Notre-Dame-des-Landes : 48 heures chez les « squatteurs » 6/6

"Gare mieux ta voiture bouffon" sur une auto calcinée. Notre-Dame-des-Landes (c) B.D.

Une voiture calcinée sur la ZAD

Qui se cachent sous ces cheveux sales, maculés de boue, tantôt détrempés par la pluie, tantôt brûlés par le soleil ? Ces hippies porteurs d’utopie comme d’une incurable maladie, et ces punks anar’ qui, comme leurs clébards, refusent de se balader au bout d’une laisse ? Les clichés qui pèsent sur les occupants de la ZAD – Zone d’Aménagement Différée rebaptisée Zone à Défendre par les opposants au projet d’aéroport du Grand Ouest – ces « squatteurs », sont nombreux et peu élogieux. A qui la faute ? Aux baveux en mal de sensations fortes qui, pour inscrire leur nom dans les colonnes de la presse mainstream, jouent sur les peurs du Français moyen. Aux journaleux qui, pour se faire, sinon une place au soleil, du moins des épinards au beurre, reprennent en cœur les discours des politiciens ? Pour le savoir, deux de nos journalistes ont passé 48 heures du côté de Notre-Dame-des-Landes.

Chapitre 6. La vie en bleu ou la ZAD parano

Comme en ville, les relations qu’entretiennent les fermiers des Cent Noms avec leurs voisins, ne sont pas toujours amicales. Elles peuvent même devenir hostiles quand l’alcool rentre en jeu. C’est le cas, ce soir : on entend, au loin, un homme, ivre mort, crier « Ta gueule ! Ferme ta gueule ! », puis menacer l’un des membres du collectif Youpi Youpi, éjecté des bras de Morphée par les hurlements du forcené : « Vas-y, frappes-moi ! Frappes-moi, j’te dis ! » Il ne se fera pas prier…

Tous les conflits qui éclatent ainsi sur la ZAD, devenue une zone de non-droit, ne sont pas résolus manu militari. Bien au contraire. La plupart d’entre eux donnent lieu à d’interminables réunions, à l’issue desquelles sont prises des décisions, parfois radicales, presque toujours irrévocables. « On a déjà exclu quelqu’un de la ZAD, raconte Marcel, prof de gestion forestière. D’abord on s’est réuni, pour en discuter avec lui, pour qu’il comprenne le sérieux de la chose. » Son crime ? Tenir « un carnet avec des notes, des informations sur les zadistes », explique-t-il. « C’était, soit un flic infiltré, soit un mec totalement irresponsable qui nous mettait tous en danger. Donc, on a brûlé ses carnets, puis on l’a dégagé », conclut Marcel avant de préciser que la mère d’un membre du collectif l’a ensuite hébergé une semaine.

Un épouvantail planté en bordure de la D281... pour repousser les uniformes ? Notre-Dame-des-Landes (c) B.D.

Un épouvantail planté en bordure de la D281… pour repousser les uniformes ? (c) B.D.

Bref, les oppositions qui, sinon divisent, du moins tiraillent, le mouvement des anti-AGO, sont légion. Normal. La ZAD est une vaste mosaïque d’individus, dont le parcours, les aspirations, les motivations ne concordent pas toujours, un rassemblement de citoyens, venus de partout en France ou d’un peu plus loin, qui doivent cohabiter dans un climat d’absolue liberté, vérolé par l’incertitude, la paranoïa et la peur. Car la police, si elle s’est retirée depuis plusieurs mois, rôde toujours. Chaque hélicoptère fouettant le ciel de ses hélices, chaque individu suspect arpentant l’une des nombreuses routes barrées, déclenche chez les jeunes militants devenus paysans, une montée d’adrénaline.

Il faut dire que, sur la ZAD, cet ancien champ de bataille, les rumeurs essaiment plus vite que les mauvaises herbes. Et elles n’ont rien de rassurantes : les téléphones portables des zadistes seraient sur écoute, les policiers s’amuseraient à crever les pneus des véhicules stationnés sur la zone, les vilains bonhommes en bleu en brûleraient même certains, et ce afin d’attiser les tensions intra-ZAD. On raconte par exemple, qu’une nuit, un zadiste, en allant soulager sa vessie contre le tronc d’un arbre, un chêne probablement, est tombé nez-à-nez avec un policier arborant, sur le sien, des lunettes de vision nocturne, dotées d’une diode infrarouge probablement. Ce que ne précise pas l’histoire c’est si le flicaillon se trouvait là pour les mêmes raisons que notre compagnon.

Bref, entre les voisins « psycho », les flics infiltrés, le bruit des hélicos, les voitures cramées, c’est la ZAD parano ! Et si le soleil brille, les oiseaux chantent, les fleurs embaument, les zadistes rêvent (d’un monde meilleur), ils ne voient pas la vie en rose, mais en bleu, le bleu des uniformes.

Photo en Une : un véhicule incendié portant un message d’avertissement teinté d’ironie : « Gare mieux ta voiture, bouffon. » (c) B.D.

Chapitre 5. La ZAD, « the place to be »

Honorine Reussard
Fraîchement diplômée de l'Institut Français de Presse (Univ. Panthéon-Assas), Honorine aime autant se faire une Toile qu'un bon bouquin, procrastiner les yeux sur la Toile que les lèvres dans le vin, interviewer les rois du gasoil que des crève-la-faim.