Non, le « démocratisme » ne sert pas la démocratie en Afrique

Femme votant aux élections nationales du Soudan - 2010 © United Nations / Flickr

Femme votant aux élections nationales du Soudan - 2010 © United Nations / Flickr

En cette année d’élections pour le continent africain (Nigeria, Togo, Burundi, Côte d’Ivoire, Burkina Faso, Guinée Conakry, Gambie…), les similitudes entre les tensions politico-électorales qui s’expriment ici et là imposent de réfléchir sérieusement à cette situation où, quand on a plus ou moins assuré le folklore des urnes, on proclame qu’on fait avancer la démocratie.

 

La triste ironie de la préoccupante situation actuelle au Burundi c’est que ceux qui prennent leurs aises avec les textes fondamentaux du pays sont les mêmes qui crient à gorge déployée vouloir défendre la démocratie contre les « méchants manifestants anti-3ème mandat de Pierre Nkurunziza ». Malheureusement, on a l’habitude de cette lugubre musique dans nombre de pays en Afrique où les « éméchés du pouvoir » ont bien compris la ritournelle à sortir à chaque fois qu’ils ont besoin de bidouiller les principes-socle de leur État.

Bien-sûr, la démocratie est un acquis de l’Histoire

Entendons-nous bien ! Notre propos n’est pas de considérer la démocratie comme l’apanage de certains peuples (notamment ceux dits « occidentaux ») encore moins de dénier à d’autres (en l’occurrence les orientaux et les peuples africains) la possibilité de produire de véritables sociétés démocratiques. En effet comme l’explique si bien le Professeur Jean Baechler (Sociologie historique, Sorbonne) dans son « Précis de la Démocratie »[1], la démocratie n’aurait été inventée ni par la Grèce, ni par l’Europe, ni par personne, mais par tout le monde parce que c’est le régime normal, spontané et exclusif de l’espèce humaine dès les premières heures de l’humanité. Et même si, historiquement, la démocratie a été réinventée par son institutionnalisation en Europe, prenant principalement racine dans les pratiques politiques athéniennes du Ve siècle avant J.-C., il faut bien rappeler qu’on retrouve des traces de la démocratie, pratiquement à la même époque voire avant, dans les anciennes républiques de l’Inde, dans l’Égypte des Pharaons (environ Ve siècle av. J.-C.), dans les Villes-États de la Mésopotamie antique et à plusieurs autres endroits du monde.

Ainsi, malgré les disparités spatio-temporelles, des pratiques politiques (égalité de tous les êtres humains, égalité devant la loi, justice etc) ont conduit à une formalisation de la démocratie, devenue une composante majeure de l’histoire des sociétés politiques dans leurs manières de « gérer les hommes ». L’histoire de la démocratie présente donc la démocratie elle-même comme un produit de l’Histoire, c’est-à-dire, un élément de la marche de tous les peuples, quels que soient les territoires et les temps.

Quant à la version contemporaine de la démocratie, fondée sur la liberté des individus et l’égalité des citoyens dotés de droits (et de devoirs), elle apparaît désormais comme facteur et indicateur de la Modernité. Il n’est point besoin ici de s’aventurer dans le débat sur la modernisation contemporaine qui ne serait qu’une occidentalisation du monde. Partons de l’idée (notamment exposée par le Professeur Baechler) que la modernité est une matrice culturelle dans laquelle on trouve à la fois la liberté (émancipation et épanouissement personnels), l’indépendance de la science (la science comme critère du vrai) et la démocratie (la paix par la justice). Dans ces conditions, comme marque de modernité, la démocratie est proposée à tous les peuples quelle que soit leur étape d’avancement. Et donc, il est normal et légitime qu’on encourage les États africains (ceux qui existent véritablement), comme tous les États en construction, sur la voie de la démocratisation.

Le problème est que quand on regarde la pratique du pouvoir dans la plupart des pays dits « en voie de démocratisation » (qui sont aussi pour la plupart d’éternels « en voie de développement »), on a du mal à identifier clairement ce qui a changé notablement en bien depuis plusieurs décennies, hormis le rituel folklorique plus ou moins tenu des « élections libres et transparentes ». Tout porte à croire que la démocratie dans certains pays en Afrique en est réduite à son formalisme institutionnel qui permet à des États, qui n’ont rien de démocratiques, de cocher une des cases du charabia routinier conformiste et intéressé des institutions internationales et autres grandes puissances tutélaires : bonne gouvernance, défense des droits de l’homme, économie ouverte, lutte contre la pauvreté, développement etc.

La démocratie est proclamée, chantée, servie dans des formules presque incantatoires. Mais on n’en voit que peu de traces dans la pratique du pouvoir et dans le vécu quotidien des peuples. Les «démocraticides » sont ceux-là mêmes qui « mettent en garde tous ceux qui s’en prennent aux institutions démocratiques garanties par la Constitution ». Délire ou cynisme de la part des « mécano traficoteurs » des Constitutions en Afrique ? En tout cas, il semble que les pratiques politiques estampillées « démocratie » sont loin de tout ce qui pourrait contribuer au bien vivre des populations et à la démocratisation réelle des sociétés en Afrique.

Pas de démocratie sans démocrates

« Un peuple a toujours le droit de revoir, de réformer et de changer sa Constitution (…) » (Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen, 1789, Art. 28). Il est donc normal que les lois fondamentales d’un peuple soient révisées, réécrites, amandées etc. Mais c’est avant tout « le droit du peuple » et non le privilège-caprice d’un dirigeant ayant fait du pouvoir « sa chose » ; car la question essentielle est : quelles sont les motivations et pour quelle finalité révise-t-on la Constitution d’une nation ? Et là, les « dirigeants mécano » en Afrique ont du mal à convaincre du bien fondé de leurs manœuvres révisionnistes.

Quand on prend la plupart des pays africains où il y a eu des révisions constitutionnelles ces dix dernières années, en général le cœur du tripatouillage des textes fondamentaux a rapport avec la possibilité pour les dirigeants en place de se maintenir au pouvoir. Pour citer quelques exemples relativement récents, au Tchad, le Président Idriss Déby Itno, arrivé au pouvoir en 1990 à la suite d’un coup d’État, a orchestré en 2005 une révision constitutionnelle qui lui a permis de rester à la tête du pays jusqu’à ce jour. En Ouganda, Yoweri Museveni a suivi le même chemin : coup d’État militaire en 1986, révision constitutionnelle en 2005 et maintien au pouvoir jusqu’à ce jour. Zine Ben Ali, arrivé à la tête de la Tunisie en 1987 après avoir destitué le Président Habib Bourguiba, malade, avait fait la promesse de mettre fin à la présidence à vie dans son pays ; cela ne l’a pas empêché de modifier les textes fondamentaux de la Tunisie en 2002 et d’être resté au pouvoir jusqu’à son départ le 14 janvier 2011 sous la pression des manifestants de la Révolution de Jasmin.

En 1997, Blaise Compaoré, arrivé à la tête du Burkina Faso en 1987 à la faveur d’un putsch militaire, modifie une première fois l’article 37[2] de la Loi fondamentale du pays pour lever la limitation de mandats présidentiels ouvrant la voie à la possibilité d’un exercice à vie du pouvoir. En 2000 le même article est à nouveau amandé, rétablissant la limitation de mandats tout en transformant le septennat en quinquennat. Dans l’anticipation de son dernier mandat qui devait se terminer en 2015, Compaoré introduit un projet de loi qui devait faire passer de deux à trois le nombre maximum de mandats présidentiels. Ce fut l’origine des émeutes qui ont enflammé le Burkina pendant des jours jusqu’à faire partir celui qui était au pouvoir depuis 27 ans. Cette « révolution éclair » a dû faire réfléchir l’actuel président du Bénin, Yayi Boni, qui projetait (et projette peut-être encore) lui aussi de faire du «bidouillage constitutionnel » pour se représenter à nouveau aux élections en 2016, date de fin de son deuxième et dernier mandat.

Des exemples de ces aises prises avec les lois fondamentales parsèment la vie politique de nombre de pays africains. Mais le plus cocasse est que beaucoup de ses dirigeants  – et ceux qui les supportent dans leur entreprise de privatisation du pouvoir – se posent en premiers défenseurs de la démocratie et sont prêts à en découdre avec ceux qui s’opposent au pouvoir qu’ils défendent. On en a encore eu l’illustration février dernier quand les partisans du Président Burundais, Pierre Nkurunziza, ont organisé une contre-manifestation (en référence aux manifestations « anti-3è mandat de Nkurunziza » qui avaient cours depuis un moment). À cette occasion, le Secrétaire général d’une plateforme d’ONG proches du pouvoir (Hamza Venant Burikukize) a lancé cette menace à l’encontre de l’opposition : « Nous n’avons rien à envier à ceux qui se sont soulevés dernièrement pour déstabiliser la paix et la démocratie dans ce pays. Nous sommes plus nombreux qu’eux et (…) nous allons les chasser des rues s’ils y reviennent ».

Dans ce même registre de pseudo-défense de la démocratie, un militant du parti au pouvoir (CNDD-FDD[3]), ajoute  : « Nous sommes déterminés à défendre la démocratie, nous irons dans la rue pour en chasser tous ces gens qui refusent une compétition démocratique ». Elle est bien bonne cette blague ! Une compétition dont on modifie les règles pour son propre intérêt est-elle démocratique ? La réponse est évidente mais pour le pouvoir de Nkurunziza, la démocratie semble n’être qu’une affaire d’institution. C’est pour cela que le jour même où il dépose sa candidature pour un 3ème mandat, soit le 8 mai dernier, le Président lui-même a dénoncé ceux qui voulaient s’en prendre aux institutions burundaises et promis que « la situation sera totalement maitrisée ».

Quand les « démocraticides » se posent en défenseurs de la démocratie, avouons que c’est à tout le moins ubuesque. Ou peut-être que ces dirigeants ont leur propre conception de la démocratie. En tout cas, c’est ce que semblait dire feu Mobutu Seseko, au moment où il régnait sur le Zaïre, devenu République démocratique du Congo. À un journaliste occidental qui lui demandait ce qu’il pensait des reproches qui lui étaient faits à propos des violations massives des droits de l’homme, il répliquait : « le problème de vous les Occidentaux c’est que vous voulez imposer votre conception de la démocratie aux autres ».

S’il n’y a pas de démocratie parfaite et qu’aucun pays ne peut donner de leçons à un autre en la matière, il faut quand même reconnaître que la démocratie ne peut être un jeu à géométrie variable dont les règles souffriraient du « j’en prends, j’en laisse selon mes convenances, désirs et caprices ». C’est ce qui semble se lire dans l’attitude de la plupart des dirigeants qui, en Afrique, ont réduit la démocratie à du « démocratisme », c’est-à-dire du discours et du formalisme institutionnel (élections dites « libres et transparentes » régulières) alors que leur pratique du pouvoir est à des années lumière du minimum démocratique. L’explication est simple : démocrates, ils ne le sont pas ! La démocratie ce sont bien sûr des institutions dont on assure le respect et la pérennité mais c’est avant tout des usages, des pratiques, une culture et une éthique politiques.

Ce qui a marqué l’auteur de De la démocratie en Amérique (Alexis de Tocqueville, 1835) lors de son séjour en Amérique, c’est comment la société américaine respirait l’égalité des conditions d’existence, fondement de la démocratie ! Le corps social doit vibrer au rythme des vertus démocratiques (égalité devant la loi, liberté vécue, attachement au bien commun sans négation du bien-être particulier etc.) pour produire des dirigeants démocrates capables de garantir un régime et une vie politiques démocratiques. En clair, pour être effective, la démocratie a besoin de citoyens qui la servent, l’entretiennent, la chérissent presque ; c’est-à-dire des démocrates qui ont chevillés au corps l’intérêt général, le sens de la responsabilité et de l’honneur attachés au pouvoir. Toutes choses qui infusent dans un peuple doté de véritable culture politique.

Pas de démocrates sans culture politique

Rappelons-le, l’Afrique a besoin de se démocratiser ; mais plus que les discours incantatoires souvent servis par observateurs et autres « experts de l’Afrique » sur la démocratie, ce dont ont besoin les peuples africains aujourd’hui c’est avant tout de vrais États (pas fantoches ni fantômes), capables de les protéger, et surtout de dirigeants patriotes, responsables et ambitieux pour leur pays. C’est une œuvre qui doit enserrer toutes les composantes de la société.

De fait, le problème des États africains c’est davantage la culture politique que la démocratie formelle ou autre folklore électoral ; ces rituels institutionnels que ce qu’on appelle abusivement « communauté internationale » aime bien saluer avec des formules toutes faites : « Les élections se sont déroulées de façon libre et transparente ; les quelques incidents recensés ici et là ne sont pas de nature à remettre en cause la régularité du scrutin ». C’est un scénario qui se répète et s’observe dans de nombreux pays, et au final les populations ont l’impression que rien ne change, en tout cas pour elles.

Alors avant de claironner « démocratie ! démocratie ! », demandons-nous ce qu’il faut construire pour nourrir la culture politique de nos peuples : le pouvoir, la justice, l’intérêt général, le bien commun, le patriotisme, la communauté de destin, le vivre ensemble, l’honneur. Le respect de l’individu soit, mais que sommes-nous prêts à faire, chacun, pour le pays avec lequel nous avons destin lié ? Ce sont ces éléments qui, introduits dans une éducation citoyenne rigoureuse, peuvent aider à produire une vraie culture politique dont ont besoin les peuples africains.

L’idée n’est pas qu’ils n’en aient pas mais, sans vouloir refaire le procès de la colonisation, on a l’impression qu’une terrible rupture s’est produite avec l’arrivée des colons qui ont détruit les structures socio-politiques qui fonctionnaient ; et depuis ce temps, beaucoup de peuples africains sont comme « a-culturés » politiquement. L’État, la démocratie, les droits de l’homme leur semblent importés et souvent, institutionnellement, c’est le cas !

Alors on peut remettre les choses à l’endroit et éviter les fuites en avant avec la boulimie institutionnaliste. Les institutions ne peuvent produire par enchantement de la démocratie si une vraie éducation citoyenne n’engendre pas des démocrates (gouvernés et gouvernants). La démocratie ne se décrète pas ! L’urgent est de dynamiser ce qui nourrit l’âme de tout peuple et le fait grandir : la connaissance ! C’est la seule voie pour cultiver politiquement des citoyens démocrates.

 

[1] Baechler Jean, Précis de la démocratie, Paris, Calmann Lévy – UNESCO, 1994

[2] « Le Président du Faso est élu pour cinq ans au suffrage universel direct, égal et secret. Il est rééligible une fois » (Constitution du Burkina Faso du 2 juin 1991, art. 37)

[3] Conseil National pour la Défense de la Démocratie – Forces de Défense de la Démocratie (CNDD-FDD)

Didier Bebada Megnon
Didier Bébada est docteur en science politique, à l’université Jean-Moulin - Lyon 3. Philosophe de formation, il s’intéresse notamment aux enjeux de la mondialisation, à la gouvernance mondiale et à l’éthique politique du développement durable. C’est un citoyen féru des débats politiques et du « mouvement des alternatives ».