Raphaël Liogier : « La façon de faire l’amour est politique »

Raphael Liogier © DR

Comme son nom l’indique, l’ouvrage de Raphaël Liogier Descente au cœur du mâle (Les liens qui libèrent, mars 2018) traite moins des femmes que des hommes. Selon lui, le comportement masculin n’a guère évolué depuis le Néolithique. Explication de texte.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

The Dissident : en quoi consiste cette « descente au cœur du mâle » ?
Raphaël Liogier : Le livre n’est pas sur les violences faites aux femmes dans nos civilisations mais sur leurs causes. Ce dont je parle c’est du regard des hommes. Indirectement, je parle du regard que les femmes ont sur elles-mêmes, dans la mesure où il est en partie déterminé par celui des hommes. Au-delà de la question de la légitimité, je n’aurais pas la compétence de parler de ce que sont les femmes. Cela supposerait de connaître l’expérience d’être une femme. Le problème aujourd’hui, ce n’est pas les hommes en tant que tel mais leur regard, non pas sur les femmes en général, mais sur leur corps. C’est le cœur de l’inégalité. Si l’on est pour l’égalité de base entre femmes et hommes, on ne peut pas se dispenser de parler de ce regard. C’est très exactement la question fondamentale posée par #MeToo et qui l’était déjà par le Mouvement de libération des femmes (MLF) – « Notre corps nous appartient » – et Simone de Beauvoir. Mais le MLF n’était pas un mouvement social de masse. MeToo, pour la première fois, entraîne des millions de gens. Il y a un processus de résilience collective, avec des retours d’expérience. Ce n’est pas un mouvement social irresponsable comme certains voudraient le faire croire. Ce n’est pas un féminisme extrême, mais radical, dans le sens de prendre les choses à la racine. Ce n’est pas du tout une vengeance anti-mâle. L’affaire Weinstein représente une centaine de noms seulement sur plus de 5 millions de témoignages. La règle des dénonciations c’est l’anonymat pour l’intérêt collectif. Il faut l’entendre, ce que n’ont pas fait à l’évidence les rédactrices de« L’Appel des 100 femmes », la tribune du Monde sur le droit d’importuner publiée en janvier 2018 (dont Catherine Deneuve, Catherine Millet… NDLR). C’est ce que je leur reproche le plus !

Comment analysez-vous MeToo, ce hashtag lancé sur Internet en octobre 2017 par l’afro-américaine Tarana Burke et repris par des célébrités comme Alyssa Milano et Gwyneth Paltrow ?
J’enseigne aux États-Unis. Quand on parle à une étudiante, il faut garder la porte ouverte. Certains disent qu’il faudrait des wagons pour les hommes et pour les femmes. Qu’il faudrait contractualiser ces rapports. On peut estimer que cela va trop loin. Mais ce n’est pas ce que dit MeToo. Cela dit juste : « On veut pouvoir dire non. » Il faut sortir du paradigme de John Wayne dans le western de John Ford, La Prisonnière du désert. Il essaye d’embrasser la fille. Elle se débat un peu, sous-entendu parce qu’une fille ne sait jamais ce qu’elle veut. Il lui balance deux gifles et elle est contente. En réalité, les femmes du mouvement MeToo veulent pouvoir dire oui tout de suite, comme les hommes. Ne pas être l’objet d’un prédateur, un animal qu’on chasse. Elles ne veulent plus nier leur jouissance, comme cela était le cas avant. C’est-à-dire de se refuser à l’homme pour augmenter leur prix. Elles peuvent dire oui et être pénétrées sans que l’homme ne les possède. Cela suppose de changer le rapport que nous avons au corps des femmes : posséder quand on pénètre. La femme peut le faire tout de suite sans être considérée comme une salope. Il y a ces deux aspects : dire oui ou non sans être dégradée dans le regard des hommes. L’idée reçue selon laquelle des femmes se « dégraderaient » dans le rapport sexuel en étant considérées comme des objets fongibles, qui s’useraient à l’usage. Cela explique la relation à la jeunesse qui n’est pas pareille chez les hommes et chez les femmes. Si elles veulent pouvoir dire oui ou non c’est pour sortir de ce que j’appelle le capitalisme sexuel.

C’est-à-dire ?
Depuis le Néolithique, les femmes sont perçues comme des objets, au sens économique du terme. Elles sont source d’une jouissance symbolique. On accumule du prestige en couchant avec une ou plusieurs femmes. Pour que le prestige soit renforcé il faut qu’elles-mêmes soient les plus « neuves » possibles. Cela explique la valorisation de la virginité. D’où ce que j’appelle dans le livre « la jalousie rétrospective » caractéristique des hommes : « Avec combien de mecs as-tu couché avant ? » C’est quelque chose qui existe très peu en sens inverse et par imitation. Ce capitalisme sexuel fait qu’on nie la jouissance des femmes dont elles sont l’objet. Cette négation est allée jusqu’à l’excision physique dans certaines ethnies. Mais en réalité, dans nos sociétés, il y a une « excision morale » se traduisant par cette construction de la féminité comme étant sans cesse liée à des valeurs de retrait, de pudeur, de retenue. L’attente est valorisée. On le voit avec le mythe du prince charmant. La princesse attend d’être prise dans les bras du prince , qui la juche fièrement sur son cheval. Il échange sa prestance contre le corps de la femme

Pourquoi est-ce que ce schéma perdure ?
Les femmes ont intériorisé que leur corps se négocie. C’est pour cela qu’elles nient et décalent leur propre jouissance. On ne peut pas en même temps avoir le droit de propriété et être soi-même une propriété. Au XVIIIsiècle, la promesse avait été faite de l’égalité entre les humains en raison même de leur humanité, de ce que Kant appelle « la subjectivité transcendantale ». C’est-à-dire qui transcende toutes les catégories sociales, économiques, raciales, sexuelles. On est sur un pied d’égalité et ensuite on se détermine dans la société. Sauf que les femmes ont été systématiquement exclues. Elles n’ont même pas obtenu le droit de vote ou de propriété. Elles ont dû se battre pendant deux siècles pour obtenir l’égalité en droit. En France, il a fallu attendre 1991 pour que l’État reconnaisse le viol entre époux, une reconnaissance tardive que la femme a une volonté, un désir autonome et un droit de se refuser. Le deuxième niveau est l’égalité économique. À compétence égale salaire égal. Aujourd’hui, elles se battent encore pour ça. Une partie d’entre elles ont pris possession de leurs droits en occupant des positions importantes : directrices d’entreprise, avocates… Elles sont devenues économiquement autonomes. Ce droit de s’approprier des biens au sens civil, de voter, d’être propriétaire… a progressivement modifié leur sexualité. Cela s’est ressenti dans le flirt, dans le rapport direct au corps. Elles ont eu une activité sexuelle consistant à aller en quête de l’homme. Parce qu’elles pouvaient se permettre d’oublier leur propre jouissance. D’où cette idée de la jouissance possible des femmes et la valorisation, notamment avec les sex-toys, d’une jouissance autonome, d’instrumentaliser les hommes…

L’inégalité civique et économique est justifiée depuis le Néolithique par l’inégalité liée au corps

En quoi est-ce que cela impacte le comportement masculin ?
Les hommes n’ont pas compris ce qui s’est passé à ce moment-là. On a commencé à dire : il y a un problème avec la virilité. C’est faux. En réalité, c’est le cœur de l’égalité. L’inégalité civique et économique est justifiée depuis le Néolithique par l’inégalité liée au corps. Tant qu’on ne reconnaissait pas que les femmes étaient propriétaire de leur corps, le droit de vote au sens politique restait factice. À partir des années 2000, les hommes ont commencé à se sentir fragilisés par le comportement des femmes. Un certain nombre d’entre eux ont refusé de s’adapter à cette nouvelle situation.

Comment l’expliquer ?
C’est ce que j’appelle « le paradigme Bertrand Cantat ». C’est très répandu, même chez des hommes progressistes, égalitaristes, d’extrême-gauche – je suppose que Cantat est libertaire. Mais quand on vient au cœur du problème, le corps de la femme, il a une attitude de propriétaire, néolithique, qui va jusqu’à l’extrême violence, au meurtre. Il a l’angoisse qu’un autre homme puisse s’approprier cette femme. Il a reproduit cela avec son autre compagne. Il a gardé cette attitude : ce corps, c’est du prestige, avec le désir d’en jouir sans reconnaître sa jouissance. S’il reconnaissait sa jouissance cela ne poserait plus de problème. MeToo traite cette question. Ce n’est pas du tout une restriction de liberté sexuelle mais une demande d’élargissement de cette liberté dans la réciprocité. La réciprocité n’interdit ni l’amour ni la fidélité. Cela veut dire que les relations doivent se redéfinir sur une base qui n’est pas l’abandon sacrificiel de l’éternel féminin de l’une face au virilisme de l’autre. Rien de plus. Rien de moins. Est-ce que cela veut dire pour autant qu’un homme ne peut plus être un homme ? Je propose une solution qui n’est ni la défense désespérante et désespérée du patriarcat, ce que j’appelle « l’onanisme pornographique ». La puissance de l’homme qui fait de la femme une valeur sur le marché dépendant de sa jeunesse. C’est l’exemple de Donald Trump. D’un autre côté, un féminisme extrême préconise d’abandonner la féminité à la masculinité. Je ne pense pas que cela est possible de détruire la distinction entre masculinité et féminité car depuis des siècles on a construit notre capacité à désirer, à avoir une érection, en un rapport à ces images. Il y a même des femmes qui ont ce regard sur elles-mêmes, comme Catherine Deneuve. Cette angoisse des femmes qui se réfugient dans l’idée de ne plus plaire, de se voir ôter leur féminité.

Est-ce une crainte légitime ?
Je crois en la transvaluation, c’est-à-dire de garder ces formes masculines et féminines en leur donnant une autre valeur. On peut rester féminine, avec des fantasmes cultivés depuis longtemps mais avec une définition qui n’est pas monolithique : « Je ne suis pas seulement la princesse. Je peux être plusieurs choses en même temps. » On laisse la définition de la féminité se fluidifier. On ne s’en débarrasse pas, même si cela a été construit par la domination masculine, mais on l’ouvre. On ne laisse pas justifiées les discriminations sociales et économiques. Il faut aussi laisser la virilité s’ouvrir à de multiples définitions. C’est déjà le cas du côté des femmes. Je pars de l’exemple des talons aiguilles. Cela a été inventé pour fragiliser la démarche des femmes, donner le sentiment qu’elles ne peuvent pas se déplacer si on ne les prend pas par la main. Maintenant, il y a des femmes qui en portent au boulot comme un signe de force dans leur féminité. Elles tapent avec leurs talons aiguilles, en étant à la fois sexy et autoritaire, avec une féminité ouverte. En sens inverse, quand on parle de la douceur des hommes c’est un peu primaire. Je pense que les femmes sont en avance. Elles vivent leur jouissance du monde et de leur propre corps. Elle veulent surmonter l’excision morale. Cette idée qu’il faudrait être en retrait dans une conversation pour être charmante. Qu’une femme parle trop… Que les hommes peuvent les interrompre, le fameux manterrupting. Les hommes font comme s’ils étaient à égalité, mais il n’y arrivent pas, alors ils disent que cela va trop loin. Ils sont aidés par des femmes qui ont peur de perdre l’image de la virilité. Mais qu’est-ce qui va trop loin ? Il fallait y penser avant. Cela ne sert à rien de donner l’égalité en droit et économique si on ne reconnaît pas ce qui l’a justifié, c’est-à-dire le corps. On est obligé de parler du corps. C’est pour cela que MeToo est un mouvement social unique, fondamental, traduisant un changement radical de civilisation qui, au fond, n’a pas encore eu lieu.

Quel genre de témoignages est livré par MeToo ?
Certains témoignages sont affreux. Ce type qui crache sur une fille qui vient de lui faire une fellation. Elle ne comprend pas pourquoi cet irrespect de sa part. Elle n’est même pas dans la revanche mais plutôt dans : « Pourquoi ? What the fuck ? » C’est typiquement « weinsteinien » : jouir de son pouvoir à travers le corps d’une femme. Alors qu’elle pouvait simplement jouir de son corps directement et qu’il en jouisse aussi. C’est refusé parce qu’il veut jouir de ce sentiment de pouvoir. La domination homme-femme est l’inégalité la plus profonde et la plus irréductible de l’histoire de l’humanité. Les femmes ont eu du pouvoir de salon, indirect, en négociant avec leurs « maîtres » en quelque sorte. En jouant avec ce que j’appelle la « fragilité de l’homme au sommet de son phallus », c’est-à-dire sur la place qu’on leur a assigné comme objet de séduction. Avec MeToo, les femmes demandent un pouvoir sur leur corps. Ce n’est pas une revendication énorme. C’est juste le minimum syndical. Si on postule que ça va trop loin c’est, soit qu’on ne veut pas comprendre, soit qu’on est pour l’inégalité. Le consentement se rapporte au corps des femmes. Qu’est-ce que je tolère ou pas ? C’est ce que signifie cette histoire de zone grise qu’on a entendue partout. Ces garçons qui à la sortie de boîte de nuit ont dans l’idée de forcer, de pousser, d’utiliser l’ébriété de la fille : « Allez c’est rien ! » Au bout d’un moment, la fille se laisse pénétrer. En interrogeant un certain nombre de femmes, je me suis rendu compte que faire l’étoile de mer c’est devenu ça : « Il ne va pas me lâcher donc autant que ça passe. » Cela va plus loin que l’idée du viol. Il faut reconnaître qu’il y a une volonté pour violer. Quand Virginie Despentes raconte son propre viol dans King Kong théorie, elle décrit qu’il faisait comme si elle ne savait pas ce qu’elle voulait et que c’était bon pour elle. Pour lui, quelque part, ce n’est pas un viol. Un peu comme le prince charmant dans la version antérieure à celle des frères Grimm que j’évoque dans le livre. Il ne s’agit pas de s’embrasser mais de la « prendre » sans se poser de question. Quand la Belle au bois dormant se réveille, elle est contente parce qu’elle est tombée enceinte. Elle a eu des enfants. La question de sa volonté n’est même pas posée !

Que veulent les femmes selon vous ?
Ce que demandent les femmes c’est que l’on considère qu’elles ont une volonté pleine et entière qui compte autant que celle des hommes pour dire oui ou non. Il faut sortir de ce capitalisme sexuel. Cela ne veut pas dire que les hommes ne peuvent pas jouir du corps des femmes. Si les femmes en jouissent, elles jouissent des droits. N’étant pas une propriété, les femmes peuvent elles-mêmes avoir des propriétés. Une fois qu’on arrive enfin à cette réciprocité, les gens font ce qu’ils veulent. Dans la limite où ils ne se heurtent pas, il n’y pas de limite aux pratiques sexuelles et au flirt reconnaissant la volonté d’autrui de part et d’autre. Le problème est que le regard des hommes sur les femmes est en décalage avec ce qu’elles sont devenues. J’ai fait une tribune dans le Journal du dimanche qui s’intitule : « Messieurs, changez de regard sur le corps des femmes. » MeToo c’est quelque chose de positif et pacifique. Cela signifie simplement : « Rejoignez-nous dans notre modernité. Arrêtez de nous dégrader quand on dit oui tout de suite. » Il faut arrêter de construire votre virilité dans votre rapport aux femmes. Le fond du fond c’est que cela vient d’un complexe de castration, issu du sentiment masculin d’impuissance par rapport à la jouissance des femmes. À leur capacité à reproduire les générations. Il faut sortir du délire millénaire qui fait que les hommes se construisent mentalement dans une compétition pour les femmes. Les hommes ont accepté l’égalité en droit et économique. C’est indissociable de l’égalité corporelle. Pourquoi n’acceptent-ils pas cette égalité ? Leur comportement prouve qu’ils ne l’acceptent pas. Weinstein est un type qui a financé le Parti démocrate donc de « gauche ». Il se dit pour le progrès social, l’égalité homme-femme. Thierry Marchal Beck, qui voulait faire de cette question la priorité du mouvement des jeunesses socialistes dont il a été président entre 2011 et 2013, imposait une fellation à des stagiaires juste avant de tenir ce discours. On voit bien qu’il y a une dissonance. Qu’on le veuille ou non, la façon de faire l’amour est politique.

Les femmes ont lutté pour leurs droits et se sont habituées à cette ambition, les hommes ne sont pas prêts

Est-ce que partant du fait que ces comportements sont largement intériorisés ce n’est pas plutôt la génération de votre fille qui pourrait établir de nouveaux rapports ?
Oui et non. D’un côté, je serais tenté de dire oui mais, de l’autre, l’histoire s’accélère. Une grande partie des femmes vivent déjà cela aujourd’hui. Elles le vivraient assez bien s’il n’y avait pas ce regard des hommes. Les femmes ont lutté pour leurs droits et se sont habituées à cette ambition. Les hommes ne sont pas prêts. Comment faire ? C’est traumatique. Cela serait possible que cela arrive pour cette génération. Cela passe par une vraie éducation du regard. La jeune génération est plus habituée à cette situation, avec des applications comme Tinder qui obligent à accepter le comportement, les ambitions sociales, économiques, sexuelles des jeunes femmes qu’on y rencontre. On ne peut plus demander ce qui se faisait à l’époque de mes parents. Le comportement dans les cours d’école prouve qu’il y a encore du chemin. Je me suis informé avec des enquêtes sur le sujet. J’ai demandé à ma fille : on traite encore les filles de salope à l’école. Mais, en même temps, il y a l’idée de fluidité genrée, de l’acceptation de l’homosexualité, de la bisexualité, des formes d’hétérosexualité peu communes. (1) Que l’on soit plus masculin quand on est féminin et vice versa. Il y a deux mondes, celui de la fluidité genrée versus la rétractation sur le patriarcat dès l’école.

Comment fait-on alors ?
Pour moi, la solution est une vraie politique publique d’éducation. Ce qu’a proposé en 2014 l’ancienne ministre de l’Éducation nationale Najat Vallaud-Belkacem un ABCD de l’égalité était une bonne chose. Cela a fait un tollé immédiatement alors qu’il y avait cette idée d’être capable de se mettre à la place de l’autre. La théorie du genre est devenue un gros mot. On veut déraciner nos enfants. Les garçons ne seront plus des garçons. Les filles ne seront plus des filles. Il n’y aura plus de nature. C’est faux. Elle a dû plus ou moins se rétracter sur cette polémique. Déguiser les petits garçons en petites filles et vice versa. Ça ne me choque pas. Vous ne perdez pas votre virilité en vous déguisant en fille. Est-ce que ce n’est pas un apport culturel de savoir ce que l’on éprouve. C’est comme dans ces films américains où ces hommes hétérosexuels se sentent humiliés parce qu’un homosexuel met sa main sur leur genoux ou essaie de les embrasser. Comme s’ils perdaient quelque chose. Si la virilité est si fragile, ça ne vaut pas le coup. La meilleure manière de comprendre notre regard sur le corps des femmes est de comprendre ce que c’est que d’être une femme dès le plus jeune âge. Ce n’est pas immoral. Ce n’est pas la peine de se dire évolué et progressiste, libéral au sens américain du terme, si l’on n’est pas capable d’ouverture. Des milliers de personnes sont descendues dans la rue parce qu’on a dit qu’on ferait essayer une robe à un petit garçon. « On l’a transformé en homosexuel. » Ça n’a aucun sens ! Ça n’a pas d’impact sur ses désirs. En revanche, il comprendra que le rose, s’habiller comme une petite fille ou observer leurs attitudes, ça construit.

Le projet de  loi sur le harcèlement sexuel de Marlène Schiappa examiné par les députés le 9 mai,  le numéro vert de la RATP sur les frotteurs du métro… ces mesures vous paraissent-ils efficaces ?
Elles vont dans le bon sens mais n’éduquent pas le regard. ça ne permet  pas de se mettre « à la place de ». Ce sont des mesures coercitives. La coercition doit venir après mais ce n’est pas la cause du mal. La cause de la cause n’est pas touchée par ces mesures. J’ai peur qu’elles donnent le sentiment qu’on va trop loin aux détracteurs sur le mode : « On va être contrôlés. » Qu’on entre dans une société de l’incarcération et de l’obligation. Comme si on était allé trop loin avant même d’avoir touché la cause. Comment évaluer si c’est du harcèlement ou pas ? Je pense que les quotas sont nécessaires comme mesure transitoire. Mais cela n’attaque pas le fond du problème qu’est l’éducation. On n’ose pas le faire parce qu’on a vu ce que cela faisait avec la polémique sur le genre.

Pour changer cet imaginaire néolithique, vous vous basez notamment sur les travaux de Françoise Héritier décédée en 2017…
Elle a fait un travail merveilleux, comme les féministes et les anthropologues. Il y a aussi la sociologue Christine Delphy, chercheuse au CNRS, qui a inventé l’expression « économie politique patriarcale ». Elle a parlé de la domesticité, du travail invisible. Son anthropologie sociale fondamentale est très modérée. C’est la société qui a été extrême dans son écrasement de la féminité. J’essaie juste de prolonger la réflexion de Françoise Héritier. Le sentiment d’impuissance des hommes à l’origine de cette vengeance contre les femmes vient selon elle de leur angoisse face au pouvoir de reproduction « exorbitant » des femmes. Ils leur feraient payer cet avantage naturel par l’oppression culturelle. Selon moi, les hommes sont aussi angoissés par le fait que les femmes peuvent jouir à l’infini de leur corps et du monde. L’excision ce n’est pas pour contrôler la reproduction mais leur capacité de jouissance. L’excision morale est liée à l’angoisse face à la jouissance féminine. On le voit avec l’hystérisation du corps de la femme au XIXe siècle, pour paraphraser Michel Foucault. C’est l’idée de la sorcière, qui n’est ni mariée ni bonne sœur. Elle aurait une puissance secrète qui est l’envers du sentiment d’impuissance des hommes.

Dire qu’une femme est castratrice en raison de son statut social prouve bien que sur le fond il y a un problème avec les hommes

Qu’apportez-vous de plus par rapport à ces réflexions ?
L’apport théorique de mon livre est que, contrairement à ce que dit Freud, le complexe de castration n’est pas féminin. Il est masculin. Les hommes imposent ce culte du phallus aux femmes parce qu’ils ont cette angoisse d’impuissance. Certaines femmes intériorisent ce complexe de castration. Mais si elles l’éprouvent c’est que les hommes l’ont au préalable. C’est pour ça qu’ils mesurent la longueur de leur sexe, la taille de leur voiture… Ils ont un rapport d’accumulation qu’ils imposent aux femmes pour qu’elles ressentent le manque de ne pas être comme eux. Pour le reste, les féministes, de Simone de Beauvoir à Françoise Héritier et Christine Delphy, ont tout compris et doivent être enseignées. Il est possible que les féministes dites radicales aient un problème de communication, soient trop violentes et aient une responsabilité dans les réactions. Néanmoins, une certaine théorie du genre qui ne nie pas la féminité ou la masculinité n’est pas castratrice. On reproche aux femmes qui jouissent de leur propre pouvoir de l’être. Dire qu’une femme est castratrice en raison de son statut social prouve bien que sur le fond il y a un problème avec les hommes. Il faut sortir dès l’école de l’excision morale. Cela peut se faire en formation continue. Cela ne veut pas dire que nous autres hommes sommes foutus ! J’ai ressenti un trouble profond en lisant le fil Twitter de #MeToo. Étant chercheur en sciences sociales, j’ai l’habitude de m’auto-critiquer. Mais là, j’ai senti que ça allait plus loin que de simples préjugés politiques. MeToo m’a fait prendre conscience qu’une partie de mon regard a été forgé par ce capitalisme sexuel. La plupart des hommes ne sont pas coupables de harcèlement ou de viol. Néanmoins, on est responsables de cette possibilité. Parce qu’on a été éduqués au prestige, à l’accumulation et donc incidemment on est toujours là-dedans. Et quand on ne l’est pas, on se sent castrés ou émasculés. Ce dont j’ai peur aujourd’hui c’est d’un retour de bâton, backlash en anglais. Que les hommes se sentant mis à nu libèrent complètement une violence en étant confrontés à leur propre complexe de castration. Ce sentiment d’impuissance à vif était jusque-là géré culturellement par cette virilité au détriment des femmes. Pour prévenir cette violence, il faut éduquer les hommes à comprendre que ce n’est pas nécessaire. Ils n’ont pas besoin de posture, de faire les marioles, de faire saillir leurs muscles, de se battre entre eux… Les femmes peuvent les aider à rétablir l’équilibre dans la relation.

Le MLF était dans le sillage de mai 68, est-ce que MeToo pourrait converger avec les luttes sociales d’aujourd’hui (cheminots, universités, Carrefour, Notre-Dame-des-Landes…) ? Ce que l’on appelle l’intersectionnalité aux États-Unis, c’est-à-dire le lien entre le social, le féminisme, l’anti-racisme, l’anti-homophobie, l’écologie…

Je parle d’intersectionnalité une fois au début du livre. Le racisme est aussi un rapport au corps. L’inégalité sociale est incorporée. C’est ce qu’a montré Pierre Bourdieu dans La Distinction, critique sociale du jugement, publié en 1979.  Avec les femmes, comme c’est trop douloureux, on a commencé par le droit, puis l’économie. Au lieu de partir sur la discrimination qui est la base des autres. Comme dit Simone de Beauvoir, contrairement aux luttes sociales ou anti-racistes, les femmes ne peuvent pas imaginer exterminer tous les hommes. Contrairement au Noir qui peut avoir envie d’exterminer tous les Blancs. Une femme ne peut pas imaginer une société où il n’y ait que des femmes. C’est ce qui rend la lutte complexe. C’est la seule lutte disent les femmes dans laquelle on ne peut pas s’empêcher d’être complice de son « ennemi ». Parce qu’elles en ont besoin. Elles ont besoin de susciter ce désir. Si le regard des hommes est transvalué, cela devient de fait économique et politique. C’est une lutte sociale qui interroge le rapport à l’intersectionnalité. Si l’on prend l’exemple de la pauvreté, dans toute révolution, c’est toujours la fraction dominée des dominants qui se révolte. Les bourgeois sous la Révolution française. Ensuite, la dynamique se diffuse et devient révolutionnaire. C’est ce qui est en train de se passer avec MeToo, entre 5 et 6 millions de personnes, avec des Afro-Américaines, des femmes des quartiers populaires, des ouvrières des usines Ford qui se plaignaient de ne pas être écoutées sous prétexte qu’elles ne sont pas connues. À force de revendiquer elles ont fini par faire la Une du New York Times. Ça c’est intersectionnel ! Cela impacte le rapport à l’homosexualité, à la transsexualité. Se mettre à la place de l’autre sexe va relativiser que quelqu’un né femme se sente plus homme ou vice versa. Dès que l’on touche à la domination des femmes, on touche à la mise à l’écart économique, la pauvreté. Ce mouvement a une vraie épine dorsale, qui se développe par capillarité, sans être, et c’est sa force, approprié par des leaders qui le contrôleraient. Certains en déduisent que ce n’est pas un vrai mouvement. Mais si. Dans la plupart des mouvements sociaux, il y a plein de leaders, de gens qui veulent le pouvoir, mais avec un manque de militants. Dans MeToo, il y a énormément et exclusivement des militants de tous bords. Il y a de l’intersectionnalité, l’idée d’addition des discriminations, des discussions avec les prostituées, les victimes de viols, les bourgeoises… C’est en train de s’actualiser.

 

(1) Sur le sujet du genre voir le film Coby de Christian Sonderegger.

Julien Le Gros
Julien Le Gros est un journaliste indépendant, spécialisé sur les cultures d'Afrique. Il a notamment écrit pour Jazzman - Jazz magazine, Afriscope, Mondomix... mais aussi sur Internet avec Africultures, Mondafrique, Tribune 2 l'artiste, International Hip Hop. Il a fait des reportages au Kenya, Cameroun, Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Sénégal et récemment en Guinée Conakry sur le virus Ebola.