Portraits Schengen : Kaja, bibliothécaire de campagne (2/4)

Kaja a quitté son pays d'origine, la Pologne, pour vivre en Angleterre. Photo Aurore Flipo

Lorsque je rencontre Kaja, au printemps 2009, elle a 28 ans. Récemment installée dans une petite ville pittoresque du Nord-Ouest de l’Angleterre, elle a obtenu un emploi pour le County Council1 pour promouvoir les onze bibliothèques publiques du canton auprès des habitants. Quatre ans plus tard, elle a développé ses activités pour se faire pont entre les cultures.

Kaja (le prénom a été modifié) ne manque décidément pas d’occupations. Depuis quatre ans, elle sillonne les vertes collines du South Lakeland, dans la région du Cumbria, pour promouvoir la lecture, mais aussi la compréhension mutuelle au travers des cours de langue : anglais à destination des migrants, mais aussi polonais pour des Anglais désireux de l’apprendre. A côté de cela, Kaja trouve encore le temps d’organiser des concerts (son mari, Polonais également, est guitariste), d’assister aux conférences de l’Union des bibliothécaires, de coudre bénévolement des pochettes pour une œuvre de charité et de gagner des concours d’écriture.

Les migrants dans les milieux ruraux : une nouveauté

Dans ce petit canton riche et vieillissant de l’Angleterre, les migrants de l’Est de l’Europe sont une curiosité. Jusqu’à récemment, les seuls étrangers que l’on trouvait ici étaient des touristes, venus s’imprégner d’une atmosphère considérée comme représentant la quintessence de l’ « Englishness »2. Ici, le besoin de main-d’œuvre s’est fait ressentir dans l’industrie des services et de la santé : les personnes âgées sont demandeuses de soins à domicile, et les touristes de chambres impeccables et de tasses de thé. Mais la démographie locale manque désespérément de jeunes, partis à la ville ou à l’université, tandis que plus d’une personne sur trois a plus de 60 ans. On peut ainsi estimer localement que près d’un jeune sur quatre est de nationalité polonaise.

De jeune fille au pair à bibliothécaire

Titulaire d’un Master de sciences de l’information, Kaja fait partie de la minorité de migrants qui exerce dans le pays d’accueil le métier pour lequel ils sont qualifiés. Mais il n’en n’a pas toujours été ainsi : quand Kaja quitte la Pologne, c’est avec un contrat de jeune fille au pair, et dans le but d’étudier l’anglais. Elle quitte alors l’emploi qu’elle occupait depuis trois ans dans les bibliothèques scolaires de sa ville pour rejoindre une famille anglaise.

Mais la famille qui l’accueille ne tient pas ses promesses : en réalité, il n’y a pas d’école d’anglais, seulement un cours pour débutants. Kaja décide alors de quitter la famille et de chercher du travail par elle-même dans une ville voisine. Dans cette ville dévastée par le chômage, elle étudie au college3 et travaille comme serveuse dans un pub. Une période dont elle garde un fort mauvais souvenir : du haut de son mètre quatre-vingt, ses yeux azur, ses longs cheveux blonds et son accent de l’Est lui valent propos sexistes et déplacés de la part d’une clientèle souvent ivre.

Après avoir rencontré son compagnon, ils décident alors de déménager dans cette région tranquille, où est installé le frère de sa belle-sœur. Après quelques mois de galère, elle trouve par hasard cet emploi de bibliothécaire qui comble ses aspirations. « C’est une véritable passion pour moi, je n’ai pas la sensation de travailler ». Pourquoi alors avoir pris tous ces risques pour exercer, finalement, le même métier qu’en Pologne ?

Partir pour accéder à l’indépendance

Au départ, Kaja était partie pour obtenir une qualification de professeur d’anglais, espérant devenir enseignante en plus de son emploi de documentaliste scolaire. Elle s’explique : « J’ai travaillé trois ans comme documentaliste qualifiée après mes études, et je ne pouvais pas me permettre d’avoir mon propre appartement, d’être indépendante et de payer un loyer. Je vivais chez ma tante, gratuitement. J’ai réalisé que ce n’est pas possible d’être indépendante et de ne plus vivre chez ses parents tout en étant documentaliste, parce que les salaires sont trop bas. Donc j’ai décidé que je pourrais cumuler plusieurs emplois ».

Comme dans de nombreux pays d’Europe, les jeunes ont beaucoup de difficultés à se loger dans les villes polonaises. A Cracovie par exemple, le loyer mensuel moyen d’un studio est de l’ordre de 500 euros, alors que le salaire minimum est de 360 euros. Difficile dans ces conditions de quitter le domicile parental en tant que célibataire, et beaucoup attendent le mariage, parfois même l’arrivée des enfants, pour s’établir. Le modèle de la cohabitation familiale étendue, répandue comme en Europe du Sud (avec laquelle la Pologne partage un fort héritage catholique) ne correspond cependant plus à la mentalité des jeunes d’aujourd’hui. « C’est très difficile pour les jeunes de commencer leur vie adulte, de fonder leurs propres foyers. Ce n’est pas possible ».

« Je me sens bien parmi les Anglais »

Kaja avoue ne fréquenter que peu de Polonais, car ils travaillent beaucoup et souvent en horaires décalés. Dans l’industrie touristique, les horaires atypiques (soirées, week-ends) sont en effet un facteur très important d’isolement pour les migrants, dont les temps de repos sont à rebours de la population locale. A l’inverse, le travail de Kaja est en relation directe avec la population, ce qui lui a permis de s’intégrer très vite et de se sentir parfaitement à l’aise avec les Anglais. Kaja est consciente de sa chance et avec la bibliothèque, elle essaye de développer des activités qui rapprochent les communautés. Bien sûr, sa famille lui manque, et elle ne rate pas une occasion de voyager en Pologne. Mais pour elle, retourner là-bas serait sans conteste « un pas en arrière » sur le chemin de la vie : « En Pologne, j’ai passé mon enfance et mon adolescence. Mais ici, j’ai pu commencer ma propre vie ».

1 Plus ou moins l’équivalent de la Communauté de Communes française

2 L’identité anglaise

3 Etablissement d’enseignement supérieur d’orientation plutôt technique

Aurore Flipo
Aurore Flipo - Doctorante à Sciences-Po, elle termine une thèse de doctorat en sociologie sur les migrations des jeunes Polonais en Angleterre et Roumains en Espagne. Elle s’intéresse aux questions migratoires, mais aussi à la précarisation des jeunes en Europe, dont la mobilité constitue une facette.