Portraits Schengen : Ciprian ou le destin des diplômés (1/4) - The Dissident - The Dissident

Portraits Schengen : Ciprian ou le destin des diplômés (1/4)

Petit commerce de produits roumains en Espagne. Photo Aurore Flipo

Comme beaucoup de jeunes diplômés en Roumanie, Ciprian a mis les voiles au lendemain de l’obtention de son Master d’économie. Le ministère du travail roumain proposait alors des contrats saisonniers de serveur dans une station balnéaire espagnole. Ciprian est parti pour un été, c’était il y a sept ans.

Ciprian (son prénom a été changé) aura 31 ans cette année. Un cap symbolique, qu’il redoute. Pour ce jeune Roumain, installé en Espagne depuis sept ans, la trentaine a un goût amer. « Les années passent… Je me rends compte chaque jour un peu plus que je fais ce que je fais, mais même si je travaille bien… Toute ma vie je resterai un étranger ici ».

Ciprian était un étudiant brillant. Il obtient son diplôme d’économiste à 24 ans, mais l’avenir lui paraît peu prometteur en Roumanie. Les emplois qualifiés sont rares pour les jeunes, et comme débutant, il peut espérer un salaire mensuel d’environ 100 euros. La même année, un ami d’enfance revient avec 4000 euros, gagnés sur la côte espagnole en quelques mois. « Pour moi, à l’époque, c’était incroyable ». Il décide alors de faire partie du prochain voyage. Malgré le fait que la Roumanie ne soit pas encore membre de l’Union Européenne, y trouver du travail est facile, par l’intermédiaire du ministère du travail qui fournit l’Espagne, alors en plein boom économique, en tant que main-d’œuvre saisonnière.

Partir quelques années pour mettre de l’argent de côté

La première année, Ciprian revient en Roumanie avec 3000 euros. Tente à nouveau de chercher du travail. Il n’y parvient pas, et décide alors de repartir, avec l’intention de travailler quelques années pour mettre de l’argent de côté, puis de rentrer s’acheter un appartement, afin d’avoir une certaine sécurité économique et un toit à lui pour, un jour, élever ses enfants. La plupart du temps, c’est avec ce genre de projet que partent les jeunes. Une, deux, ou trois années à l’étranger, avant de chercher une « vraie carrière », en ayant pu amasser suffisamment d’argent pour pouvoir voir venir.

Ciprian ne vient pas d’un milieu pauvre, mais d’un milieu déclassé. Sa mère, institutrice, gagne beaucoup moins qu’avant, et son père, comptable proche de la retraite, a connu de nombreux licenciements depuis la perte de son emploi dans un hôtel, à la fin des années 1990. Les trois enfants vivent à l’étranger. Son frère à Madrid, où il exerce le métier d’agent de sécurité, et sa petite sœur à Londres, où elle poursuit des études d’ingénierie aéronautique grâce à une bourse de General Motors. Ciprian en est très fier. « C’est la seule fille de sa classe. Elle est sortie major de promo. »

De serveur à chauffeur-livreur

Après son second départ, Ciprian apprend l’espagnol rapidement et parvient à s’installer sur la Costa Brava. Il est logé par son employeur, directement dans l’hôtel. Les contrats sont annuels, il est renouvelé trois fois d’affilée. La même année, la Roumanie entre dans l’Union Européenne. Ciprian parvient à obtenir un meilleur poste, de chauffeur-livreur.

Même si ce n’est pas ce dont il rêve, il apprécie les avantages de ce travail par rapport aux longues heures et aux semaines de travail six jours sur sept, week-ends et vacances compris, qui caractérisent le travail hôtelier. Malgré tout, la vie en Espagne est chère, et Ciprian dépense tout son salaire.

Deux emplois, un avenir incertain

Quand Ciprian repense à son départ de Roumanie, il en rit. Un rire un peu jaune, désillusionné. « Je croyais rester deux ans et devenir le roi du mambo ! Bien sûr, ça ne s’est pas passé comme ça ». Depuis deux ans, il a repris un travail de serveur le week-end en plus de son travail de chauffeur la semaine, afin de pouvoir mettre de l’argent de côté et un jour peut-être, monter son entreprise en Roumanie. En extra, il arrive à gagner 400 euros par week-end, soit un deuxième salaire par mois. Il vit aisément dans un appartement « assez luxueux » et parvient à économiser. Il s’est acheté une belle voiture. Derrière ses lunettes de soleil griffées, Ciprian semble offrir le visage d’une success story.

Pourtant, il se sent entre deux chaises, entre une société roumaine qui ne lui offre pas de perspectives et une société espagnole où il se sait cantonné à des tâches subalternes. « C’est un casse-tête parce que je me dis que je devrais rester ici pour vivre, ne pas être un chien… et d’un autre côté, si je reste, les années vont passer… et arrivé à 60 ans, tu as une bonne retraite mais tu n’as vécu pour rien. »

« Je crois que j’aurai 70 ans quand la mentalité roumaine changera »

L’entrée de la Roumanie dans l’Union Européenne a suscité beaucoup d’espoir parmi les jeunes. Elle représentait l’achèvement d’une démocratisation qui devait changer la donne, et c’est aussi dans cet esprit-là que Ciprian est parti : en attendant des jours meilleurs qui ne devaient tarder.

Mais au fil de ses voyages annuels en Roumanie, ses attentes sont toujours déçues et le retour reporté. Pour Ciprian, comme nombre de ses compatriotes, c’est la corruption et la faiblesse des salaires qui empêchent le pays d’avancer : « Parce que si tu n’as pas assez à manger, tu es en colère contre toi-même et contre le pays. »

Les récentes manifestations de Roşia Montana expriment ce ras-le-bol vis-à-vis d’un gouvernement accusé de vendre le pays sans que la population ne bénéficie jamais des retombées financières. A travers l’histoire de la mine, les Roumains ont l’impression d’entendre une fable déjà mille fois contée : la richesse de demain nécessite le capitalisme sauvage d’aujourd’hui. Mais pour Ciprian comme pour les manifestants de Roşia Montana, demain n’a jamais semblé aussi loin.

Aurore Flipo
Aurore Flipo - Doctorante à Sciences-Po, elle termine une thèse de doctorat en sociologie sur les migrations des jeunes Polonais en Angleterre et Roumains en Espagne. Elle s’intéresse aux questions migratoires, mais aussi à la précarisation des jeunes en Europe, dont la mobilité constitue une facette.