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Nuit Debout, dépasser ses limites

Chaque soir, les Parisiens participant à Nuit Debout se rassemblent place de la République. Photo Wikimédia/Olivier Ortelpa

Chaque soir, les Parisiens participant à Nuit Debout se rassemblent place de la République. Photo Wikimédia/Olivier Ortelpa

Le 31 mars 2016 après une manifestation contre la loi travail, la première Nuit debout émerge place de la République. Plus d’un mois après le début du soulèvement citoyen des limites apparaissent. L’enjeu est aujourd’hui d’intégrer ces limites au mouvement pour les dépasser.

Tours, 5 mai 2016. Place Anatole France, un petit groupe discute sous une bâche bleue. Assis en tailleur, ils sont une dizaine à refaire le monde. Sur un drap blanc est tagué Nuit Debout. Comme pour rappeler aux passants que le mouvement citoyen continue, ici, dans leur ville. Les voitures passent et ralentissent. Aucune ne s’arrête. Le mouvement commence à tester ses limites, place de la République aussi. Comme un caillou dans sa chaussure, discret mais gênant.

Nuit Debout laisse des traces de son passage au coin des rues. Photo Flickr/Thierry Ehrmann

Nuit Debout laisse des traces de son passage au coin des rues. Photo Flickr/Thierry Ehrmann

Retour au mois de mars. Le projet de la loi travail est annoncé par la ministre Myriam El Khomri. Au même moment Merci Patron !, documentaire réalisé par François Ruffin du magazine Fakir, débarque sur grand écran. Le mouvement contre la loi travail rassemble étudiants, lycéens, actifs, chômeurs et retraités. Il prend une ampleur inespérée. Tout est réuni pour qu’un mouvement citoyen émerge de ce vivier de jeunes et moins jeunes en colère.

Place de la république, des citoyens s’unissent contre les politiques gouvernementales le 31 mars pour leur première Nuit debout. En province aussi, on refait le monde. Revendications sociales, démocratiques, anti-sécuritaires, écolos… Tout part de la loi travail, mais Nuit Debout ne se contente plus de cette opposition. L’absence de perspectives politiques fédère tout ce petit monde. Plus d’un mois après le début de Nuit Debout, les choses on pourtant l’air de s’essouffler. Le contexte tournerait-il en défaveur du mouvement fraîchement débuté ?

Une trentaine d’années, plus diplômé que la moyenne

Le portrait robot du participant au mouvement Nuit Debout a été réalisé par une trentaine d’enquêteurs, chercheurs et étudiants en sciences sociales. Regroupés au sein du collectif « Sciences sociales debout », ils ont tiré plusieurs conclusions. Le participant à Nuit debout est plus diplômé que la moyenne, mais aussi plus souvent au chômage. Il a une trentaine d’années environ. Il vient à 90% de la région parisienne, dont 63% de Paris intra-muros. Le participant se situe bien souvent à gauche de l’échiquier politique.

Mais où sont les représentants des « beaux-quartiers » et des « quartiers populaires » ? François Ruffin confiait début avril à Télérama que Nuit debout devait « dépasser les seuls centres urbains et essaimer à la périphérie, dans les banlieues, les zones rurales et industrielles (…). Il faut trouver le moyen de toucher des milieux populaires ». Seulement un mois après, pas ou peu de citoyens des quartiers les moins connectés ou des « beaux-quartiers » à Nuit debout. Début mai, l’obstacle si redouté semble atteint. L’entre-soi. Le mouvement s’y enferme, malgré lui. Problèmes de communication, d’écoute ?

Vers un essoufflement ?

Plus de la moitié des Français souhaite voir interdire la Nuit debout en raison des « risques et dégâts engendrés », selon l’institut de sondage Odoxa. Le soutien aux participants du mouvement citoyen s’affaiblit lui aussi. Les personnes interrogées se disent à 51% favorables à Nuit Debout. C’était 60% début avril. Noémie et Ariane participent au mouvement contre la loi travail et à Nuit Debout, à Tours. Depuis le début des manifestations, blocus, rassemblements ou actions, elles essayent d’expliquer leurs motivations. Mais comme le rappelle Noémie, « on ne peut pas nous demander de créer quelque chose de concret et abouti en un mois ». Nuit Debout avance doucement, et pourrait bien se terminer plus vite que prévu.

Début avril, les participants avaient entrepris de construire un potager. Initiative vite stoppée par les autorités. Photo Flickr/Nicolas Vigier

Début avril, les participants avaient entrepris de construire un potager. Initiative vite stoppée par les autorités. Photo Flickr/Nicolas Vigier

Mais alors, les Nuits debout sont-elles vouées à l’échec ? Ni oui, ni non. Le mouvement a de nombreuses limites à dépasser. Toucher massivement la population. Ne pas tomber dans l’entre-soi. Éviter toute forme de violence. Accepter les avis divergents. Dépasser les barrières sociales. Faire évoluer le mouvement. Créer autre chose. Quelque chose de constructif. Rester unis. Et dépasser le stade de l’« anti pouvoir ». L’absence de perspectives politiques rassemble, place de la République. Si Nuit debout dépasse la question de l’opposition à toute forme de pouvoir gouvernemental actuel, alors elle pourra tenter de proposer des alternatives politiques. En attendant, les « Nuit-deboutistes » appellent à une mobilisation internationale le 15 mai. L’occasion de sonder la ténacité du mouvement. Rien n’est perdu, mais la route est encore longue.

Paris, 9 mai 2016 : Conseil des ministres exceptionnel. Le gouvernement va recourir au 49-3 pour faire passer la loi travail. Le texte sera donc adopté, sans vote. Au même moment à Tours, le mouvement contre la loi travail bloque le tramway et les bus : « On en veut pas, de cette société-là ».

Manon Vautier-Chollet
Manon Vautier-Chollet, étudiante en journalisme à Tours (EPJT). Sphère citoyenne, sociale, politique et environnementale. Des mots et des photos pour raconter de plus ou moins belles histoires.