Nicolas Béniès : « La zone euro vient de signer son arrêt de mort ! »

Détail d'une fresque murale, à Lisbonne - (c) B. Shanti/Galeria de Arte Urbana

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Dans La Malfaçon, monnaie européenne et souveraineté démocratique (Les liens qui libèrent, 2014), Frédéric Lordon propose de revenir sur une Europe avec des bases plus saines en créant une monnaie commune…

Ce n’est pas possible. Frédéric Lordon, comme d’autres, porte l’idée de mettre en œuvre, à place d’une monnaie unique, une monnaie commune faisant la preuve de sa légitimité par rapport aux monnaies nationales. Lors du passage à l’euro, cela aurait supposé d’avoir des euros en même temps que des francs, pour aller ensuite vers la monnaie unique. Ce n’est pas ce qui a été fait. Aujourd’hui, je ne vois pas comment, politiquement, on pourrait revenir en arrière. Ce qui va vraisemblablement – et malheureusement – se passer, c’est une crise de la zone euro. La prochaine crise financière sera vraisemblablement à l’échelle de l’Europe.

Était-ce, comme vous le dites dans votre précédent livre, le scénario d’une crise annoncée ?

Éd. Syllepse, 2009

Éd. Syllepse, 2009

Dans la nuit du 9 au 10 août 2007, la crise des subprimes a été le point de départ de ce que les économistes appellent, à raison, une crise systémique. Plus qu’une crise financière, c’est une crise d’ensemble d’un système qui se décompose. Ce qui s’est construit des années 80 à 2007, via le libéralisme, est une sorte de réponse à la crise du régime d’accumulation des Trente Glorieuses, qui a été remis en cause en 1974 par la récession dans l’ensemble des pays capitalistes développés. Ce capitalisme financier s’est écroulé en août 2007. Depuis, il est entré dans une crise profonde. On n’en a pas tous les jours conscience, mais le monde qui a existé depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale est fini, terminé, mort !

En mars 2010, il y a eu un deuxième scénario de la cette crise : étant la plus vulnérable à la spéculation financière, la zone euro a été touchée. Les causes de ce deuxième acte se trouvent dans le premier. Et on rentre aujourd’hui dans un troisième acte. L’écroulement de la Bourse de Shanghai est un signe annonciateur d’une crise qui risque de toucher durement la Chine et les pays d’Asie du sud-est. En même temps, on a cette crise latente de la zone euro. Si tout s’écroule en même temps, il y aura une crise mondiale d’une importance considérable. On comprend pourquoi Obama a insisté pour trouver une solution à la crise grecque. Les dirigeants commencent à comprendre que nous sommes à la veille d’une explosion financière assez énorme.

Que pensez-vous de l’argument des éditorialistes Jean Quatremer ou Arnaud Leparmentier, selon lesquels le petit épargnant allemand serait lésé par cette annulation de la dette grecque ?

Le problème de l’annulation de la dette grecque est un problème d’État à État. La grande majorité des 320 milliards d’euros de cette dette est détenue à plus de 70% par les autres États de la zone euro et par la BCE. Contrairement à ce qu’on nous rabâche, si ces États décidaient d’annuler leur partie de cette dette, ça ne poserait aucun problème au contribuable parce que ces milliards ne seraient pas annulés d’un coup. Ce sont des dettes qui viennent à échéance. Il y aurait une succession dans le temps des annulations. En plus, la BCE crée chaque mois 60 milliards d’euros pour intervenir sur les marchés, aider les banques à faire des profits.

Financièrement, rien n’empêche cette annulation. C’est un problème politique. Certains gouvernements veulent embarquer la Grèce sur le chemin de l’austérité. D’ailleurs, n’est-ce pas paradoxal que l’Allemagne, dont la dette a été annulée en 1953, soit aujourd’hui l’un des États qui insiste pour le paiement de cette dette ?

Les plans d’aide imposés par l’Union Européenne et les créanciers ont-ils une chance d’aboutir ?

Aujourd’hui, on prête de l’argent à la Grèce, qui doit s’empresser de rembourser le FMI, la BCE et l’ensemble des pays de la zone euro. Ce n’est pas une solution économique, mais un raisonnement de court terme.

La dette grecque est liée à un surendettement. Et si l’on prend au pied de la lettre le droit international déterminé par l’ONU2, une dette devient illégitime lorsque l’endettement d’un pays sert à payer les intérêts de sa dette antérieure. La logique du droit international, c’est d’annuler cette dette. Donc ce n’est pas un problème de droit, mais un problème politique.

Votre prochain livre parle de « chaos debout ». Vous êtes bien pessimiste pour l’avenir!

Le processus de mondialisation continue à avoir lieu avec des contre-tendances, des contradictions. Par exemple, ce n’est pas parce qu’on revient aujourd’hui à l’État-nation qu’il n’est pas dépassé dans les faits. Économiquement, la nouvelle structuration du monde n’est pas encore totalement aboutie. Nous sommes sur des plaques tectoniques. Tout ce qui s’est construit à la fin de la Seconde Guerre mondiale est en train de se déstructurer. Cette disparition du monde d’hier provoque des guerres, surtout dans des pays non-démocratiques, avec des conséquences catastrophiques pour les populations, une crise écologique… Tout est lié.

Les gouvernants devraient prendre conscience de cette situation pour organiser un tant soi peu ce monde. Dans l’état actuel des choses, chacun joue la concurrence, la compétitivité. Ce monde est en train d’être englouti, tel l’Atlantide. Et il faudrait en construire un autre.

Pour cela, que proposez vous dans votre livre ?

Les mutations climatiques peuvent donner naissance à une nouvelle industrialisation, une nouvelle manière de créer des richesses, une nouvelle « croissance ». On peut aussi argumenter sur la manière de créer un nouveau système financier. Dans tous les pays, il y a de la créativité de la part de mouvements citoyens. On pourrait s’appuyer dessus pour constituer un nouveau programme de transformation sociale. Il n’y a pas une, mais des alternatives. Il faudrait ouvrir ce débat plutôt que de s’enfermer dans un libéralisme qui n’a pas de sens, qui ne construit pas et renforce la crise politique. Cette idéologie a fait son temps.

Notes :

2 Le Comité d’annulation de la dette du Tiers-monde a mis en avant le niveau de cette dette illégitime dans un rapport. À ce sujet, voir le film de Pierre Carles On a mal à la dette (2015).

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Julien Le Gros
Julien Le Gros est un journaliste indépendant, spécialisé sur les cultures d'Afrique. Il a notamment écrit pour Jazzman - Jazz magazine, Afriscope, Mondomix... mais aussi sur Internet avec Africultures, Mondafrique, Tribune 2 l'artiste, International Hip Hop. Il a fait des reportages au Kenya, Cameroun, Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Sénégal et récemment en Guinée Conakry sur le virus Ebola.