Philippe Grosvalet: "les opposants à l’aéroport se trompent de combat" - The Dissident

Philippe Grosvalet : « les opposants à l’aéroport se trompent de combat »

Philippe Grosvalet

Mars 2013. Le président socialiste du Conseil Général de Loire-Atlantique, Philippe Grosvalet, s’est exprimé dans un entretien avec The Dissident sur les actualités autour de l’aéroport à Notre-Dame-des-Landes, ainsi que sur sa conception de la démocratie, les deux étant intimement liés. Selon lui, il ne peut y avoir de recul sur un tel projet sans risquer un « déni de démocratie ».

The Dissident : Lors de la conférence que vous aviez animé auprès de l’Institut Kervégan, le 11 février 2013, vous disiez avoir lutté dans votre jeunesse contre l’implantation de la centrale nucléaire du Carnet. Cette flamme du militant est-elle encore vive en vous ?

Philippe Grosvalet : Toujours ! Quand on est face à une problématique comme celle de l’aéroport du Grand Ouest, par exemple, et qu’on est en situation de responsabilité, il faut toujours se réinterroger sur les sujets essentiels. Et moi j’ai un principe, c’est de me poser ces questions : qu’est-ce que je pensais à 20 ans ? Comment je voyais la société ? Est-ce que ce que je fais aujourd’hui est toujours conforme à cet idéal ? Evidemment, les choses bougent. L’époque a changé entre le monde où j’avais 20 ans et celui-ci où j’ai 55 ans. Ce qu’il faut conserver, en effet, c’est la flamme, les valeurs de l’engagement, et moi j’essaye toujours –j’espère y arriver- d’être fidèle à ces valeurs et conforme à mes engagements dans toutes les décisions que je prends.

N’est-ce pas difficile de faire cohabiter cette flamme avec vos responsabilités en tant que président du Conseil Général et les compromis qui en découlent ?

Non, les compromis c’est une question d’équilibre. Plus on a de responsabilités, plus on s’élève dans la pyramide, et moins la base est large. On a plus d’influence sur le cours des choses, mais on a sans doute moins de liberté d’agir, parce qu’il faut trouver un compromis. C’est un équilibre entre ses convictions et l’influence qu’on exerce, qui fait que l’avenir n’est pas une fatalité qu’on subit mais quelque chose qu’on construit. C’est ça l’engagement politique. Le piège pour un élu, en vieillissant, c’est le cynisme, c’est-à-dire quand on perd ce rapport à la flamme. Et des gens cyniques, j’en connais. A droite comme à gauche, ça peut arriver. C’est l’usure du pouvoir. On voit ce qui se passe en Italie ou même en Espagne, qui sont des pays européens, modernes, et où on parle pourtant de corruption, où on voit les citoyens se détacher de la politique et préférer un vote populiste qui n’est pas constructif. La preuve, c’est que l’Italie est aujourd’hui ingouvernable dans l’état. La politique, c’est la solution, encore faut-il être à la hauteur de ce que les gens attendent de nous.

Ce qui nous ramène à une autre de vos déclarations lors de cette conférence, selon laquelle « les dirigeants politiques ont besoin de changer de posture ». Qu’entendez-vous par là ?

C’est une question d’éthique, de façon de se conduire, d’agir pour le bien public et de préserver les ressources, notamment économiques et financières. Les citoyens attendent des élus -et c’est légitime- qu’ils soient exemplaires dans leur vie, dans leur comportement, dans leurs actes. C’est une affaire de rigueur intellectuelle. Je pense également qu’il faut revenir à une vision de long terme, et même de très long terme. Aujourd’hui, on est en permanence dans le très court terme, dans une société où l’information est presque instantanée, avec le téléphone portable, Internet.. Et en même temps, on se doit de projeter la société dans le long terme et d’accompagner les évolutions technologiques, sociétales, environnementales, etc. C’est ça notre responsabilité.

Plus de rigueur.. Cela fait penser à la Suède, un pays au sein duquel les ministres ont un devoir de transparence envers les citoyens, ceux-ci pouvant vérifier s’ils utilisent l’argent public pour des dépenses personnelles. Si vous étiez ministre, vous accepteriez une telle transparence ?

Je ne rêve pas d’être ministre, parce que je pense que c’est une fonction extrêmement ingrate, entre les ordres de la République et les exigences de la fonction.. Après, sur la rigueur, je pense qu’aujourd’hui on se doit d’être exemplaire. Sur le principe, l’éthique et la transparence, je suis tout à fait d’accord, mais à condition que cela soit appliqué aussi à tous les corps de la société. Pour moi, ça vaut autant pour les patrons d’entreprise, les gens des médias que les élus politiques. Au fond, les revenus des politiques sont transparents puisqu’ils sont déterminés en assemblée. Moi je suis pour le contrôle des comptes publics, et je pense que les chambres régionales des comptes doivent avoir plus de moyens. Les collectivités doivent rendre des comptes, comme d’ailleurs les entreprises rendent leurs comptes annuels. Tout cela doit être totalement transparent, sur la place publique, de façon à ce que les citoyens puissent vérifier s’il y a des excès. Et on tend à aller vers cet idéal. C’est la démocratie : une plus grande transparence, de l’honnêteté, et un contrôle par les citoyens de ce que font leurs élus. Et même les élites en général ! Je suis par exemple scandalisé quand Carlos Ghosn, le président de Renault, dit qu’il va geler deux millions d’euros. C’est choquant, il s’adresse à des salariés qui ont un peu plus du smic. Et en plus on a l’impression qu’il fait un effort suprême, c’est incroyable !

Donc on peut espérer bientôt un outil à disposition des citoyens pour vérifier les finances des élites politiques ?

Non, mais des collectivités en tout cas, c’est ce que je demande. Il y aura sans doute dans le futur acte de décentralisation des incitations à ce que les collectivités locales soient encore plus contrôlées et rendent des comptes annuels. Il y aura une forme d’expérimentation, et je proposerai que le département de Loire-Atlantique soit une collectivité qui s’engage dans cette démarche.

Concernant le projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes, estimez-vous que la concertation entre les différents acteurs est allée jusqu’à son terme ?

Je pense que oui. En tout cas, toutes les procédures ont été respectées : les procédures publiques, notamment le débat, les enquêtes, les élections qui ont reconduit les équipes qui étaient favorables à l’aéroport, les procédures juridiques qui, jusqu’ici, ont systématiquement débouté tous les recours… Donc on est dans un système démocratique. Après, que tout le monde ne soit pas d’accord, c’est le principe même de la démocratie. Il y a des blocages.. Mais j’ai lu des papiers, notamment un qui était paru dans Télérama, où on voudrait qu’une petite élite ou un petit groupe force la décision. Ce n’est pas ça la démocratie ! Il y a un certain nombre de processus électifs, juridiques, qui permettent au projet de se construire. Si à chaque fois qu’une minorité, et c’est le cas ici, s’oppose à un projet, et que ce projet doit être arrêté, alors on ne fait plus rien. On ne construit plus le développement. On n’assure plus les besoins pour nos concitoyens en terme d’emplois ou de services publics. On peut s’opposer à un aéroport, mais certains pourraient aussi bien s’opposer à un hôpital, un centre de secours, une aire d’accueil pour les gens du voyage, ou à des logements HLM. Si on accepte que des minorités s’opposent à un projet collectivement arbitré, on s’engage dans la pire des voies, celle du déni de démocratie.

Est-ce qu’on ne pourrait pas faire plus de votes locaux pour donner une légitimité démocratique incontestable à ce type de projet ?

Oui, mais on n’est pas non plus dans une démocratie à la Suisse où à chaque projet on demande un referendum. On est dans une démocratie représentative. Les citoyens délèguent le pouvoirs à leurs représentants de conduire les affaires publiques dans l’intérêt général. Sur Notre-Dame-des-Landes, il y a des opposants de bonne foi et je les rejoins sur bien des points : la préservation des ressources, la qualité de l’eau, les terres agricoles, la planète que nous allons laisser à nos enfants, etc. Sauf qu’ils se trompent d’objet. Il s’avère que cette question du déplacement de l’aéroport a focalisé sur un aspect emblématique tout un tas d’opposition pour des motifs divers, dont certains sont légitimes.. Mais ces valeurs, ce sont nous, les politiques, qui les défendons, y compris en déplaçant l’aéroport.

Que pensez-vous de la position de la député européenne EELV Sandrine Bélier et de la décision de la Commission européenne de demander des explications à la France sur des infractions supposées au droit communautaire ?

Sandrine Bélier a fait tout un pataquès parce qu’elle a obtenu un rendez-vous.. C’est bien, mais si à chaque fois qu’on obtenait des rendez-vous à Paris ou à Bruxelles on ameutait toute la presse, ça ferait beaucoup de colonnes de journaux surchargées. Il s’avère qu’elle a utilisé une procédure qui est assez coutumière. Comme toujours en matière de procédures, l’élu que je suis ne porte jamais de jugement préalable. Ce n’est pas à moi de pré-supposer du bien fondé d’une procédure et surtout des résultats que la juridiction compétente donnera. Il y a donc des procédures en cours, celle-ci en est une nouvelle, qui n’est pas exceptionnelle et qui pour l’instant n’est pas aboutie, à peine engagée. Toutes celles qui ont été engagées aujourd’hui ont reçu un avis négatif de la justice. Aucun recours n’a été retenu jusqu’ici. Je ne fais que constater.

Mais dans les textes, est-ce qu’un organe comme la Commission européenne aurait le pouvoir de faire revoir un projet comme l’aéroport ?

Ça c’est une affaire entre la France et l’Europe, notamment sur la question de la loi sur l’eau. Il y a des juridictions compétentes qui doivent donner des avis, on verra bien. Mais en tout cas, toutes les précautions ont été prises, et s’il y a des défauts, ils seront constatés et on les corrigera. De toutes façons, quelques soient les dossiers d’investissement, on ne peut plus rien faire sans qu’il y ait ces procédures-là, notamment dans un département où l’eau est aussi prégnante. A partir du moment où il y a des évolutions en matière de protection des ressources et notamment de l’eau, il y aura des oppositions et des recours aux niveaux national et européen à chaque fois qu’on construira quelque chose.

Il y a eu une campagne de communication en faveur de l’aéroport, et dans le même temps les médias ont fait part d’un possible partenariat entre France 3 et la Région Pays de Loire. Est-ce qu’une telle action, si elle est toujours d’actualité, ne pourrait pas être interprétée comme une tentative d’influence sur le traitement de l’information fait par France 3 ?

Ce sont deux choses différentes. Il y a une campagne de communication qui est faite sur l’enjeu qu’il y a autour de la construction de cet aéroport, comme on le fait par exemple sur la nouvelle ligne de bus à haut niveau de service qu’on va mettre sur Treillières. A partir du moment où on apporte un service supplémentaire, utile et d’intérêt général à la population, il est logique que nous communiquions pour le faire connaitre. On le fait pour tout : les bus, le train, l’avion, les développements industriels, etc. En ce qui concerne les rapports entre une collectivité locale et un média, je considère qu’une collectivité n’a pas à financer le fonctionnement d’un média. Il faut distinguer le pouvoir politique et la liberté des médias. D’autant plus que France 3, c’est le service public. Ils sont financés par la redevance, donc par les contributions des citoyens. France télévision est un média qui nous appartient à tous. Il faut en garantir la liberté. Je suis donc personnellement très réticent au financement des médias par une collectivité, parce qu’il y a toujours cette tentation du pouvoir politique de vouloir influencer le média et intervenir sur son cours. Il faut se prémunir contre ce genre d’excès assez dangereux.

Globalement, que pensez-vous du traitement de l’aéroport du Grand Ouest par les médias ?

Il faut déjà différencier : il y a les médias parisiens et les médias locaux. Je trouve personnellement qu’il y a eu toute une période où ils ont fait la part belle aux opposants, notamment à Paris. On est en train d’inverser, de rééquilibrer un peu les choses, et c’est tant mieux, mais la balance reste en faveur des opposants. Il y a de larges surfaces de papier qui ont été consacrées aux opposants ou aux événements contre l’aéroport, et finalement peu de médias qui se sont contentés de peser le pour et le contre. Les médias locaux ont fini par le faire, notamment les deux principaux ici en Loire Atlantique, Ouest France et Presse Océan. Evidemment, les journalistes ont une déontologie professionnelle, mais ils ont aussi un avis sur les choses. J’ai eu l’occasion de consulter un échange de courriers entre un ami à  moi et un journaliste de Télérama, je crois, où le parti pris du journaliste était évident. Si je prends l’exemple du Monde et les papiers de M. Kempf, ils sont d’une subjectivité indigne d’un journal comme celui-ci. C’est quasiment scandaleux qu’un journaliste puisse avoir un tel ton, et être tellement à côté de la réalité de ce que nous vivons ici sur notre territoire. Ce monsieur n’est pas digne d’écrire dans le Monde.

Finalement, cette contestation autour de l’aéroport ne serait-elle pas l’occasion pour le département de Loire Atlantique de se poser comme précurseur sur de nouvelles méthodes d’écoute des citoyens, via la démocratie participative, le débat d’idées, etc. ?

Pour ma part, je trouve que c’est le sujet où il y a eu le plus de débats. Il n’y en a jamais eu autant ! Par médias interposés, sans doute, mais l’échange d’arguments qu’il y a eu… Je ne connais pas un seul dossier sur ce territoire où il y a eu autant d’intelligence de part et d’autre. On pense que la démocratie, c’est le consensus permanent. Ce n’est pas le cas : la démocratie c’est aussi des rapports de force, des expressions, et à un moment donné il y a des décisions qui sont prises et c’est la majorité qui l’emporte. Mais depuis longtemps, on est tellement convaincu, les uns et les autres, d’avoir les bons arguments, qu’on n’arrivera justement pas à se convaincre. Le problème de la démocratie participative, notamment d’un referendum sur un sujet aussi sensible et compliqué, c’est comment est-ce qu’on peut faire comprendre à l’ensemble de la population la complexité de ce dossier dans une réponse qui serait oui ou non, pour ou contre ? Cela me parait difficile.

C’est pourtant le principe du referendum de justement trancher définitivement sur une question, même complexe..

Ce n’est pas la forme de démocratie que je soutiens. Je trouve que le referendum est à manipuler avec précaution. Si à chaque fois qu’on a un projet public, on demande un referendum, je ne suis pas sûr que l’on puisse continuer à amener des politiques d’intérêt général. On arriverait à des phénomènes un peu communautaristes, un petit peu à la Suisse.. C’est pour ça que je suis contre cette forme de démocratie. Il y a sans doute des grands sujets constitutionnels qui méritent une telle consultation, comme ça a été le cas pour l’Europe, mais pour l’aéroport, je ne suis pas d’accord. En plus je connais déjà le résultat : le pour est majoritaire dans la population, très largement.

Baptiste Duclos
Baptiste Duclos, journaliste et rédacteur en chef de The Dissident.