Renseignement : « Nous sommes en guerre économique depuis longtemps » - The Dissident - The Dissident

Renseignement : « Nous sommes en guerre économique depuis longtemps »

(c) Flickr/Maximilien Rastello

En passe d’être adoptée, la loi sur le renseignement veut notamment « protéger les intérêts économiques de la France ». Un enjeu souvent méconnu par l’opinion publique, sur lequel revient Jacqueline Ysquierdo, enseignante et formatrice en intelligence économique. Entretien.

Quelle est la différence entre l’intelligence économique et l’espionnage ?

Jacqueline Ysquierdo

Jacqueline Ysquierdo

L’intelligence économique est très mal comprise, et beaucoup de ses détracteurs entretiennent volontairement la confusion avec l’espionnage. En fait, elle s’en distingue dans la mesure où c’est une pratique subtile et équilibrée, quelque chose entre le pillage et le partage. En intelligence économique, on utilise moins l’art de téléphoner à un concurrent que celui d’analyser sa stratégie à court, moyen et long terme. On n’est pas sur la problématique d’écoutes – même si beaucoup d’officines spécialisées dérivent un peu.

L’espionnage économique, qui est une menace pour nos entreprises, s’inscrit dans un contexte d’hyper-compétitivité, que l’on appelle parfois « guerre économique ». Cette situation justifiait le recours à des méthodes plus on moins licites : interception de communication, la pénétration des systèmes informatiques, filatures, fouille de poubelles, chantage, menaces, etc. Ça, c’est les pratiques de l’espionnage telles qu’on peut les pratiquer dans certains services de renseignement. L’intelligence économique ne va pas si loin.

En quoi consiste-t-elle réellement ?

L’intelligence économique, ou intelligence stratégique, vise à rassembler de l’information disponible publiquement, afin de définir des actions susceptibles d’améliorer la position d’une entreprise. Cette information est très souvent déstructurée : bribes, entrefilets, extraits d’interviews… C’est l’utilisation de techniques appropriées qui va permettre de les mettre en perspective. D’ailleurs, il faut bien noter que, très souvent, ces informations sont divulguées par les entreprises elles-mêmes, suite à des erreurs de manipulation ou  de communication.

On a l’habitude d’évoquer l’aspect sécuritaire de l’intelligence économique, car il apparaît comme une priorité essentielle pour la préservation des emplois face à l’espionnage, qui constitue évidemment un risque et une réalité. Mais il ne faudrait pas cantonner son action à une posture défensive : l’intelligence économique peut être une maîtrise de la connaissance qui soutient l’innovation et l’esprit d’entreprise. Et un outil qui vise plutôt, à mon sens, le développement durable et la paix.

Aujourd’hui, quels sont les principaux défis de la France en matière d’intelligence économique ?

L’intelligence économique, qui consiste donc à collecter, analyser, valoriser, diffuser et protéger l’information économique et stratégique, a déjà pour défi majeur de renforcer la compétitivité d’un État. Et celui-ci a justement vocation à communiquer et à diffuser une culture de l’intelligence économique auprès des acteurs économiques et de la société dans son ensemble, notamment via la Délégation interministérielle à l’intelligence économique. Et là, il y a encore beaucoup de travail à faire.

Aujourd’hui, nos principaux défis sont la défense du patrimoine national cognitif (le savoir) et la protection des savoir-faire des entreprises, quel que soit le domaine. Toutes sont concernées par la concurrence locale et étrangère, depuis la start-up jusqu’au grand compte, en passant par les TPE et PME. Pourquoi ? Parce que toutes utilisent l’outil informatique. Messageries, fax, téléphone, internet sont autant de menace au regard de la cybercriminalité, qui est en perpétuel renouvellement. Sans oublier le facteur humain, qui ajoute encore un problème dans le dispositif.

Concrètement, quelles peuvent être les conséquences de nos lacunes  ?

La mise en œuvre de l’intelligence économique, tant par les acteurs publics que par les les entreprises, s’inscrit dans un contexte bien précis : celui de la mondialisation, de l’interconnexion des économies, et de la concurrence partenariale, qui est d’ailleurs la plus délicate. Quand on doit signer des contrats, si on n’a pas une méthodologie appropriée, on sort perdant de ces négociations complexes. Il y a toujours une nation qui aura le dessus sur l’autre, surtout dans les concurrences partenariales avec les Anglais, les Américains, les Chinois, les Japonais… Eux sont dans cette culture du renseignement, contrairement aux Français, qui ont tendance à négliger les faits au bénéfice des idées.

Quelle part représente l’intelligence économique au sein des services de renseignement français, au regard, par exemple, de la lutte anti-terrorisme ?

La capacité d’adaptation du terrorisme islamiste, qui est très rapide, constitue sa plus grande force, et un défi perpétuel pour ceux qui la combattent. L’anticipation est donc primordiale, et le renseignement indispensable pour déjouer les opérations terroristes. Il est quasiment le seul moyen efficace pour éviter le passage à l’action. Par conséquent, les services de renseignement ont pris une importance considérable. Aujourd’hui, quel est l’objectif de la Direction Centrale du Renseignement Intérieur (DCRI) ? De déceler et de neutraliser toute menace émanant des activités de renseignement de pays ou d’organisations adverses.

Au titre des menaces émergentes, la lutte contre la prolifération des armes nucléaires, bactériologiques, chimiques ou balistiques, s’inscrit dans une dynamique de coopération économique et industrielle. Donc elle n’est pas détachée de l’intelligence économique. De surcroît, le développement de sociétés dépendantes de technologies de l’information et des communications justifie l’investissement consacré à la lutte contre la cybercriminalité. Enfin, la DCRI est inscrite dans une véritable politique publique d’intelligence économique, initiée depuis 2003. Les gens ne le savent pas vraiment, mais il y a des services qui peuvent venir former à titre gracieux les chefs d’entreprise.

Pour moi, le renseignement et l’intelligence économique sont complémentaires – les uns dans l’entreprise, les autres sur le plan territorial. Ils participent conjointement à la sécurité de notre pays, et de celle des autres pays.

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Les problématiques liées à l’intelligence économique vous semblent-t-elles bien comprises par l’opinion publique ?

Non, malheureusement. C’est même alarmant. À mon sens, tout le problème provient d’une mauvaise communication de la culture du renseignement auprès de l’opinion publique. Après les nombreux attentats, comme celui de Charlie Hebdo, le rôle de l’État – outre celui de renforcer les pratiques d’intelligence économique et de renseignement par une loi – devrait être de diffuser largement la culture du renseignement. Par des opérations de sensibilisations, par la formation dans les grandes écoles spécialisées… Il faut aussi inculquer dès le plus jeune âge le sens des valeurs de la République et de sa protection, et développer l’esprit critique de nos jeunes face à l’information.

Le directeur de l’École de Guerre Économique, Christian Harbulot, déplorait récemment que les magistrats n’aient, selon lui, « aucune culture réelle de prise en compte des délits économiques ». Partagez-vous ce constat ?

Oui, je l’ai constaté moi-même au sein d’instances juridiques et lors de la formation des avocats. Ils n’intègrent pas le concept d’intelligence économique. Là encore, il faut une formation, qui devrait s’imposer dans les masters de droit économique. Eux voient l’aspect légal, juridique, mais ne veulent pas aller plus loin dans le débat sur la protection de l’entreprise.

La loi sur le renseignement, adoptée en première lecture à l’Assemblée nationale, vise notamment à protéger « les intérêts économiques, industriels et scientifiques majeurs de la France ». Un tel texte était-il nécessaire ?

C’est bien qu’il y ait des initiatives de notre gouvernement. Mais la loi en elle-même n’apporte pas grand-chose de nouveau par rapport au rapport Martre de 1992, et de ceux qui se sont succédés, depuis… Cette loi est censée encadrer un certain nombre de pratiques déjà effectives. Elle n’était pas forcément utile ni pertinente, car il existe déjà des dispositifs légaux : le Conseil National du Renseignement, la Commission Spéciale Défense nationale, divers organismes composés de juristes, d’élus, de haut fonctionnaires…

Maintenant, concernant les actions d’un juge, [les évolutions] sont actuellement nécessaires pour un certain nombre de procédures. Il y a une cohérence à trouver avec le politique. Le Ministre actuel de la Justice, Mme Taubira – dont je loue les actions – a un objectif absolument prioritaire : celui de vider les prisons pour qu’il n’y ait plus de problèmes de surpopulation. Alors pour les vider, il ne faut surtout pas les remplir. Et nos services, qui traquent sans relâche les individus dangereux – avec un coût humain et matériel considérables -, déplorent le manque de cohérence politique dans la poursuite des procédures à l’encontre de ces individus.

Avec ce texte, qu’est-ce qui va changer ?

À mon sens, pas grand-chose. Il y a beaucoup de polémiques pour rien. Pour changer les choses, il ne faut pas seulement remettre des lois au goût du jour, mais aussi communiquer pour opérer des mutations dans les mentalités de nos concitoyens. Former notre société à la culture du renseignement, comme cela se fait dans d’autres pays (Grande-Bretagne, États-Unis, Japon…). L’idée n’est pas de transformer chaque citoyen en un agent de renseignement, mais de faire des témoins, des alliés, pour nous protéger d’un environnement en évolution perpétuelle, et pas toujours en notre faveur.

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Cette loi suscite de nombreuses craintes au sein de la société civile. Les enjeux d’intelligence économique et le respect des libertés individuelles sont-ils toujours compatibles ?

Bien sûr. Il faut savoir ce qu’on veut : est-ce qu’on veut vivre ou laisser mourir ? Il existe un réel besoin pour les générations à venir. Et puis il y a une demande après le 7 janvier. La vérité, c’est que nous sommes attaqués et que nous devons nous défendre. Pour cela, la loi va bien évidemment briser la tranquillité des hommes qui négligent la menace à long terme. Et je ne vois pas vraiment ce qui peut déranger les libertés. Sauf pour ceux qui ont quelque chose à cacher.

Pensez-vous, comme le déclarait Jean-Claude Vannier dans nos colonnes, que la quatrième guerre mondiale sera économique ?

Je pense qu’il voulait dire que nous étions déjà dans l’ère de la guerre économique. Nous y sommes depuis longtemps. La quatrième guerre, par contre, c’est celle des valeurs : religion, philosophie, gouvernance… Celle du monde judéo-chrétien face à l’islam jihadiste.

Aurélia Blanc
Aurélia Blanc, journaliste indépendante. Passée par Respect Mag ou le Bondy Blog, je traîne mes guêtres sur le web, dans la presse magazine ou dans l'édition.