre dans la zone euro. À partir de là, il a subi un isolement total et n’a reçu aucun appui du côté français, du SPD allemand, ou des partis socialistes européens.

Depuis la faillite de Lehman Brothers, en 2008, il y a une remontée des nationalismes et des replis sur soi. Les gouvernements actuels de l’Union Européenne sont de droite, alliés à l’extrême-droite. Dans ce contexte, le gouvernement de gauche radicale de Syriza est arrivé de manière presque « scandaleuse ». La vision de la zone euro, surtout celle du ministre des Finances allemand Wolfgang Schauble, s’opposait directement à celle de son homologue grec Yanis Varoufakis. S’est engagée une quasi « lutte des classes » au niveau européen, entre un peuple grec qui a beaucoup subi les contrecoups des politiques d’austérité, et des gouvernements qui défendent les possédants.

Sur le terrain strictement économique, ce que proposait le gouvernement grec est frappé du bon sens. Les faillites des politiques d’austérité, qui accentuent la récession et la crise de la dette, ne sont plus à démontrer. Le Fonds Monétaire International (FMI) l’a reconnu explicitement, ainsi que les économistes de l’Union Européenne et les prix Nobel d’économie américains Paul Krugman et Joseph Stiglitz.

N’est-il pas excessif de parler de « lutte des classes » ?

Ces photos où l’on voit Jean-Claude Juncker tapoter la joue de Tsipras sont assez révélatrices de la façon dont les choses se sont passées. Cet énorme mépris vis-à-vis du gouvernement grec revient à fouler au pied la démocratie. En même temps, on considère que les Grecs sont des feignants, des voleurs. Ça n’a aucun sens. Quand on regarde bien, tous les gouvernements – je dis bien tous – ont truandé leurs comptes pour répondre aux critères du traité de Maastricht. Comme l’ancien gouvernement grec, de droite, qui a fait appel à la banque Goldman Sachs pour présenter son budget.

Y avait-il réellement une alternative à l’austérité pour le gouvernement de Syriza?

Le débat politique est un peu envahi par le « Grexit », qui est un faux problème. La question centrale, c’est la politique économique. Comment le gouvernement de Syriza peut-il mettre en place une politique autre que la ligne orthodoxe libérale des autres gouvernements ? Doit-on suivre une politique marquée du sceau de l’austérité ? Ou une politique de relance, de lutte contre les inégalités, qui essaie d’asseoir les légitimités nouvelles pour assurer une croissance économique et une éthique ? C’est ça, le vrai débat ! D’autant que tous les juristes sont d’accord sur le fait que rien, dans les traités, ne permet d’exclure un pays de la zone euro. Lui seul peut décider d’en sortir. Donc l’idée de Schauble de faire sortir de la Grèce de la zone euro est un non-sens juridique.

Est-ce qu’une sortie de l’euro aurait malgré tout eu une utilité ?

Cela n’aurait pas résolu les problèmes de la Grèce. Tout l’endettement du pays est en euro. Il aurait été à la fois terrifiant et extraordinaire que la Grèce puisse en si peu de temps mettre en place une réponse à l’euro, en revenant à sa monnaie nationale (la drachme) ou en créant une autre monnaie [comme l’avait envisagé Yanis Varoufakis].

Le pays a plongé dans la crise de la dette en mars 2010. La réponse des marchés financiers et des autres institutions a été d’augmenter les taux d’intérêt. À un moment donné, la Grèce s’endettait pour rembourser le service de sa dette. C’est une situation de surendettement qu’ont connue les pays d’Amérique latine, et que connaît encore l’Argentine. La seule solution, c’est ce qui s’est produit en 2002 dans plusieurs pays d’Amérique latine, soit l’annulation d’une grande partie de la dette.

L’Équateur a effectué un défaut de paiement de sa dette. Un tel scénario était-il envisageable pour la Grèce ?

Non, pour des raisons qui tiennent à la monnaie unique. L’augmentation ou la diminution de l’euro dépendent fortement de celles du dollar. Elle n’est pas arrêtée à un État ou à des politiques communes qui auraient pu exister. Aujourd’hui, avec cette montée très forte des nationalismes, il est impossible de créer un gouvernement économique européen. On a aussi une institution de gouvernants, c’est-à-dire sans référent ni débat démocratique, qui est la Banque Centrale Européenne. Depuis fin 2014, la BCE est chargée de l’Union bancaire, soit la supervision de l’ensemble de la zone euro : celle-ci détermine si elle prête de l’argent aux banques, si elles peuvent faire faillite… C’est une responsabilité écrasante de cette institution qui ne répond [de son action] devant aucun peuple. Et cela crée la distorsion qu’on connaît à l’intérieur de cette zone.

On est vraiment dans une situation spécifique. Un défaut de paiement de la Grèce génèrerait un défaut de paiement de l’ensemble de la zone. Avec, pour conséquence l’éclatement total de la zone euro.

N’y a t-il donc aucun espoir à l’horizon?

Toute possibilité pour le gouvernement grec de constituer une alternative à la politique libérale provoque forcément des interrogations. Peut-on mettre en place une alternative ? Le renoncement de Tsipras est négatif pour toutes celles et ceux qui veulent porter un coup à la politique libérale. Il faut aussi préciser que la zone euro joue un rôle dangereux. Aujourd’hui, l’euro est assimilé à la politique d’austérité. Ce qui bloque forcément sa légitimité : on ne peut pas rendre légitime une monnaie unique et une construction européenne qui reposent sur des diktats remettant en cause des décisions démocratiques. Le problème de fond est là. La zone euro vient de faire la preuve qu’elle s’assoit totalement sur la démocratie, ce qui est porteur de crises profondes. Je pense qu’elle vient de signer son arrêt de mort !

Notes :

1 Si son plan est en inadéquation totale avec celui adopté par Alexis Tsipras, l’ancien ministre des Finances n’a toutefois pas rejoint Unité Populaire, le parti des dissidents de Syriza nouvellement créé par Panagiotis Lafazanis.

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Julien Le Gros
Julien Le Gros est un journaliste indépendant, spécialisé sur les cultures d'Afrique. Il a notamment écrit pour Jazzman - Jazz magazine, Afriscope, Mondomix... mais aussi sur Internet avec Africultures, Mondafrique, Tribune 2 l'artiste, International Hip Hop. Il a fait des reportages au Kenya, Cameroun, Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Sénégal et récemment en Guinée Conakry sur le virus Ebola.