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Portraits Schengen : Marek, père de famille piégé par la crise (4/4)

Dans l'entrepôt de Marek. Photo Aurore Flipo

Marek est arrivé en Angleterre en juin 2004, au lendemain de l’élargissement de l’Union Européenne. Après deux ans d’intérim, il est embauché en CDI dans un entrepôt de logistique, comme manutentionnaire. Aujourd’hui père de famille, endetté et physiquement abîmé par son travail, il se sent pris au piège.

Comme tous les jeunes migrants, Marek (le prénom a été changé) explique être parti à cause du manque de perspectives professionnelles dans son pays d’origine, la Pologne. Originaire d’un village proche de la frontière allemande, il n’a pas pu aller à l’université par manque d’argent. Sa mère, institutrice mise en pré-retraite à cause d’une maladie qui l’a rendue sourde, l’élève seule et ne touche qu’une petite pension. Après avoir passé son baccalauréat, il enchaîne divers petits boulots : chauffeur, vendeur… « Je gagnais l’équivalent de six livres (ndlr : environ sept euros) par jour ». Alors quand la Pologne entre dans l’Union Européenne, le 1er mai 2004, Marek fait partie des tout premiers migrants. Pour lui et sa petite amie Ania, à 22 ans, la décision a été vite prise : « Quand tu n’as rien à laisser derrière toi, tu t’en fiches un peu. Donc quand les gens te disent que tu peux venir ici et trouver du travail, il n’y a pas grand-chose à réfléchir, tu n’as rien à perdre. Donc on a pris toutes nos économies, on a emprunté de l’argent à nos familles. (…) On est juste venu. Il n’y avait pas de futur pour nous de toute façon. »

La logistique, une industrie en expansion

A l’époque, l’Angleterre a un fort besoin de main-d’œuvre, en particulier dans l’industrie logistique. « Dans les agences, ils ne demandaient rien. C’était « deux bras, deux jambes, tu vas travailler ». Moi je travaillais dans deux endroits à la fois. Je faisais six heures supplémentaires par jour, pas seulement pour l’argent, c’était aussi une faveur que je faisais au gars de l’agence, parce qu’ils avaient besoin que quelqu’un y aille. » Dans les Midlands, une région industrielle du centre de l’Angleterre, de très nombreux Polonais travaillent dans les warehouses, d’immenses entrepôts de marchandises où l’on charge et décharge des poids lourds, nuit et jour, sept jours sur sept. Le travail est très physique, les accidents ne sont pas rares, et le turn-over du personnel est très important. Pour contourner la loi anglaise qui interdit de garder un intérimaire plus de 12 semaines sans lui proposer de contrat, les ouvriers sont renvoyés et réembauchés tous les trois mois, après deux semaines d’arrêt. Sur les 200 personnes qui travaillent dans la même équipe que Marek, les deux tiers viennent de Pologne, de Lituanie et de Lettonie.

L’endettement des ménages au cœur de la crise

Marek et Ania travaillent dans l’industrie logistique depuis leur arrivée. D’abord intérimaire (« personnel d’agence ») dans différents entrepôts de la région, Marek a finalement été embauché comme « personnel fixe » dans un entrepôt de tri deux ans après son arrivée. Au départ, le couple ne pensait rester que quelques mois. Mais Ania tombe enceinte et ils décident qu’il est préférable de rester, car ils ont du travail et Ania pourra bénéficier d’un congé maternité. Après la naissance de leur fille, Marek fait venir sa mère pour s’occuper de la petite, car lui et sa femme travaillent de nuit. A l’époque, il vient tout juste d’être embauché, et le salaire horaire des employés fixes est bien meilleur que celui des intérimaires. Ils décident alors de souscrire un emprunt pour acheter une maison en Angleterre. A l’époque, les banques prêtent facilement, et la famille emprunte une grosse somme pour une grande maison, avec quatre chambres pour accueillir la mère et l’oncle de Marek, plus un deuxième prêt pour une voiture. A l’époque, personne ne pense que le marché va s’effondrer et le jeune couple pense faire un investissement.

« Dans un cul de sac »

Aujourd’hui, Marek est en arrêt maladie pour plusieurs mois. Il souffre de maux de dos, après tant d’années passées à soulever des cartons, 47 heures par semaine, plus certains dimanches. Son cas n’est pas isolé : la quasi-totalité des picker and packer (c’est ainsi que l’on nomme les manutentionnaires des entrepôts) que nous avons rencontrés reportent des ennuis de santé, maux de dos la plupart du temps. Alors Marek essaye de mettre à profit son temps d’arrêt pour trouver « une issue », car rien ne le déprime plus que de retrouver son poste à l’entrepôt. « Même les singes sont trop intelligents pour ce job. Tu n’as pas besoin de cerveau ». Il aimerait changer, mais aujourd’hui les choses ne sont plus aussi faciles. Dans les agences, le travail s’est raréfié, les salaires ont baissé de près de 12 % en moyenne. Marek fait partie des très rares manutentionnaires de l’entreprise à être embauché. Son entourage lui assure que par les temps qui courent, il a de la chance. Mais pour lui, il s’agit d’un cruel miroir aux alouettes : « C’est paradoxal, mais je pense que j’ai vraiment pas eu de chance d’avoir été embauché. Parce que je travaille là-bas depuis plusieurs années et il n’y a toujours pas de futur pour moi (…) Maintenant je hais mon travail, mais je dois le garder. »

Un sacrifice pour sa famille

Pour le moment, impossible en effet de prendre le risque de changer pour un salaire moindre ou un emploi instable : la maison a perdu 20 % de sa valeur, mais le prêt doit être remboursé chaque mois : « Maintenant je ne peux plus aller ni en avant, ni en arrière. Il n’y a pas de sortie ». Malgré les difficultés de la vie en Angleterre, le retour en Pologne n’est pas envisageable : « Je ne peux pas imaginer de rentrer, pour ma famille. Tout recommencer depuis le départ ». Leur fille est née en Angleterre, et même si elle fréquente l’école polonaise le samedi, pour apprendre à lire et à écrire dans la langue de ses parents, elle se sent surtout Anglaise. Pour ses parents, elle aura de meilleures chances en Angleterre car « il ne suffit pas d’avoir fini l’université pour avoir un travail en Pologne ». Si la promotion sociale tant espérée par Marek n’est pas au rendez-vous, il espère qu’en restant en Angleterre, elle le sera au moins pour sa fille.

Aurore Flipo
Aurore Flipo - Doctorante à Sciences-Po, elle termine une thèse de doctorat en sociologie sur les migrations des jeunes Polonais en Angleterre et Roumains en Espagne. Elle s’intéresse aux questions migratoires, mais aussi à la précarisation des jeunes en Europe, dont la mobilité constitue une facette.