Notre-Dame-des-Landes : 48 heures chez les « squatteurs » 2/6

Un atelier brique pour la futur maison.

Un atelier brique pour la futur maison.

Qui se cachent sous ces cheveux sales, maculés de boue, tantôt détrempés par la pluie, tantôt brûlés par le soleil ? Ces hippies porteurs d’utopie comme d’une incurable maladie, et ces punks anar’ qui, comme leurs clébards, refusent de se balader au bout d’une laisse ? Les clichés qui pèsent sur les occupants de la ZAD – Zone d’Aménagement Différée rebaptisée Zone à Défendre par les opposants au projet d’aéroport du Grand Ouest – ces « squatteurs », sont nombreux et peu élogieux. A qui la faute ? Aux baveux en mal de sensations fortes qui, pour inscrire leur nom dans les colonnes de la presse mainstream, jouent sur les peurs du Français moyen. Aux journaleux qui, pour se faire, sinon une place au soleil, du moins des épinards au beurre, reprennent en cœur les discours des politiciens ? Pour le savoir, deux de nos journalistes ont passé 48 heures du côté de Notre-Dame-des-Landes.

Chapitre 2 – Au son du clairon, débute la journée des tâcherons

Les nuits sont fraîches sur la ZAD, mais ne découragent pas les tiques qui, toutes alignées sur la toile de tente, sont prêtes à bondir si d’aventure le pauvre journaleux expose un morceau de peau. Il faut pourtant bien se lever et, si les tiques ne motivent pas vraiment le squatteur paresseux, le cri du clairon qui déchire soudainement le silence a vite fait de le projeter hors de la tente, les pieds nus pataugeant dans la rosée matinale. Le clairon a ses raisons : des chantiers sont prévus à la ferme des Cents noms, aussi faut-il que tout le monde soit frais et dispo pour mettre la main à la pâte.

Plusieurs d’entre nous sont déjà assis à la table de la cuisine à beurrer une ou deux tranches de pain, lorsque Jean-Louis, l’adepte du yoga clope au bec, nous rejoint l’air radieux et nous annonce qu’il vient de sauver un lapereau de la mort. Le collectif tente en effet désespérément de nourrir une portée de lapereaux depuis que la mère a rendu l’âme pour rejoindre le paradis des lapins. « Il s’était arrêté de respirer, du coup je lui ai fait un massage cardiaque avec deux doigts et du bouche-à-bouche en soufflant dans ses narines ! ». S’en suivent quelques discussions autour des lapereaux et des probabilités d’en réanimer un.

salon des cent noms notre-dame-des-landes

Entre deux ateliers, il faut bien décompresser. (c) B.D.

Des hommes sans loi

Les zadistes sont un peu à la bourre pour débuter les chantiers. Plusieurs groupes sont créés et se répartissent les tâches. Personne n’est obligé de travailler ici, mais tous savent qu’il est nécessaire de travailler dur pour (sur)vivre au mieux lorsque l’hiver viendra, et donc pour résister encore et toujours à l’État. A l’origine, les Cent noms ne sont pas sur la ZAD pour jouer aux dés et manger bio. Ils se trouvent dans une optique de lutte. Tous ont choisi de s’unir pour lutter contre le projet d’aéroport du Grand Ouest et « tout ce qui y est associé ». Être suffisamment responsable en tant que groupe ou individu est une prérogative indispensable pour mener à bien le combat, car ici, la loi française n’a plus cours pour encadrer les éventuelles dérives.

Au programme de ce matin, rangement de pièces de bois et de morceaux de métaux récupérés à droite à gauche. Champi, Marco, Freddy, Manuel et Marcel (1) retroussent leurs manches et entament un tri des palettes et des poutres en fonction de leur taille. Ça peut toujours servir, lorsque le bois n’est pas déjà faisandé par l’humidité. Le matériel accumulé à la ferme est hétéroclite : des fenêtres, des bacs à douche, des cagettes, des bâches, un espèce de chapiteau en pièces détachées… Dont l’utilité reste encore à déterminer, mais qui seront sans doute un de ces jours exploités dans d’astucieux systèmes D.

le campement des irreductibles

La yourte et la pièce commune des Cent noms. (c) H.R.

Il faut aussi faucher des champs, puis faire sécher l’herbe, l’idée étant d’en faire de la paille pour assurer l’isolation de la future maison commune. Celle-ci doit être prête pour l’hiver, afin d’accueillir tous les habitants des Cent noms et les protéger des nuits glaciales. Jusqu’à maintenant, ils n’avaient que la yourte et son poêle à bois pour affronter courageusement les petites surprises de l’hiver du coin : pluies gelées et boue invasive, épisodes grêleux destructeurs de récoltes, sans compter sur les chutes de neige et le froid rampant qui s’immisce partout. Plus que les flics qui rôdent parfois sur la ZAD, les rigueurs climatiques ont un impact conséquent aux Cent noms, au point de rythmer leur vie, puisque celle-ci dépend essentiellement de la terre et de ses largesses. Des plantes médicinales aux légumes du potager, en passant par les œufs des poules, la nature leur permet certes de gagner en autonomie et en cohésion. Mais, elle les contraint aussi à s’exposer aux cruelles lois du climat et du gouvernement français. En se sédentarisant, les Cent noms ne peuvent en effet que prendre de plein fouet une descente de la police. Malgré tout, les constructions s’enchaînent, les projets se multiplient pour améliorer toujours un peu plus l’organisation, comme si le collectif ne voulait pas penser qu’à mesure que le temps file, le risque d’un retour des « gardiens de la paix » sur les terres du conseil régional, lui, grandit.

(1) Suite à la publication de cette chronique, les Cent noms ont exigé que leurs vrais prénoms n’apparaissent pas.

Photo en Une : les fermiers des Cent noms fabriquent des briques en boue. (c) H.R.

Chapitre 1. Apocalypse ZAD… Chapitre 3. Victuailles et palabres…

Baptiste Duclos
Baptiste Duclos, journaliste et rédacteur en chef de The Dissident.