Roland Rugero, journaliste à Bujumbura : « Un conflit ethnique au Burundi est impossible » - The Dissident - The Dissident

Roland Rugero, journaliste à Bujumbura : « Un conflit ethnique au Burundi est impossible »

"Les Burundais ont besoin d'une grande liberté". Photo DR

"Les Burundais ont besoin d'une grande liberté". Photo DR

Journaliste à Iwacu et écrivain burundais de 29 ans, Roland Rugero vit à Bujumbura, la capitale du Burundi. Alors que le président Pierre Nkurunziza se porte candidat à un troisième mandat présidentiel malgré l’ire d’une partie de la population burundaise, et d’une part de la Communauté internationale qui estime que la Constitution est violée, il revient sur le contexte à l’origine de la crise que traverse son pays.

The Dissident : Quel est le bilan de l’action politique de Pierre Nkurunziza depuis son arrivée au pouvoir, en 2005 ? 

Roland Rugero, journaliste à Iwacu.

Roland Rugero, journaliste à Iwacu.

Roland Rugero : Il faut avant tout rappeler que Pierre Nkurunziza a été très marqué par la perte de son père en 1972 dans la purge génocidaire de l’intelligentsia Hutu. Il a échappé à la mort en 1994 en fuyant l’université du Burundi avec d’autres personnes, comme le général Godefroid Niyombare, à l’origine du coup d’état raté le 13 mai dernier. A son élection en 2005, une partie de l’ethnie Hutu espérait s’accaparer des richesses du pays au nom de la loi du « vainqueur », mais l’accord d’Arusha a instauré le partage du pouvoir (et donc les richesses du pays) entre Hutus et Tutsis.

Du point de vue social, Pierre Nkurunziza est parvenu à accompagner la « digestion » des conflits ethniques au niveau de la société. La population burundaise a énormément évolué sur cette question alors que le chemin choisi est très différent de celui du Rwanda, où l’ethnie est un tabou. Au Burundi, cela relève du domaine du public, du quotidien. On en rit, on se taquine. Il a également lancé le programme d’enseignement gratuit pour tous les enfants au primaire car, pendant très longtemps dans les communautés rurales, notamment chez les Hutus, envoyer un enfant à l’école revenait à le tuer, en mémoire des intellectuels hutus tués dans le pays depuis l’indépendance. Il y a eu plusieurs constructions d’établissements scolaires dans le pays. Il n’y a plus aucun écolier qui ait à parcourir 15 km pour se rendre à l’école. A cela s’ajoute la gratuité des soins pour les enfants de moins de 5 ans et pour les femmes qui vont accoucher.

Des mesures qui paraissent aller dans le bon sens..

Elles ont surtout été prises sans réelle préparation, dans une optique électoraliste. Il s’agissait de capter les votes des personnes qui en bénéficient. On se retrouve avec des hôpitaux qui accueillent énormément d’enfants et de femmes. En découle une dette importante de l’État envers ces infrastructures. Des dizaines de milliards de francs burundais. C’est énorme pour notre pays ! Sans cet argent, les hôpitaux ne peuvent plus embaucher, ni acheter de nouveaux instruments. Cela pèse sur la qualité des soins administrés dans les milieux ruraux. Dans l’enseignement, beaucoup d’écoles sont construites, mais certaines se retrouvent sans professeur, ou sans matériel didactique. Il y a tout une harmonisation de ces mesures qui s’impose pour qu’elles ne soient pas un simple effet populiste sur la masse électorale.

Globalement, le PIB a eu une croissance autour de 4,5% sur les cinq dernières années. Le problème qui se pose aujourd’hui, c’est celui de la répartition des richesses. Les avantages et les bienfaits de cette croissance ont principalement profité à la direction du parti au pouvoir. Les quartiers dans lesquels se passent les manifestations, que ce soit à Nyakabiga, Cibitoke ou Ngagara, sont des quartiers de petite bourgeoisie, ou peuplés en majorité par des jeunes au chômage. Ils n’ont aucun espoir de trouver un emploi. Dès lors, il est compréhensible d’entendre ces jeunes se dire :  « Nous n’avons plus rien à perdre, autant aller dans la rue et souhaiter la révolution ». Le troisième mandat est un prétexte secondaire à mes yeux. Le problème fondamental, c’est la pauvreté. Le CNDD-FDD (Conseil national pour la défense de la démocratie – Forces de défense de la démocratie) n’a pas eu de véritable programme économique sur ces 10 dernières années pour les intégrer et leur accorder du travail autrement qu’en entrant dans la ligue des jeunes du partis. C’est complètement irresponsable. Le système en place est basé sur le clientélisme pur et simple. Le parti le paye maintenant.

Les partis d’opposition du Burundi ont-ils tenté de prendre le leadership de ces manifestations ou bien sont-elles purement citoyennes ?

Il y a eu en effet une course au leadership de ce mouvement contre le troisième mandat, entre l’opposition politique et la société civile. L’opposition politique a essayé de lancer les manifestations juste avant que le congrès du CNDD-FDD ne soit tenu, mais elles ont été vite dispersées par la police. Avec l’investiture de Pierre Nkurunziza comme candidat à la présidentielle, la société civile a lancé de nouvelles manifestations. Clairement, il y a une plus grande crédibilité, au niveau social, accordée à la société civile qu’à l’opposition politique. Les problèmes socio-économiques que j’ai cités n’ont jamais été abordés de façon frontale et profonde par cette dernière. Les propositions concrètes, structurées, de contre-politique par rapport à l’offre du gouvernement, viennent principalement de la société civile. Au delà de la gouvernance du CNDD-FDD, il se pose le problème de la capacité de la classe politique burundaise à offrir une alternative à la jeunesse.

En France, beaucoup de médias redoutent que ce conflit entre le gouvernement et la société civile ne se transforme en guerre ethnique.

Ce n’est pas évident de se prononcer de front sur ce sujet car j’ai une ethnie et une histoire familiale, même si je suis journaliste. A mes yeux, il ne peut pas y avoir de conflit ethnique au Burundi actuellement. C’est impossible. La première raison tient lieu à la mixité sociale. La plupart des généraux, des militaires du CNDD-FDD qui sont rentrés au pays, ont pris pour épouses des Tutsis. Il y a énormément de mixité ethnique dans la société burundaise. Un conflit ouvert Hutus-Tutsis ne peut plus exister. Le CNDD-FDD est conscient des erreurs commises par le parti MRND (Mouvement révolutionnaire national pour le développement) rwandais dans la gestion politique du pays en 1994. La situation avait finalement dégénéré et donné naissance au génocide contre les Tutsis. Ces leçons ont été apprises et digérées. Nous le voyons dans la gestion des Imbonerakure. Ce sont tous les membres du parti qui ont moins de 35 ans, qu’ils soient Hutus ou Tutsis. Ils sont parfois violents parce qu’ils savent que leur parti est au pouvoir. Ils commettent des sévices contre l’opposition, mais il n’y a pas de dimension ethnique dans leurs exactions.

Quelle est la position de l’armée depuis la tentative de coup d’état ?

Ceux qui sont contre Nkurunziza se posent la question de savoir ce qu’il va faire de nouveau sur les cinq prochaines années. Ce ne sont pas simplement des gens de l’opposition ou de la société civile qui se la posent. L’interrogation demeure aussi au sein du CNDD-FDD et de l’armée. Il y a eu beaucoup de déceptions, de rancunes, d’ambitions brisées. Je pense à toute une diaspora qui avait fui le Burundi et qui était rentrée avec la volonté d’investir et de partager un savoir-faire acquis en Europe, aux USA, au Canada, en Afrique. Le pays étant en démocratie, ils pensaient apporter leur pierre à sa reconstruction. Ils se retrouvent aujourd’hui dans un système où le dernier mot est détenu bien souvent par des illettrés.

La plus grande question que doit se poser actuellement Pierre Nkurunziza, c’est de savoir qui lui est fidèle dans son entourage. Juste avant que le parti n’annonce sa reconduction comme candidat, il y avait eu des changement au niveau de la gestion des régions, dans la police. Il y a moins d’indiscipline dans l’armée dont une partie lui est restée fidèle. Cela n’empêche pas pour autant l’existence d’éléments qui aient, avec l’échec du coup d’état, la perspective d’organiser une rébellion.

Le Burundi se dirige-t-il plutôt vers un compromis entre les parties ou vers une guerre civile ?

La réponse dépendra du poids de la communauté internationale. Si celle-ci maintient la pression sur Pierre Nkurunziza en lui demandant de s’en aller malgré la tenue des élections, je pense que cela débouchera sur la création d’une rébellion dans un pays voisin. Il y a des états proches du Burundi qui souhaiteraient contrôler le pouvoir à Bujumbura, quitte à favoriser de manière implicite des forces qui viendraient déstabiliser le CNDD-FDD. Si la communauté internationale adoucit son discours en le laissant se représenter, à la condition qu’il soit plus respectueux du peuple burundais et qu’il quitte le pouvoir en 2020, là je pense qu’il peut y avoir un retour à la paix très rapide. Cela dépend vraiment de la voix de la communauté internationale.

Quel est le traitement de cette crise par les médias burundais ? Quelle attitude les manifestants et le gouvernement ont-ils vis à vis des journalistes ?

Je dois d’abord saluer le remarquable travail des médias internationaux présents à Bujumbura. Il est toutefois dommage que celui-ci se fasse dans un contexte de violences. Ils restent concentré sur les affrontements entre police et manifestants. On ne parle pas assez du reste du pays. Comment les populations rurales vivent-elles ces évènements ? Tout cela manque.

Du côté des médias burundais, cinq sont à terre. Le premier fut une radio-télévision appartenant au pouvoir, incendiée le soir du putsch, le 13 mai, par les manifestants. Le lendemain, des actes a priori de vengeance du pouvoir ont emporté quatre rédactions : Renaissance, Radio Bonesha, la RPA et Radio Isanganiro. Cela crée un grand vide dans la population qui doit être rapidement comblé. Les journalistes d’Iwacu et Antoine Kaburahe ont été très courageux de reprendre les publications malgré les menaces de subir le même sort. Iwacu est un projet unique au Burundi. Par la portée de son professionnalisme et sa manière de travailler, c’est l’un des meilleurs médias en termes d’investigation et de travail impartial, même si les conditions sont extrêmement difficiles parfois.

En tant que journaliste, comment voyez-vous la suite des évènements ?

Je pense qu’il faudrait être patient et attendre la délégation des chefs d’état de la région : Kenya, Ouganda, Tanzanie, Afrique du Sud. Ces pays sont garants du respect de l’accord d’Arusha et donc de la stabilité politique du Burundi. S’ils parviennent à convaincre Nkurunziza de quitter le pouvoir, il va céder. Mais s’ils décident de mêler les deux partis vers un compromis où Nkurunziza resteraient, on se dirigerait vers des élections plus générales dans lesquelles pourraient participer les acteurs politiques en exil en Europe. Je reste fondamentalement convaincu que le seul moyen de pression qui peut convaincre Nkurunziza de lâcher le pouvoir, c’est à travers ces états régionaux. Il sait que s’il refuse de partir, ce sont ces pays-là qui financeront une rébellion au Burundi.

Baptiste Duclos
Baptiste Duclos, journaliste et rédacteur en chef de The Dissident.

Le Burundi selon la CIA


RÉPUBLIQUE DU BURUNDI


Nom du chef de l’État


Pierre Nkurunziza, depuis le 26 août 2005


Superficie


27 830 km²


Population 


10,39 millions (estimation, juillet 2014)


Répartition ethnique


85% de Hutus, 14% de Tutsis, 1% de Twas (Pygmées), environ 3000 Européens, environ 2000 Sud-asiatiques


Langues


Kirundi (officielle), Français (officielle), Italien, Anglais


Religion(s)


62,1% de catholiques, 23,9% de protestants, 2,5% de musulmans, 3,6% d’autres religions, 7,9% de non spécifié.


PIB (en 2013)


2,481 milliards d’euros


Principaux acheteurs des exportations burundaises (en 2013)


Allemagne (11,4%), Pakistan (9,3%), République démocratique du Congo (9,2%), Suède (8,2%), Chine (7,5%)


Principaux fournisseurs des importations burundaises (en 2013)


Arabie Saoudite (13,3%), Chine (8,7%), Tanzanie (8%), Belgique (7,6%), Kenya (7,5%)


Source : https://www.cia.gov/library/publications/the-world-factbook/geos/by.html