Sivens : une bataille de perdue, mais un combat qui perdure - The Dissident - The Dissident

Sivens : une bataille de perdue, mais un combat qui perdure

Il y a quelques jours, dans le Tarn, a eu lieu la dernière bataille des zadistes de la forêt du Testet, mobilisés contre le projet controversé du barrage de Sivens. Retour sur les derniers instants d’une lutte qui pourrait bien en annoncer d’autres.

Après deux longues heures de délibérations au Conseil général du Tarn, à Albi, la nouvelle tombe. Sans grande passion, les bras se lèvent : ce vendredi 6 mars, quarante-trois conseillers généraux viennent de voter pour un proposé plus petit que celui proposé initialement, et pour l’expulsion sans délai des zadistes de Sivens. En face, ils ne sont que trois à se prononcer contre la nouvelle retenue d’eau – « un projet trop flou », estiment certains d’entre eux. Dans la salle, les élus se regardent du coin de l’œil, tandis que les journalistes, flairant l’expulsion imminente de la zone, commencent déjà à plier bagage pour être les premiers sur le site.

 

Délibérations au Conseil Général du Tarn  © Louis Witter/The Dissident

Délibérations au Conseil Général du Tarn © Louis Witter/The Dissident

 

À quelques kilomètres de là, plus de quatre cents gendarmes sont en effet mobilisés sur la ZAD, dont ils bloquent toutes les entrées, appuyés par plusieurs unités de la Brigade de recherche de la gendarmerie et du PSIG (l’équivalent local du GIGN). Du cœur de la zone, les nouvelles fuitent : l’évacuation est en cours. Sur place, deux ou trois médias indépendants, mais aucun média « mainstream » à l’horizon. De toute façon, les gendarmes ont reçu l’ordre de ne laisser passer personne, pas même les journalistes professionnels. L’attente est longue, stressante. On ne sait pas ce qui se déroule en contrebas, et les seules informations glanées auprès de militants sont vagues et impossibles à vérifier.

Aucune résistance violente

Le soleil est parvenu à son zénith lorsque les gendarmes consentent finalement à laisser passer les journalistes. Direction la « métairie », à l’entrée de Barat. Le lieu, qui héberge habituellement de nombreux zadistes, est maintenant en train d’être vidé de ses occupants par la brigade de recherche de la gendarmerie. Casqués et armés, les militaires sortent les militants un par un du grenier du bâtiment. Face aux centaines de gendarmes déployés, les zadistes n’opposent aucune résistance violente. Seul le lieu où est tombé Rémi Fraisse, jeune militant écologiste tué à l’automne par le tir de grenade d’un gendarme, sera le théâtre d’une opposition aux forces de l’ordre. Accrochés les uns les autres, des zadistes refusent ici de se faire embarquer. Attrapés au collet par des gendarmes, leurs animaux sont alors extirpés du groupe en même temps que leurs maîtres, révoltés par le traitement réservé à leurs bêtes.

 

© Louis Witter/The Dissident

© Louis Witter/The Dissident

 

Les autres zadistes, eux, ne veulent plus se battre. Ils n’en n’ont plus la force, après les semaines passées dans le froid face aux pro-barrage. Pour la plupart issus du syndicat agricole de la FNSEA, ces derniers se sont constitués en milices, il y a plusieurs semaines, afin de faire régner l’ordre sur la zone. La nuit, ils ont ainsi mené de véritables raids anti-zadistes, fusils de chasse et barres de fer à la main. Ils ont également fini par imposer un blocus sur la ZAD, s’installant tout autour et contrôlant les allées et venues des véhicules. Alcoolisés, ils ont par ailleurs agressé plusieurs journalistes, dont l’une a  manqué de se faire détruire son matériel [une plainte a depuis été déposée, ndlr].

Une expulsion « sans incidents majeurs »

Quand les gendarmes entrent sur la zone, les vivres commençaient donc à manquer chez les zadistes. Durant les interpellations, les visages tendus, fatigués, trahissent leur épuisement. Pourtant, à quelques centaines de mètres de là, quelques irréductibles militants continuent de résister à l’assaut. Perchés en haut d’une cabane installée sur trois mâts en bois, à une petite dizaine de mètres du sol, ils refusent d’abandonner la zone aux forces de l’ordre et aux pro-barrage. « Vous refusez de descendre, nous allons donc envoyer des hommes vous récupérer. Si vous tentez de les en empêcher, le gendarme posté derrière moi vous tirera dessus à l’aide de son arme non létale », prévient un officier de gendarmerie. Derrière lui, un jeune homme, d’une vingtaine d’années, flashball à la main, est prêt à tirer. À ses côtés, le sous-préfet, chemisette blanche immaculée et gilet pare-balles, reste pour sa part collé à son téléphone portable.

 

Plusieurs militants sont perchés sur une cabane  © Louis Witter/The Dissident

Plusieurs militants sont perchés sur une cabane © Louis Witter/The Dissident

 

Tout à coup, un bruissement se fait entendre. Un bruit différent de celui des deux hélicoptères bleus qui survolent la ZAD : c’est un drone qui filme l’ensemble des opérations, piloté à distance par un gendarme. À des centaines de kilomètres de là, dans un bureau du ministère de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve et des gradés suivent en direct depuis Paris l’évolution de la situation, qui fait l’objet d’une cellule de crise. Une expulsion qui s’est déroulée « sans incident majeur » déclarera un peu plus tard le ministre. Cette fois-ci, en effet, il n’y aura pas eu de mort, ni de mutilé par un tir de flashball. Pour les zadistes, en revanche, ça sent la fin. Ceux qui ne quittent pas la zone par eux-mêmes finissent en garde-à-vue. Vers 17H00, l’ensemble de la ZAD est évacuée. Ne reste plus, dès lors, que des tas d’affaires fumantes, brûlées par la police ou les militants. Et une zone vide, calme, oppressante.

 

Les zadistes qui ne quittent pas la zone par leur propres moyens sont placés en garde-à-vue  © Louis Witter/The Dissident

Les zadistes qui ne quittent pas la zone par leur propres moyens sont placés en garde-à-vue © Louis Witter/The Dissident

 

Gueule de bois à Gaillac

Le lendemain, l’heure n’est pas à la fête chez les militants. S’ils ont décidé de se réunir à la mi-journée à Gaillac, une petite ville située à quelques kilomètres de la ZAD, leur assemblée générale est rapidement écourtée par les forces de l’ordre. Un arrêté municipal vient d’être pris, interdisant tout rassemblement « en rapport avec le barrage » sur la commune. Petit à petit, les zadistes sont donc repoussés sur un pont reliant la ville de Gaillac à celle de Brens. Un point final, pour beaucoup d’entre eux. Peu à peu, les uns et les autres plient bagage, saluant une dernière fois les copains et copines. Peut-être se reverront-ils sur une autre ZAD. Les adieux sont sincères, tristes, emplis du désespoir de celles et ceux qui croient en un idéal et en leurs révoltes.

 

la ZAD en cours d'évacuation © Louis Witter/The Dissident

la ZAD en cours d’évacuation © Louis Witter/The Dissident

 

Même les irréductibles ont mauvaise mine, exténués par les évènements des dernières vingt-quatre heures. Sonnés par ce qui vient de leur arriver, ils se réveillent aujourd’hui avec la gueule de bois. La plupart ont perdu tout ce qu’ils ont mis des mois à construire. Ces potagers, bien entretenus, qui longent la route menant au cœur de la zone. Ces cabanes, perchées à quelques mètres de hauteur. Ces toilettes sèches, aussi, que l’on a bâties au sommet d’une colline. De cela, il ne reste plus rien : les bulldozers sont arrivés la veille au soir pour tout raser. Ne subsistent désormais que les souvenirs : sur le pont, on se rappelle les bons moments, mais aussi la peur d’être attaqué, de nuit, par les pro-barrages. Petit à petit, le jour décline et, avec lui, le nombre d’ex-occupants de Sivens . Un dialogue – houleux – s’engagera quand même avec un riverain qui, énervé, finira par faire demi-tour.

Le retour des milices ?

Moins de vingt-quatre heures plus tard, les zadistes tiendront toutefois leur dernière assemblée générale, loin de la presse et des oreilles indiscrètes. On lira dans les canards locaux qu’« une vingtaine de personnes » y ont participé. En réalité, ils sont plus d’une soixantaine. Une assemblée qui pourrait se résumer en une phrase, celle d’un homme, âgé mais déterminé, qui accueille les zadistes dans son jardin. Ce jour-là, le retraité évoque ces agriculteurs, venus de toute la France à l’appel du puissant syndicat agricole – favorable au barrage – qu’est la FNSEA, et leurs actions violentes à l’encontre des zadistes : « C’est la première fois, depuis la résistance, depuis 1942, que je vois de mes propres yeux des milices se placer au dessus de l’autorité de la police dans l’impunité la plus totale », affirme-t-il dans une clameur. Pour l’un des zadistes présent sur place, aucun doute : « Nous sommes entrés dans la phase où l’État n’est pas encore fasciste, mais le devient par ses actions et ses démonstrations de force ».

Après une lutte acharnée, que va donc devenir Sivens ? Que va-t-il advenir des occupants de la ZAD et de leur système alternatif ? Nul ne le sait pour le moment. En attendant, les compagnies de gendarmeries déployées dans le Tarn sont prêtes à parer à tout nouveau rassemblement. Selon plusieurs sources locales, les entrées et sorties de certains villages proches de Sivens sont même contrôlées par les gendarmes mobiles, qui vérifient « au faciès » qu’aucun zadiste ne revienne sur la zone du Testet. Un lieu qui est loin de constituer la seule ZAD de France. Et si les hommes et femmes qui ont mené la lutte contre le barrage de Sivens ont perdu la bataille du Testet, rien n’exclut de les retrouver sur une autre Zone À Défendre.

 

Les compagnies de gendarmerie sont déployées pour parer à tout nouveau rassemblement © Louis Witter/The Dissident

Les compagnies de gendarmerie sont déployées pour parer à tout nouveau rassemblement © Louis Witter/The Dissident

 

L’esprit de la ZAD se propage

Au lendemain de l’expulsion de la ZAD, la ministre de l’écologie Ségolène Royal a d’ailleurs relancé le débat sur l’aéroport de Notre-Dame-Des-Landes. Cette première victoire à Sivens donnera-t-elle confiance au gouvernement face aux prochains bras de fer qui s’annoncent? Si la zone du Testet a été évacuée, les  ZAD se multiplient en tout cas en France et dans les pays limitrophes. Cette forme de lutte locale s’est déjà reconstituée à Agen ou à Roybon. En Belgique aussi, sur le site de construction d’une prison, « l’esprit ZAD » a essaimé. Un esprit qui, justement, fait peur au gouvernement. En témoigne sa décision de mobiliser huit-cent hommes pour en déloger quarante. Or ce qui a fait trembler l’État à Sivens le fera également trembler dans les nouvelles zones à défendre, habitées d’une population qui ne veut pas se soumettre. Ni à l’ordre établi, ni à la destruction de précieuses parcelles d’une nature qu’ils sont convaincus de défendre.

Reste donc à voir comment les gouvernements de ces prochaines années prendront en main les « dossiers ZAD ». La force restera-t-elle leur seul moyen de faire taire ces voix ? Au risque de perdre la bataille sur le terrain idéologique ? Il y a quelques jours à l’Assemblée Nationale, alors qu’un brouhaha montait dans l’hémicycle, Claude Bartolone, son éminent président, lançait une pique aux députés : « Je vous demande du calme, messieurs, nous ne sommes pas sur une ZAD ici ». Une touche d’humour qui, si elle peut faire sourire, montre surtout que les hauts responsables politiques, ceux à qui les décisions appartiennent, n’ont jamais mis les pieds sur l’une d’elles. Car sur une ZAD, lors des assemblées générales, le respect de l’autre et l’écoute mutuelle font partie des règles. Et des présupposés indispensables pour un (vrai) débat citoyen.

 Louis Witter

Auteur invité
Auteur invité