Politiquement incorrect – Edito

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Dire et écrire que la délinquance et la sécurité constituent l’une des questions majeures de notre société moderne… politiquement incorrect ! Elle est pourtant au centre des préoccupations des Français depuis une bonne vingtaine d’années. Et la Déclaration universelle des droits de l’homme, adoptée par l’Assemblée générale de l’ONU en 1948, reconnaît comme des droits fondamentaux la sécurité des personnes (article 3) et celle des biens (article 17).

Dire et écrire que l’immigration doit être sérieusement contrôlée et que l’intégration des immigrés dans la société et la culture française est une tâche primordiale… politiquement incorrect ! C’est pourtant un premier ministre de gauche, Michel Rocard, qui déclarait le 3 décembre 1989 : « Nous ne pouvons héberger toute la misère du monde ». Et la priorité accordée depuis longtemps au respect des différences culturelles sur une volonté d’intégration quasiment inexistante a participé de l’accroissement des communautarismes et des ghettos.

Marée noire italienne

Dire et écrire que les « délocalisations » d’unités de production sont un juste retour des choses et que les populations de ce qu’on appelait autrefois le « tiers monde » doivent bénéficier à leur tour du développement économique… politiquement incorrect ! Pourtant, l’ex directeur général de l’Organisation mondiale du commerce, le socialiste Pascal Lamy, déclarait le 17 septembre 2013 à France Info que la France et l’Europe avaient elles aussi – et pas seulement les pays émergents – bien profité du coup de fouet donné à l’économie mondiale qu’a été la « mondialisation » des échanges.

Dire et écrire que la dette publique en France (Etat, collectivités territoriales, système de santé et de prévoyance) est une bombe à retardement qui, si elle ne va pas exploser dans les huit jours, le fera à terme et plus tôt qu’on ne le pense si les taux d’intérêts venaient à grimper… politiquement incorrect ! Pourtant, la Cour des comptes, des hommes politiques hexagonaux, le Commission européenne, etc., ont mis notre pays en garde. La vérité n’est-elle pas que les Français ont peur de ce qui peut arriver et se bouchent les oreilles ? Au second tour de l’élection présidentielle de 2012, ils ont voté à 100% des suffrages exprimés pour deux candidats qui leurs promettaient le rêve plutôt que l’effort.

Dire et écrire que la raison principale de cette dette est que le pays dépense trop, surtout parce qu’il a laissé se développer une fonction publique tentaculaire et que les fonctionnaires et assimilés sont aujourd’hui (ce n’était pas le cas autrefois) des privilégiés dans la société (rémunérations, retraites, temps de travail…) … politiquement incorrect ! Lorsqu’on enquête, que l’on creuse au-delà des discours convenus des syndicats et des propos lénifiants des politiques en quête d’électeurs, on s’aperçoit hélas que la réalité est parfois tellement crue qu’on n’ose la décrire.

Dire et écrire que le mariage entre homosexuel(le)s ne va pas forcément de soi, que le PACS a réglé bien des situations, que la finalité du mariage est d’abord l’existence d’une cellule économique de base permettant sur la durée de faciliter les successions et qu’elle trouve sa justification première pour et en fonction des enfants à venir, et qu’alors des questions se posent, bien au-delà du principe d’égalité… politiquement incorrect ! La captation du débat entre deux pôles où les slogans et les croyances l’emportent sur la raison et la réflexion empêche dans les faits que l’on aille sereinement au fond des choses.

Dire et écrire que le Front national est devenu un parti comme les autres, qu’il a des élus à l’Assemblée nationale et au Parlement européen, qu’il représente pas loin d’un électeur sur cinq (localement parfois bien plus), que rien ne justifie qu’on l’ostracise et qu’il doit bénéficier de la totale liberté d’expression dont bénéficient les autres formations de droite, du centre, de gauche et d’extrême gauche… politiquement incorrect ! Au nom de quels principes ceux qui contestent notre société démocratique et notre appartenance à l’Europe, à gauche, seraient plus « fréquentables » que ceux qui le font à droite ? Les Français qui votent Front national seraient-ils moins Français que ceux qui votent NPA ou Lutte ouvrière ? N’est-ce pas par la confrontation des idées et des actes que l’on peut combattre celles et ceux avec lesquels nous sommes en profond désaccord ? La liberté d’expression est-elle à géométrie variable ?

Arrêtons là cette litanie, qui montre jusqu’à l’absurde l’existence d’un conformisme, d’une « pensée unique » qui n’est pas forcément celle qu’on croit, d’une « bien-pensance » peu en phase avec nos valeurs communes de référence : liberté, égalité, fraternité aussi, et puis laïcité, tolérance, respect du « bien commun »…

Ajoutons-y la vérité. Elle est mal en point. Le mensonge est devenu l’arme préférée des politiques, mais il a aussi pénétré tous les rouages de la société, et jusqu’à la cellule familiale. Mentir n’est plus une faute au regard des normes sociales actuelles, et le précédent ministre du budget fait parfois à cet égard figure de bouc émissaire…

Mensonges et conformisme de la pensée

Quelle peut en être la raison principale ? Il semble qu’on doive la chercher dans le « relativisme », ce mode de pensée très ancien, dont le sophiste grec Protagoras (Vème siècle av. JC) est considéré comme le fondateur : « L’homme est la mesure de toute chose ». Il n’y a donc pas de vérité absolue, d’objectivité même scientifique, dans la vie sociale tout dépend des circonstances et des personnalités… Relativisme épistémologique, culturel, moral… ce mode de pensée est triomphant en ce début de XXIème siècle. Du coup, la responsabilité individuelle et collective s’estompe, les anciennes valeurs héritées soit du christianisme soit des philosophes des Lumières ne sont plus à l’ordre du jour. « Dire la vérité » n’est plus important. On oublie alors que le mensonge crée la défiance, et qu’il ne peut y avoir de vie en société harmonieuse sans la confiance.

Une profession devrait résister bec et ongles à cet esprit du temps : les journalistes. Leur travail est en effet de cerner au plus près cette vérité, et de fournir au public des faits authentiques, des explications pour comprendre, des commentaires pouvant donner du sens. Force est de constater que la véracité des faits rapportés est trop souvent prise en défaut et les explications « sous-traitées » à de prétendus experts ; les commentaires, en revanche, sont légion, plutôt du type café du commerce que dans le but d’éclairer le public.

Le conformisme de la pensée, le politiquement correct sont à l’opposé de la pratique souhaitable du journalisme. Le professionnel doit au contraire avoir chevillées au corps l’indépendance d’esprit, la lutte contre ses propres convictions, la « culture du doute ». Afin de ne pas prendre pour argent comptant tout ce dont il est abreuvé en permanence par les sources d’information, en particulier les services de communication qui, depuis leur développement dans les années 1980, se sont aguerris et ont affûté leurs armes de persuasion massive.

Dans un tel contexte, le politiquement incorrect devrait être pour le journaliste une ardente obligation.

Yves Agnès
Journaliste retraité, ancien chef de rédaction à "Ouest-France" et rédacteur en chef au "Monde", Yves Agnès a dirigé le Centre de formation et de perfectionnement des journalistes à Paris. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur le journalisme et les médias, notamment "Manuel de journalisme" (La Découverte, 3e édition 2015), "Le Grand Bazar de l’info" (Michalon 2005), "Ils ont fait la presse" (Vuibert 2010, livre codirigé avec Patrick Eveno pour l’Ecole supérieure de journalisme de Lille). Il a présidé de 2007 à 2015 l’Association de préfiguration d’un conseil de presse en France (APCP).