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Portraits Schengen : Marina, entre mobilité et études (3/4)

Un immeuble espagnol dont la construction a été abandonnée, en 2011. Photo A. F.

Marina (les prénoms ont été changés) est arrivée en Espagne à l’âge de 19 ans pour vivre avec son frère, qui avait monté une petite entreprise de construction. Sept ans plus tard, elle termine des études par correspondance pour devenir hôtesse de l’air, tout en cumulant deux emplois de serveuse. Avec la crise, l’entreprise de son frère a fait naufrage et c’est désormais elle qui soutient la famille.

Marina vient d’un petit village de Moldavie, région orientale roumaine qui borde la République du même nom. Comme de nombreux jeunes de cette région, son frère a décidé de partir à l’étranger pour trouver du travail, au début des années 2000.

La mobilité, une stratégie de survie

Dans les villages roumains, l’émigration temporaire est devenue une pratique répandue pour pallier l’absence d’emplois locaux. Beaucoup de familles vivent d’une agriculture de subsistance, en particulier dans l’Est de la Roumanie. La faillite de l’économie roumaine a entraîné un mouvement de retour vers les campagnes, où plusieurs générations d’une famille vivent en se partageant le toit et la terre.

Le travail à l’étranger est alors un moyen de ramener des capitaux au village, pour isoler ou agrandir une maison, par exemple. Les opportunités de travail se diffusent de bouche à oreille, mais il faut parfois savoir les distinguer des rumeurs et des arnaques. C’est ainsi que Ioan, le frère aîné de Marina, s’était vu offrir du travail en Allemagne, garanti avec hébergement. Il n’avait que le transport à payer. Mais après un jour et une nuit d’autobus, le voilà surpris de se retrouver au petit matin en Espagne, dans une ville inconnue, sans travail, ni hébergement, ni personne pour l’accueillir.

La bulle immobilière et l’industrie de la construction

L’histoire paraît abracadabrantesque, et ressemble pourtant à beaucoup d’autres. Le « business » de la migration n’attire pas que des personnes bien intentionnées. Livré à lui-même, Ioan dort plusieurs nuits dans la rue avant d’être embauché sur un chantier de construction par un Espagnol avec qui il deviendra très ami. L’entreprise tourne à plein régime, nous sommes quelques années avant la crise et la bulle immobilière ne cesse d’enfler. Les salaires sont bons, les contrats abondent et la demande de main d’œuvre est permanente. Après quelques années, Ioan se met à son compte et embauche trois personnes. L’été de son baccalauréat, Marina vient passer deux mois chez lui pour les vacances. Il lui demande de rester pour s’occuper des tâches ménagères et lui préparer ses repas, lui promettant qu’elle pourra faire ses études sur place.

La division sexuée du travail

Marina se laisse tenter par la proposition. L’Espagne lui plaît beaucoup. Habituée à rester à la maison en Roumanie, elle ne paraît pas choquée par la proposition de son frère, qui ne veut pas qu’elle travaille à l’extérieur : « Il a dit : je préfère te donner 20 ou 30 euros par jour pour que tu restes à la maison et que tu t’occupes de moi, que tu fasses les tâches ménagères, comme ça tu as un peu de sous et moi je suis plus tranquille ». Pour les femmes roumaines, la division du travail domestique redouble très souvent la division de l’emploi sur le marché du travail espagnol : c’est en effet principalement par le travail domestique (nourrices et cuidantes, auxiliaires de vie auprès des personnes âgées), exercé par les femmes, et la construction, exercée par les hommes, que la migration s’est constituée.

Poursuivre des études dans un contexte de migration : un pari difficile

Mais la promesse de poursuivre des études en Espagne se révèle illusoire. Marina veut devenir hôtesse de l’air, et l’école se trouve à Valence, à 80 kilomètres de là. Les horaires et le temps de trajet en transports en commun sont difficilement compatibles avec ses obligations familiales. Tout cela présente un coût financier et finalement, le projet est abandonné. Son frère consent en revanche à la laisser travailler à l’extérieur, pour son ancien patron. Marina est d’abord embauchée pour nettoyer les chantiers, puis elle se charge de la maison personnelle de l’entrepreneur espagnol. Elle décide finalement de poursuivre des études par correspondance, dans une université roumaine. Grâce à l’argent qu’elle économise de ses ménages, tous les trois mois, Marina se rend en Roumanie pour passer des examens. Avant la crise, plusieurs universités roumaines avaient ouvert des bureaux dans les villes espagnoles, tant les jeunes migrants étaient nombreux. La rupture induite par la migration incite en effet de nombreux jeunes à abandonner ou renoncer à poursuivre des études, réduisant considérablement leurs possibilités futures, que ce soit en Espagne ou en Roumanie.

Après la crise, une reconfiguration des rôles familiaux

Puis vint la crise. Brusquement, les chantiers de construction s’arrêtent. Les clients ne paient plus, le prix des immeubles s’effondre. En quelques mois, le travail se raréfie, l’entreprise de Ioan ferme, et il ne trouve plus d’employeur. Marina s’en sort en jonglant entre plusieurs contrats de quelques heures par semaine : tantôt fleuriste, femme de ménage ou serveuse. Après deux ans de chômage, Ioan a dû se résoudre à quitter leur appartement pour louer une simple chambre, qu’il partage avec sa fiancée. Marina, de son côté, a emménagé chez son petit ami, Espagnol, en attendant que sa sœur la rejoigne, dès qu’elle aura terminé ses études en Roumanie. Ensemble, elles espèrent trouver du travail qualifié, peut-être déménager dans une ville plus importante. Marina devrait avoir terminé son cursus d’ici un an. En attendant, elle travaille le jour dans un bar et la nuit dans une discothèque sur la plage. Son frère pense à rentrer en Roumanie. A présent, ce sont les deux petites sœurs qui espèrent l’aider à rester, et peut-être un jour réunir toute la famille en Espagne.

Aurore Flipo
Aurore Flipo - Doctorante à Sciences-Po, elle termine une thèse de doctorat en sociologie sur les migrations des jeunes Polonais en Angleterre et Roumains en Espagne. Elle s’intéresse aux questions migratoires, mais aussi à la précarisation des jeunes en Europe, dont la mobilité constitue une facette.