Pakistan : le pouvoir dissident du juge Chaudhry - The Dissident - The Dissident

Pakistan : le pouvoir dissident du juge Chaudhry

Le juge Chaudhry met un terme à sa carrière après avoir passé des années à lutter contre la corruption au Pakistan. Photo DR

Le juge Chaudhry met un terme à sa carrière après avoir passé des années à lutter contre la corruption au Pakistan. Photo DR

Le Pakistan et ses 182 millions d’habitants n’a jamais connu une histoire facile depuis sa création en 1947. Chacune de ses régions est attachée à son particularisme (le Baloutchistan en premier). L’armée alterne au pouvoir avec les civils. Trois coups d’état militaires ont eu lieu. L’islam pakistanais s’immisce dans la politique depuis l’islamisation forcée impulsée par le président Zia-ul-Haq en 1986. Sunnites et chiites ne cessent de s’affronter.

Le Pakistan, qui possède l’arme atomique, est au cœur d’une région hautement dangereuse. La sécurité du monde se joue en partie sur ce territoire. Karachi, l’ancienne capitale avant Islamabad, est en passe de devenir la première agglomération mondiale et parmi les plus violentes. Sa population dépasse déjà les 20 millions d’habitants et ce « Pakistan miniature » connait des rivalités et des violences. L’Afghanistan, voisin instable et gangrené par les Talibans, ajoute à la tension : les attentats se succèdent.

Muhammad Chaudhry, l’homme de l’ordre républicain

Dans cette situation chaotique, un homme qui atteint l’âge de la retraite, a marqué l’histoire du pays :  Muhammad Chaudhry, le président de la Cour Suprême pakistanaise. Au printemps de cette année, à la suite d’élections régulières, le nouveau parlement a succédé normalement à l’ancien, élu il y a cinq ans. Et le juge Chaudhry a apporté sa pierre à l’édifice. L’état de droit a en effet été rétabli en 2008 à la suite de grandes manifestations de rue encadrées par les légistes et les juristes.

Issu du Pendjab, c’est au Baloutchistan qu’il a commencé sa carrière. D’avocat général à chef de la Haute cour de l’État. Il est spécialiste des questions financières et des entreprises. Puis de la Haute cour du Baloutchistan il entre à la Cour suprême du Pakistan en février 2000. Il fait allégeance au général putschiste Musharraf en 2002, ce qui montre sa souplesse professionnelle face aux représentants de l’Etat mais l’amène en 2005 à être nommé Chief Justice. Il exerce alors en toute indépendance son mandat à la Cour suprême. Il s’insurge contre le même Pervez Musharraf.

Pouvoir et affaires

Il s’élève contre la vente de Pakistan Steel Mills, l’entreprise clé de l’acier pakistanais, à un proche du Premier ministre. Il dénonce les disparitions d’islamistes que le pouvoir, s’estimant menacé, veut liquider en les accusant de toutes sortes de malversations. En mars 2007, Musharraf lui demande de démissionner. Il est suspendu de son poste. Les lawyers se mobilisent, appellent à la résistance. Les associations des barreaux du pays organisent une marche vers Lahore. Deux mille véhicules sont mobilisés, les  Etats-Unis lâchent Musharraf. Lors des élections législatives, Benazir Bhutto, ex-Premier ministre, est assassinée en marge d’un meeting à Rawalpindi en décembre. Et c’est son mari qui est élu Président de la République islamique en septembre 2008. Ce n’est qu’après d’importantes manifestations en 2009 que le Chief Justice retrouve sa place grâce à ses compétences et son autorité.

Contre le pouvoir personnel et contre la corruption

Le juge Chaudhry influence fortement le président Zardari pour la réforme constitutionnelle d’avril 2010, qui va priver le président de ses pouvoirs usurpés. Le Pakistan revient vers un parlementarisme plus classique. Chaudhry mène aussi une lutte implacable contre la corruption, en demandant au Premier ministre de faire mener l’enquête auprès des banques suisses dans lesquelles des dignitaires du régime ont placé des pots de vin illégaux. Le Chief Justice va même pousser le Premier ministre à la démission. En 2012, il s’attaque à des hauts dignitaires de l’armée, Aslam Baig et Assad Dourani, ressortant une vieille affaire des années 90. De l’argent avait été distribué par l’armée pour entraver le parti de Benazir Bhutto. Les chefs de l’armée se retrouvent devant la justice. L’ex-général Musharraf en exil à Londres est accusé d’avoir participé à l’assassinat de Benazir Bhutto.

Un juge critiqué

Muhammad Chaudhry termine sa carrière avec l’accusation d’activisme, proférée par ses pairs. Ceux qui l’ont soutenu s’opposent désormais à lui. Les associations des droits de l’homme dénoncent une justice trop puissante, trop envahissante et militent pour une justice, certes forte, mais contenue. L’intelligentsia de gauche critique Chaudhry, coupable de trop écouter les défenseurs des islamistes disparus, considérant que la liberté de parole doit être rendue pleine et entière aux hommes politiques et non freinée par la justice. Ainsi l’action de Muhammad Chaudhry s’achève en demi-teinte. L’heure de sa retraite a sonné alors qu’un nouveau chef d’état-major de l’armée va être nommé.

Quelle suite pour le Pakistan, qui a beaucoup compté sur ce juge hors du commun pour maîtriser un tant soit peu une vie gouvernementale et politique turbulente et heurtée ?

Pour en savoir plus...

Le syndrome pakistanais, Christophe Jaffrelot, Fayard, 2013.

« Le désordre ordonné : la fabrique violente de Karachi (Pakistan)« , Laurent Gayer, Les études du CERI, étude n°196, 2013.


Alain Roumestand
Alain Roumestand a une carrière très diversifiée : professeur d’histoire, formateur presse et d’élus, animateur radio, syndicaliste, rédacteur presse de l’Éducation nationale, conseiller en formation continue en France et à l’étranger, chargé de communication, proviseur, rédacteur presse internet, historien.