« Réveille-toi, les droits de l’Homme ça n’existe pas ! »

Héla Boujneh, militante tunisienne pour les droits de l'homme.

Héla Boujneh, militante tunisienne pour les droits de l'homme.

Héla Boujneh, militante des droits de l’Homme à Sousse, ville de l’est de la Tunisie, a obtenu en septembre un non-lieu en première instance du tribunal cantonal. Cinq avocats et des représentants d’ambassades européennes étaient présents à l’audience pour soutenir la jeune femme. Le procès a fait suite aux poursuites de la police locale qui l’a agressée et détenue arbitrairement le 24 août dernier. Si le procureur de la République de Sousse peut faire appel du verdict, cela n’en reste pas moins un désaveu des méthodes policières héritées du régime de Ben Ali par la justice tunisienne.

Ce même mois de septembre, la militante a rencontré des députés et des responsables politiques au parlement et à la Commission européenne de Bruxelles sur le thème de la transition démocratique et des aspirations de la jeunesse tunisienne. The Dissident a rencontré cette jeune femme, dont les beaux yeux bleus brillent de détermination, à Paris, pendant sa tournée auprès de ses soutiens européens…

The Dissident : Pouvez-vous présenter votre parcours militant?

Héla Boujneh : Je fais partie de cette jeunesse tunisienne qui croit en la transition démocratique. J’ai fondé plusieurs associations comme Elite plus et la Ligue des tunisiens humanistes. J’ai aussi été membre de l’Association tunisienne de défense des droits de l’Homme et du Conseil des jeunes leaders, un programme initié par une ONG américaine. Récemment, j’ai rejoint Active generation, un réseau international de jeunes de différents pays qui se mobilise sur des problématiques locales et globales. Il faut sortir des frontières, dépasser les causes locales pour mobiliser le plus de personnes à travers le monde !

Quels sont les faits qui vous sont reprochés par les policiers qui ont déposé plainte contre vous, suite à votre interpellation à Sousse dans la nuit du 24 au 25 août ?

Les chefs d’accusation sont basiques. On les retrouve toujours quand il y a un abus de pouvoir : outrage et agression envers un agent public, perturbation de l’ordre public. J’ai été d’abord malmenée au poste de police de Sousse. Le chef de police a fait de l’excès de zèle. Il m’a reproché d’être militante des droits de l’Homme et de croire en ces droits. Ça montre l’idée que ces policiers s’en font ! Mon association a dénoncé l’agression que j’ai subie. J’ai été victime d’une intimidation sexuelle et physique qui a laissé des traces principalement sur mon cou. J’ai aussi subi une agression morale avec des insultes, des intimidations verbales qui m’ont rabaissé en dessous de ma dignité humaine. L’officier m’a dit: « Tu es en train de rentrer dans un mur. Réveille-toi. Les droits de l’Homme ça n’existe pas! » Ces propos m’ont encore plus choquée que l’agression en elle-même !

Votre expérience laisse croire qu’une tendance à l’arbitraire a survécu au régime de Ben Ali.

Ces trois ans qui ont suivi la révolution de Jasmin (du 17 décembre au 14 janvier 2011, ndlr), j’ai participé au processus sur la loi de la justice transitionnelle. L’expérience du poste de police m’a touchée parce qu’il y a des pratiques qui ne changent pas au rythme des progrès théoriques : réforme des lois, constitution, consultations entre la société civile et l’administration… C’est vrai que Ben Ali n’est plus, mais ce n’était pas le seul ! Chacun de nous a des restes après une dictature. Ce n’est pas facile de changer ses habitudes, cette culture d’oppression, de frustration qui a longtemps été notre quotidien. Tous les faits divers récents, même après la Révolution, mettent en exergue un appareil répressif qui ne change pas. Les causes sont claires : il y a une formation académique à changer. Sur le terrain, le policier doit comprendre qu’il est au service de citoyens qui n’ont pas à subir d’abus de leur part.

Connaissez-vous d’autres cas similaires au votre ?

Je ne suis pas la seule. Meryem Mnaouar, la présidente d’un parti jeune, le Parti tunisien, qui a subi les mêmes chefs d’inculpation, est en appel. Elle attend toujours le non-lieu de la justice. De jeunes hommes et femmes ont été victimes d’agressions similaires, voire plus graves. Il faut laisser cette jeunesse rêver, construire. On fait partie de cette société. On a l’impression qu’il y a un blocage générationnel qui risque de faire éclater ce rêve qui nous a unis pendant les manifestations et la révolution. Il faut que certains délèguent, croient en l’alternance, sinon ce ne sera pas possible. Il y a eu un changement qu’il faut laisser évoluer. On entend de plus en plus des gens regretter Ben Ali, dire que ça prend du temps pour changer. Le changement peut être local, communautaire, puis national. Laissons les gens y croire et travailler. Petit à petit, on aboutira au respect de l’État de droit, qui ne se fera qu’à travers une réforme et une volonté de changement.

Quel est votre sentiment sur la loi de justice de transitionnelle censée œuvrer pour la reconnaissance des victimes et des crimes passés, afin d’amener à une réconciliation des tunisiens ?

La justice transitionnelle doit se faire en Tunisie. On pense aux modèles de justice transitionnelle en Afrique du Sud, au Maroc. On a refusé le modèle de loi de lustration qui a été appliqué dans les pays d’Europe de l’est. On ne peut pas parler de nouvelles valeurs démocratiques sans décortiquer le système pour savoir comment ça s’est installé. On ne peut guérir une maladie sans connaître le virus qui en est à l’origine. C’est pareil avec la justice transitionnelle. Il y a eu des procès militaires en Tunisie pour juger certaines personnes. Mais ces personnes sont libres actuellement. Les victimes ne sont pas satisfaites. La commission de justice dite de « Vérité et dignité » va avoir une compétence très large dans le temps, de 1955 jusqu’à la révolution tunisienne. Du coup, on parle même des responsabilités antérieures de l’État français ! Tout l’appareil était au service de l’oppression. Il faut comprendre qui a fait quoi. On ne peut pas continuer avec des personnes qui se disent innocentes et n’ont pas le courage de s’excuser. Si le système ne change pas, la corruption continuera d’une manière ou d’une autre. Des personnes étaient en standby et sont revenues le moment propice. C’est nuisible. On ne peut pas mettre tout le monde en prison. Mais il faut reconnaître les actes commis. S’il y a volonté de s’amender, il peut y avoir des compromis, voire une amnistie. En revanche, pour les crimes de torture dénoncés internationalement, on ne peut pas dire: « Monsieur, vous êtes pardonnés, partez ! » Les personnes qu’on nomme dans les institutions doivent être intègres et loin de la politique.

Depuis la révolution de Jasmin on sent l’émergence d’une jeunesse tunisienne. Qu’est-ce qui vous a donné envie de vous engager ?

Cela vient d’un sentiment de reconnaissance pour mon pays. On m’a toujours dit que l’État tunisien est pauvre. Ça ne m’a pas empêché d’avoir une éducation gratuite et de grandir dans des conditions confortables. J’ai fait ma scolarité jusqu’à l’université dans le public. Je me sens redevable de ce que ce pays m’a donné. Je suis fière d’être Tunisienne. Quand j’en parle, je revois les paysages de ce petit pays qui a une grande culture. Dès l’âge de huit ans, mes parents m’ont permis de voyager partout à l’intérieur de nos frontières. Je me suis sentie chanceuse et en même temps révoltée par les disparités dans le pays. J’ai vécu beaucoup de choses qui m’ont permis de comprendre que chacun humain a ses spécificités, mais que ça n’empêche pas le vivre ensemble. En Tunisie, contrairement à ce qu’on dit, il y a de l’intolérance. J’étais dans un lycée où l’on refusait le voile. On pouvait même arrêter le lycée parce qu’on portait le voile. La révolution, qui a apporté de la solidarité, n’a pas effacé les disparités régionales qui créent le racisme, le régionalisme. Avec ma formation de juriste, j’ai découvert les textes internationaux sur les droits de l’Homme. Je me suis dit que c’était un discours que je devais défendre dans ma communauté.

Qu’avez-vous essayé de mettre en place sur le terrain ?

J’ai agi localement avec des associations de Sousse. On a essayé lors de l’élaboration de la constitution de faire entendre la voix de la femme, de la jeunesse, des personnes vulnérables. Ça s’est fait à travers un projet qui a pour objectif de rassembler ces personnes et ramener leurs idées vers l’Assemblée nationale constituante. J’ai été coordinatrice régionale du dialogue national sur la justice transitionnelle. On a organisé des consultations régionales avec les citoyens pour collecter leurs attentes par rapport à cette loi. On a fait des ateliers, des cafés citoyens, des événements pour un dialogue constructif. Notre communauté a souffert de la violence de la pensée unique. On doit partir sur de nouvelles bases pacifiques et tolérantes. J’ai aussi fait partie de différents ateliers pour la formulation de cette loi transitionnelle, des recommandations pour les réformes avec des institutions internationales comme le Haut commissariat aux droits de l’Homme.

Où en est la place des femmes en Tunisie?

Depuis l’indépendance, avec le code du statut personnel (promulgué il y a plus de cinquante ans, ndlr), la femme tunisienne a des droits et des acquis juridiques. Elle a été imposée économiquement sur le marché tunisien. Les femmes diplômées sont très nombreuses par rapport aux hommes. On a instauré l’égalité dans la constitution, fait en sorte que la parité soit garantie dans la loi électorale. En revanche, j’ai l’impression gênante que la gente masculine ne veut pas d’une omniprésence féminine. Il y a même des femmes qui refusent que d’autres femmes comme elles soient présentes. C’est dû à une mentalité qui doit changer. On sait que la femme est là, qu’elle est forte. C’est l’épouse, la sœur, la mère. Elle est présente partout. Mais on lui refuse de prendre part intégralement à la décision politique. Par exemple, Jebali (chef du gouvernement tunisien entre le 24 décembre 2011 et le 13 mars 2013, ndlr) a appelé un Conseil des sages dans lequel il n’y avait aucune femme ! Ça m’a frappé parce que des personnes comme ma mère ou ma grand-mère sont des sages. Même la jeunesse peut faire preuve de sagesse. Pourquoi la femme ne serait-elle pas sage politiquement ? La parité n’est toujours pas respectée par le gouvernement de transition. Sur une quinzaine de ministres, il n’y a qu’une ministre du tourisme et deux secrétaires d’État. Il y a même des profils féminins qui dépassent ceux des hommes. Ce n’est pas une approche féministe de dire ça, mais pragmatique ! Je crois en l’homme comme en la femme. On doit accorder à la femme la place qu’elle mérite !

Vous avez été nommée personnalité d’avenir l’année dernière… mais par l’Institut français.

Quand j’ai reçu l’appel téléphonique de l’Institut français en Tunisie, je me suis senti à la foi heureuse et triste. Je me suis demandé : « Comment se fait-il que ce soit l’étranger qui reconnaisse quelque chose alors que pendant trois ans j’étais sur le terrain au pays. Pourquoi n’a-t-on pas le même réflexe en Tunisie ?  » Je connaissais tout le monde. Pourquoi les décideurs tunisiens n’ont pas le tact de reconnaître qu’on a des niches, des jeunes leaders potentiels qu’il faut récompenser parce qu’ils sont volontaires et bénévoles. Cela nous stimulerait davantage. Ça m’a motivée de recevoir ce prix. J’espère qu’un jour notre pays mettra en place ce genre d’encouragements pour la jeunesse. Il n’est jamais trop tard !

Il y a eu une forte mobilisation autour de vous, notamment sur la plate-forme de pétition We sign it.

J’exprime ma reconnaissance à mes amis qui étaient là, même loin de moi. Internet a aboli les distances entre les personnes. L’humanité bouge. On ne dit plus: « C’est en Tunisie, donc c’est une affaire locale. On n’a pas le droit d’intervenir. » Au contraire ! Plus c’est international, plus ça bouge! Il n’y a pas de frontières quand il s’agit de violation des droits de l’Homme, d’une jeunesse en détresse avec des problèmes sociaux et existentiels qu’on trouve dans tous les pays, en Afrique, en Europe, aux États-Unis… J’ai des problèmes existentiels. Suis-je trop idéaliste ou rêveuse? Peut-on me reprocher de croire en un changement ? C’est grâce à la mobilisation de mes amis à l’étranger que je n’ai pas douté de moi, alors qu’on a tout fait pour ça, du policier au juge, en passant par des proches qui me disent : « Tu n’aurais pas dû les provoquer. » On me dit qu’il y a eu une révolution mais si rien ne change sur le terrain, ce n’est pas possible!

Qu’attendez vous des élus que vous avez rencontré comme Marietje Schaake, députée européenne des Pays-Bas, membre d’une commission sur les droits de l’Homme?

Rencontrer les responsables institutionnels c’est important pour moi mais aussi pour les citoyens lambdas qui ont été agressés et ne bénéficient pas de mon réseau. Ma requête personnelle est que la constitution tunisienne soit respectée. Je veux que les partis politiques s’engagent. Je ne vois pas de programmes avec un volet sur la réforme juridique, qui mette en pratique cette constitution sur le terrain. Qu’on arrête de nous dire que ça prend du temps. Il y a aussi le problème de la jeunesse. Les jeunes ont été exclus sous prétexte qu’ils ne seraient ni compétents, ni expérimentés. On ne va pas attendre d’avoir soixante ans pour faire partie de la décision. Il faut des critères objectifs pour tous parce que l’égalité est inscrite dans la constitution.

Où en est la commission d’arbitrage « Vérité et dignité » sur la justice transitionnelle formée en juin dernier ?

C’est dommage que la jeunesse en soit exclue. Dans les conditions d’éligibilité, il faut avoir trente-cinq ans. Il y a quinze membres dont trois femmes avec des profils divers : médecin, représentant de victimes, comptable, avocat… Elle est présidée par la militante des droits de l’Homme Sihem Ben Sedrine. Ces personnes sont en train d’être formées à la justice transitionnelle.

Où étiez-vous pendant la révolution de Jasmin ?

J’avais vingt-sept ans. Je suis partie manifester à Sousse et à Tunis avec ma sœur. Le mouvement de masse était très beau. Plus on était nombreux dans la rue, plus c’était magnifique. Il y a eu des moments de doute, mais nous n’avions plus peur. C’était l’extase, un défoulement par rapport à une dictature. C’était une respiration, une bouffée d’oxygène, de solidarité. Je voyais des yeux avec une lueur d’espoir auparavant inexistante. Au bout d’un moment, ça s’est estompé. Mais je suis optimiste, rien n’arrive facilement dans la vie. On ne savoure que les choses obtenues après un gros effort. On ne savoure le fruit ou le légume, le fromage ou le vin français, qu’après maturation. D’où le goût de la vie !

Enfin, quel est votre rêve ?

Mon rêve, c’est d’être épanouie dans ce que je fais, d’avoir une vie sereine. On peut être heureux avec ce qu’on a. Je veux vivre en Tunisie en gardant nos valeurs, notre culture riche et un État plus respectueux des lois.

Julien Le Gros
Julien Le Gros est un journaliste indépendant, spécialisé sur les cultures d'Afrique. Il a notamment écrit pour Jazzman - Jazz magazine, Afriscope, Mondomix... mais aussi sur Internet avec Africultures, Mondafrique, Tribune 2 l'artiste, International Hip Hop. Il a fait des reportages au Kenya, Cameroun, Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Sénégal et récemment en Guinée Conakry sur le virus Ebola.